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9 mars 2009 1 09 /03 /mars /2009 16:00

 

Non il ne sera pas question ici de Marilyn Monroe, pas plus que de Paris Hilton.

Juste de la carnation de quatre archiduchesses et d’une infante.

Reprenons les choses au début et suivons donc l’histoire de la blondeur des Habsbourg. On les sait prognathes avec, en conséquence, la lèvre inférieure proéminente. Encore qu’on dise parfois que ce dernier trait soit accentué par les lèvres pleines qu’ils tiendraient de leurs ancêtres bourguignons, après le mariage entre Maximilien et Marie de Bourgogne.



On retrouve le même menton de manière encore plus accentué chez les deux petits-fils de Maximilien, Charles V et Ferdinand I. Mais si le premier semble très blond, le second apparait sur ses portraits comme franchement brun. D’ailleurs les peintres jouent beaucoup sur cette opposition entre les deux frères. A noter qu’autant Charles V fut un roi d’Espagne bourguignon, autant Ferdinand fut un empereur d’Autriche espagnol, de prénom, de langue et d’éducation, son grand-père et homonyme, Ferdinand d’Aragon, l’ayant élevé. Manifestement cela se sentait jusqu'à dans la couleur des cheveux.




Leurs sœurs, Eléonore, Isabeau, Marie et Catherine sont blondes, comme l’était leur tante, Marguerite d’Autriche. Le menton prognathe est bien présent chez Eléonore et Marie, moins semble-t-il chez Isabeau et Catherine, si l’on en croit, pour cette dernière, le portrait qu’en fit Coello. 





Le prognathisme des filles deviendra plus important d’ailleurs avec l’âge comme le montre les portraits les plus tardifs et leur gisants à l’Escurial. Cependant on en vient à se demander si les artistes n’accentuaient pas ce trait exprès pour insister sur l’appartenance familiale. Ainsi, la sœur de leur mère, Catherine d’Aragon, reine d’Angleterre, qui n’a absolument rien de bourguignon ni d’autrichien, mais dont le principal appui, après la mort de ses parents, réside dans le fait d’être la tante de l’empereur, devient-elle prognathe sur ce portrait qui date de la fin de son règne :



Et la blondeur ? La mère des archiducs, Jeanne la folle, était bien brune comme son père, mais fille d’une reine blonde, Isabelle la catholique. Leur père Philippe le beau était à l’inverse blond, ce qu’il pouvait tenir aussi bien de son père, Maximilien, que de sa mère, Marie de Bourgogne dont les portraitistes mettent systématiquement en valeur la carnation.

Dans tous les cas, et quelle qu’en soit l’origine, c’est à partir de cette génération que les caractéristiques essentielles des Habsbourg, se systématisent d’une génération à une autre. Charles V épouse une portugaise, sa cousine germaine, Isabelle, tandis que Ferdinand s’unie à la future reine de Bohème et de Hongrie, Anne Jagellon, mais une chose est certaine les gènes des enfants de Philippe et Jeanne semblent être dominants, au moins à la première génération. Les mariages consanguins dans lesquels les Habsbourg d’Autriche et les Habsbourg d’Espagne vont se complaire achèveront le processus, qui aboutira au visage cauchemardesque et caricatural (et à la luxuriante chevelure blonde) de Charles II d'Espagne, qui compte pas moins de 16 fois les rois catholiques parmi ses ancêtres directs.




Revenons en arrière maintenant pour assister au triomphe des gènes Habsbourg à travers la personne de Jeanne d’Autriche, la dernière fille de Ferdinand I.

 

 



 

Tout y est ou presque : le teint, la couleur de cheveux évidemment, les yeux bleus, la lippe charnue. Ici en revanche le menton n’est pas excessivement présent, le bas du visage étant par ailleurs plus étroit que chez d'autres membres de la famille, ce que tous ses représentations confirment. Plus tard quand Rubens fera son portrait posthume (nous y reviendrons) c’est sur la carnation et la blondeur qu’il insistera encore, alors que le visage reste assez anonyme.

En 1547 sa naissance tardive coute la vie à sa mère, qui mettait au monde son 15ème enfant, à 44 ans. Quand Jeanne nait l’aîné de ses frères, Maximilien, a précisément 20 ans. L’année suivante il se marie et en 1549 vient au monde sa première fille, Anne qui n’a donc que 2 ans de moins que sa tante. Ferdinand meurt en 64, Jeanne est donc la seule de ses filles à ne pas être mariée. Elle a 17 ans et passe du statut politique de fille de l’empereur à celui de sœur.

Quand le grand-duc de Toscane, Côme Ier, qui doit son titre à Ferdinand Ier, négocie le mariage de son fils ainé avec une Habsbourg, ce qui sera la grande réussite matrimoniale de son brillant règne, c’est Jeanne qui est au cœur des courriers diplomatiques, et non pas sa nièce de 16 ans. Soit que l’empereur ait respecté une démarche qui datait d’avant la mort de son père, soit qu’il ait pris à cœur le destin de sa sœur, soit qu’il ait préféré réserver sa fille à un parti plus prestigieux qu’un Médicis.  Jeanne épouse finalement François, futur François Ier de Toscane, en 1565.

Dans sa passionnante étude sur les Médicis G.F. Young fait un portrait de l’archiduchesse assez éloigné de ce que l’on attache traditionnellement, en France tout au moins, à l’épouse trompée et négligée qu’elle fut. Elle n’est ni douce, ni soumise, mais au contraire colérique, violente, orgueilleuse et soucieuse de ses prérogatives. Aucun trait positif n’émerge d’ailleurs de cette image d’une femme dont on ne connait pas la vie intérieure. Alors qu’au contraire Young et plusieurs historiens après lui s’attachent à défendre la maîtresse de son mari, et sa future épouse, après la mort de la première grande duchesse, Bianca Capello, démontant la légende noire qu’on lui a forgée. (On a récemment prouvé qu’elle et François avait effectivement été empoisonnés, comme on l’avait soupçonné dès leur mort commune et mystérieuse.) 

Que reste-t-il de Jeanne alors, face au rayonnement et à la célébrité de la maîtresse de son époux ? Elle qui est morte épuisée à 32 ans, après avoir enfin réussi à donner un héritier au trône ? D’abord son beau-père, extrêmement fier de ce mariage qui est son œuvre, fait décorer la cour du Palazzio Vecchio par les tympans peints d'illustrations des villes autrichiennes par des élèves de Vasari. Voilà un souvenir tangible. Ensuite la situation de la grande duchesse aurait inspiré à Monteverdi une des plus belles pages de son œuvre. Dans Venise, faute de mieux Marcel Marnat fait de Jeanne le modèle de l’impératrice Octavie, l’épouse de Néron dans Le couronnement de Poppée (Poppée étant donc assimilée à Bianca Capello). On y retrouve à la fois le statut d’épouse légitime délaissée, d’origine prestigieuse, et, ce qui est plus intéressant par rapport à ce que l’on sait de l’archiduchesse, l’amertume et la colère qui structure et anime l’extraordinaire « Disprezatta Regina », le long lamento d’entrée d’Octavie. « Reine méprisée » c’est ce qu’était Jeanne et ce que précisément elle ne pouvait supporter, nièce, fille et sœur d’empereur, mère des enfants légitimes du grand duc, descendante des Rois Catholiques et de Charles le Téméraire. Dans un accès de colère, croisant Bianca Capello, qui avait été son amie, dans les rues de Florence, elle avait exigé qu’on renverse la voiture de sa rivale, quitte à la tuer, de la même manière qu’Octavie organise, chez Monteverdi, le meurtre de Poppée. Or il est certain que la véritables Octavie, modèle de réserve, terrifiée par son époux et non pas amoureuse, ne se serait certes pas mêlé de préméditer l’assassinat de Poppée. 

Qu’aurait pensé Jeanne d’Autriche de l’étrange hommage qu’on lui rendait presque 100 ans après sa naissance ?   

Et qu’en aurait pensé sa fille ? Car des 8 enfants du couple seul deux filles ont atteint l’âge adulte, et la cadette, blonde, blanche (alors François Ier était brun et mat), orgueilleuse, colérique et jalouse, à l’exact identique de sa mère, allait se marier avec le seul parti qui lui convenait, le seul partie qui convenait à l’Habsbourg qu’elle était à ses propres yeux (mais pas aux yeux des Français pour qui la filiation paternelle prime sur la filiation maternelle) : le roi de France, Henri IV.

 

Ainsi Rubens en peignant Marie de Médicis rendait-il à son tour hommage, et en le sachant (d’autant qu’il représenta les parents de la reine dans un tableau du Luxembourg), aux Habsbourg et à leurs filles : 




 

Marie de Médicis est donc la cousine germaine des empereurs Rodolphe II et Matthias I, ce qu’on se représente difficilement en raison de l’écart de génération qui les séparent, étant donné la différence d’âge entre Maximilien II et sa sœur Jeanne. Un monde (et les guerres de religion) semble ainsi s'élever entre elle et la cousine qui l’avait précédé sur le trône de France, Elisabeth d’Autriche, fille de Maximilien, épouse de Charles IX.  Un nom beaucoup plus pâle dans l’histoire de France, mais un visage aussi connu que celui de la femme d’Henri IV, puisqu’il a trouvé un poète en la personne de François Clouet, comme la silhouette de Marie de Médicis avait trouvé un panégyriste en Rubens.

 

 

On ne peut pas s’empêcher de faire confiance à Clouet, quand on observe son œuvre. Rien d’impersonnel ou d’anonyme dans les visages qu’il peint. Chaque trait est caractéristique, aussi bien que l’expression du visage. En fonction de nos critères de beauté actuels, si l’on compare Elisabeth d’Autriche à Marguerite de Valois, Marie Stuart ou Elisabeth de Valois peintes par Clouet également mais dont la beauté était autrement célébrée, on a soudain le sentiment que la cours des derniers Valois recelait un trésor dont on ne parlait pas. L’ovale du visage, les traits réguliers évitent l’écueil de la fadeur, d’abord parce que ces traits ne sont pas parfaits, ensuite parce qu’une troublante profondeur semble naître à la fois du regard, de l’expression de la bouche et de la réserve de l’ensemble.

Tout ce qu’on sait sur cette reine, la reine régnante de la Saint-Barthélémy, morte dans un couvent qu’elle avait fondé à 38 ans a été commenté à plusieurs reprises. On se tournera du côté de Simone Bertière dans ses Reines de France au temps des Valois (le deuxième volume, consacrée aux « années sanglantes » des guerres de religion) pour en avoir une synthèse complète. Tout prête à rêver chez elle, qui parlait l’allemand, l’espagnol, le latin, mais pas le français et à qui personne ne se chargea jamais de l’apprendre, ce qui l’isola définitivement de la cour et d’abord du roi, les quelques années qu’elle passa en France (1570-1574). Elle laissa, dit-on, quelques écrits dont il ne reste rien. Et une fille, Marie-Elisabeth, dont elle dû se séparer et qui mourut à 6 ans. Reine et mère éphémère, dont chacun loua la bonté et la constance. A la mort de Charles IX elle fut refusée comme épouse par Henri III, avant d’opposer à son tour une fin de non recevoir à son oncle, Philippe II, (veuf en Espagne de sa sœur et toujours sans progéniture assurée) qui fit demander sa main en 1580. Quand elle mourut à son tour sa mère, l’intransigeante impératrice Marie, lui rendit un simple hommage « Le meilleur d’entre nous tous est mort ».

Il est remarquable de noter que la sœur aînée d’Elisabeth semble avoir bénéficié elle-même d’une beauté et d’une bonté remarquables, surpassant sa cadette, si l’on se fit à ses portraits, en blondeur. Leur mère, Marie d’Autriche, fille de Charles V, avec sa sœur, Jeanne figuraient, dit-on,  parmi les plus belles femmes de leur temps. Un moment encore la resplendissante régularité des traits de leur mère, Isabelle du Portugal, contrebalança les traits lourds des Habsbourg Bourguignons, dont elles conservèrent néanmoins la carnation et la couleur de cheveux. Et la consanguinité, dont le mariage entre Maximilien II et sa cousine Maria, était un des premiers exemples, ne produisit pas encore de ravage sur leur progéniture, en tous cas en ce qui concerne les filles.

Merveilleux portraitistes, Alonso Coello qui officia d’abord à la cour Portugaise (c’est la sœur de Philippe II et de l’impératrice Marie, la reine Jeanne, qui le conseilla à son frère) nous a laissé des images inoubliables des membres de la famille royale espagnole, dont la splendeur de la facture s’harmonise avec la dignité, voire la raideur, des modèles. 


 

 

On retrouve ici le front haut d’Elisabeth d’Autriche, l’ovale de son visage, les lèvres bien dessinées sur la possibilité d’un sourire. La blondeur est donc plus prégnante, comme sur toutes les représentations d’Anne, chez qui elle était caractéristique. Certains autres portraits suggèrent cependant un prognathisme peu prononcé. Il est possible, et cela vaut aussi pour Elisabeth, que le port de la fraise atténuait ce défaut. 

La reine d’Espagne eut un destin plus heureux que la reine de France. Les deux sœurs se marièrent la même année, en 1570. Anne était la promise de Don Carlos, qui mourut en 1568, la même année que la 3ème épouse de Philippe II, Elisabeth de Valois. Le roi d’Espagne perdait donc son fils unique et sa femme. Il épousa Anne, sa nièce. En arrivant à la résidence royale la nouvelle reine alla à la rencontre de ses belles-filles, enfants d’Elisabeth. L’ainée, Isabelle-Claire-Eugénie, se mit à pleurer « Ce n’est pas notre mère, notre mère avait les cheveux bruns, celle-ci est blonde ! ». (On ne peut être qu’ému en pensant à l’espoir délirant qui se cachait derrière les paroles de la petite fille, à qui on a promis « une mère ») Anne consola immédiatement les infantes avec lesquelles elle aura toute sa vie des rapports filiaux.

Elle remplit son devoir en mettant au monde 5 enfants en 10 ans. A sa mort, en 1580, seuls deux fils ont survécu, ce qui conduira son époux à chercher une dernière fois, à se remarier. Il abandonnera rapidement l’idée, peut-être lassé par les deux chagrins profonds et réels qu’avait été la mort de ses deux dernières épouses. Philippe II ne fut pas un Barbe-Bleu mais bien un roi attentif à sa filiation et connaissant parfaitement la fragilité constitutives de ses enfants. Et il manifesta toujours à Anne amour et respect. En revanche, méfiance ou lucidité sur les capacités de sa femme (qui sont difficiles à évaluer, comme toujours quand on évoque des personnalités qui n’ont pas pu s’exprimer et qui n’ont pas participé à la vie politique) il ne l’inscrivit pas à son conseil de régence, ce qu’elle ressentit comme un affront, en bonne fille de l'impératrice Marie. Le roi d’Espagne semble bien avoir toujours cherché à écarter du pouvoir les femmes (tout jeune il avait ainsi refusé l’intrusion de sa tante Marie dite "de Hongrie", gouvernante des Pays-Bas, dans les affaires politiques), les cantonnant ainsi, avec application, à la sphère privée. Blondes ou brunes.  

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Published by Le vidame - dans Histoire
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commentaires

Le vidame 16/03/2010 13:55


Bonjour,

A propos de ce tableau qui illustre (sauf erreur de ma part) un article voisin (sur l'étiquette) il s'agit d'une "copie d'après un original de Giroust jadis au palais royal ; commandé par
Louis-Philippe pour le musée de Versailles en 1836."


Frédéric THUILLIER 16/03/2010 13:28


Savez-vous qui a peint votre illustration "Louis-Philippe, prince de l'Ancien Régime"? Dans quel musée peut-on voir la toile originale? Merci.


Le vidame 09/03/2009 18:14

Je découvre ce blog passionnant qui donne plusieurs précisions à propos des représentations d'Elisabeth.

http://derniersvalois.canalblog.com/archives/les_reines_de_france/index.html

Le blogueur fait remarquer que, contrairement à ce que je pensais, Clouet, en dépit de son réalisme, pouvait idéaliser les visages qu'il dessinait.
La démonstration se base justement sur un portrait d'Elisabeth, moins flatteur, dans lequel la ressemblance avec l'impératrice Marie est frappante.