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8 mars 2009 7 08 /03 /mars /2009 15:54

 



Les Mémoires de Marguerite de Valois débordent d'un amour passionné et absolu pour une mère dont elle est le portrait vivant. A ceci près, qu'aussi brune que sa soeur aînée, elle devra porter une perruque rousse pour obtenir la couleur de cheveux naturelle de Catherine de Médicis. Les mêmes mémoires ne mentionnent presque pas Elisabeth, beaucoup plus Claude, mère d'une Christine de Lorraine à laquelle Catherine se consacrera au point d'en faire une grande-duchesse de Toscane.

Pourtant de l'aveux de la reine mère elle-même, Elisabeth, la fille aînée, était l'enfant préféré de Catherine de Médicis, Henri III compris. D'ailleurs ce n'est qu'après la mort de cette enfant chérie, en 1568, que la régente manifestera à son fils un intérêt croissant. Faut-il voir là un reflet de l'amour de la souveraine pour son époux, dont Elisabeth tient les cheveux très sombres et le visage allongé ?
Marguerite, qui avait fort à faire pour trouver une place dans la fratrie aux milieux des vivants, écarta-t-elle inconsciemment dans ses écrits une rivale de plus, éloignée puis morte ?
Qu'importe cet oubli, quelle qu'en soit la raison, la légende littéraire s'est empressée de s'emparer de la jeune reine, emportée à 23 ans. Quelques pages de Brantôme, un récit de Saint Réal, une pièce de Schiller, un opéra de Verdi, et dans cet opéra un air parmi les plus beaux qu'il ait composé sans doute ont suffi à faire du personnage une silhouette mémorable de l'histoire, sacrifiée à la raison d'état.

Les faits on les connait bien : des fiançailles avec Don Carlos, le fil aîné du roi d'Espagne, Philippe II, le veuvage brutal de celui-ci après un mariage stérile, le mariage finalement, pour sceller la paix, entre le roi et la jeune fille de 14 ans, qui le regarda avec tant d'intensité de ses yeux noirs le jour de leur rencontre qu'il lui demanda si elle comptait ses cheveux blancs. La situation se reproduira à l'identique quelques années plus tard, quand toujours sans fils et à nouveau veuf, Philippe II épousera Anne d'Autriche, sa nièce, qui avait été également la promise de Don Carlos.

 

 

A partir de ses fiançailles brisées, comme tant d'autres, la postérité élaborera un fantasme qui deviendra un roman. Et si Don Carlos avait été amoureux de sa belle-mère ? Et si cette dernière avait répondu à cet amour ? Don Carlos étant mort en prison dans des conditions mystérieuses et Elisabeth prématurément en couche, on pouvait y voir le point final d'une histoire d'amour tragique.

Qu'Elisabeth ait été la première alliée de son époux, il ne fait aujourd'hui aucun doute (et Catherine de Médicis, l'apatride devenue française, se plaindra amèrement de voir sa fille à ce point espagnole dans ses intérêts, quand la diplomatie se méla de leur rapport). Thierry Wanegffelen dans Le pouvoir contesté se demande d'ailleurs si cette alliance a été de sa part un tant soit peu active, comme l'affirment certains historiens, ou bien si, ainsi qu'il le pressent, elle ne s'est pas contentée de se soumettre docilement à son époux.

 

Plus que sa réalité politique c'est finalement l'image de cette jeunesse étouffée dans un Escurial cauchemardesque qui va interpeller la France classique (faut-il y voir un effet d'une propagande anti-Hasbourg ?) puis le Romantisme. "Madame Elisabeth de France, qui fut depuis reine d’Espagne, commençait à faire paraître un esprit surprenant et cette incomparable beauté qui lui a été si funeste." écrit Madame de La Fayette au début de La Princesse de Clèves. En un sens, tout est dit. Tout est dit mais rien n'est vrai. 
Le roi manifesta amour, dévotion et respect à son épouse, tant qu'elle ne s'introduisait pas dans la sphère publique (et les liens privilégiés qu'il noua avec les deux filles qu'elle lui donna, dont l'aînée portait le même prénom qu'elle, Elisabeth devenue Isabel, en sont la plus belle preuve), elle pouvait par ailleurs compter sur le soutien de sa belle-soeur Jeanne, veuve du roi du Portugal, et autre fiancée de don Carlos, dont elle était la tante. (Les rapports entre les deux étant des plus houleux c'était l'héritier du trône qui s'était d'ailleurs opposé à l'union.) Quant à l'Escurial il n'était pas encore achevé à la mort de la reine.


On peut espérer que la monographie que vient de consacrer Sylvaine Edouard au Corps d'une reine, précisément celui d'Elisabeth (publiée cette année au PUR), apportera un éclairage plus fiable au personnage.

Et pourtant que ne devons-nous pas, en tant que mélomane, à cette figure fantasmagorique ? Celle qui a inspiré le duo du jardin, la romance "Non piangere, mia compagna", celle qui illumine la quatuor dans la chambre du roi et qui domine tout le dernier acte de l'opéra de Verdi. Un falcon, dit-on, comme sa rivale Eboli, autrement dit un soprano grave et terrien, au medium plein, charnu, mais à l'aigu solide, à défaut d'être léger. Comment en faire jubiler la jeunesse ? Tebaldi chez Solti s'y effondre quand bien même la tessiture lui convient-elle. Sans jeunesse aucune Elisabeth n'est possible. Freni castée par Karajan joue sur la jeunesse du timbre justement et trébuche elle sur l'ampleur et, pire, la noblesse. Stella chante comme un ange d'un bout à l'autre, sans donner d'ailes à ses inflexions. (Mais que le timbre est beau et pénétrant !)Et même Caballé, pourtant transcendante et dans son meilleur emploi verdien, a parfois de bien vilains graves. La négociation du registre à ce niveau-là n'est pas ce qu'elle réussit de mieux. Cotrubas, en DVD, est bouleversante souvent, mais ne peut pas tout à fait tenir et supporter le souffle du rôle, au sens le plus littéral du terme.

Tournons nous donc du côté des non latines, celles qui se rappellent du classicisme et de Schiller, plus que du cadre historique (mais après tout l'opéra n'est-il pas tout entier une trahison, avec son prince héros, au lieu de l'être violent, dangereux, que semble avoir été Don Carlos ?). Janowitz, avec Corelli à Viennes, dont les vibrations, donnent de la chair et de la féminité à un chant absolument somptueux, mais droit, école oblige. Brouwenstijn qui a pour elle l'étoffe et la ligne comme peu d'autres. Et la noblesse congénitale évidemment. Jurinac enfin dont l'émission glorieuse ignore parfois les nuances, mais qui peut tout faire dans le rôle, à commencer par ne pas poitriner des graves qu'elle a naturellement. Elle pourrait compter sur la richesse et la force de sa projection et de son timbre pour séduire. Elle a en plus de géniaux instincts dont un si bien détaillé par André Tubeuf dans son Chant retrouvé : "Elisabeth humiliée, presque frappée, s'est relevée. Quand Eboli, qui la trahit, lui avoue qu'elle ne l'a fait que par amour, qu'on se rappelle ce bref attendrissement, cette douceur brusque dans la voix, ce défaut dans la cuirasse de la vertu, d'où ruisselle, comme des larmes, cette vertu autrement grande : cette façon de comprendre la faute même, qu'à soi-même on s'est interdite."


 

 

Le lecteur éventuel me pardonnera de ne pas mettre en lien une de ces références. Un amour coupable pour le métal, les pianos flottés et l'investissement de Rosalind Plowright me font parfois perdre le sens des réalités. C'est ici : link)

Vous pouvez vous amuser à chercher des ressemblances.

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Published by Le vidame - dans Histoire et musique
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commentaires

Jean Kabi 15/11/2010 02:05



Et pour une mise en bouche, un extrait de Witchfinder General : osez cliquer ICI


 


Jean Kabi ? Bon appétit !


 


 



Le roi du hors piste 14/11/2010 19:49



Quel dommage !
J'avoue que je me sentais extrêmement bien dans Doris.



Le vidame 14/11/2010 19:20



Ah vous savez moi je suis surtout fasciné par "Léooooooooon, Léooooooooooooon ... c'est ainsi qu'il appelle sa fiancée". Par le contralto viril de Nathalie Stutzmann ça
devient surréaliste.


Mais on est hors sujet attention. La police des blogs va finir par intervenir.



Amurat 14/11/2010 17:12



Mesplé cueille les lentilles ok, mais est-ce qu'elle les trie bien pou éliminer le gravillon, hmm ?


 


Et Shéhérazade par Stich-Randall alors ? Puis-je vous faire remarquer que vous avez un rang à tenir ?


J'ai passé un été autrefois à carburer aux Trois poèmes de Mallarmé par Suzanne Danco. Mais je continuais à manger de la viande rouge, hein.


 


(La semaine dernière en voiture, je suis retombé sur les Histoires naturelles, ça m'a fait rire, surtout quand Souzay s'est mis à gueuler "Nous n'avons pas d'oiseau plus éclataaaaaant")


 


 



Le vidame 14/11/2010 16:28



Vous savez moi Ravel à part Mesplé qui cueille des lentilles ...


Remarquez quand j'étais jeune j'écoutais beaucoup la Pavane. Mais c'est à peine du Ravel. Ah et puis Baker bien entendu dans son merveilleux récital français. Ca compte ?