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15 mars 2009 7 15 /03 /mars /2009 13:27

Il semblerait qu'un genre nouveau se développe en ce moment sur les scènes Parisiennes. Cet automne au Théâtre de Nesle la princesse Palatine, incarnée par Marie Grudzinski, seule en scène, vieillissait sous les regards des spectacteurs conviés à la mise en scène de sa correspondance.  


Un peu plus tar L'Opera de Sarah prétendait rescusciter non seulement Sarah Bernardt mais aussi tout son entourage sous les traits d'un unique comédien, Jérôme Pradon (et en chansons !).

Depuis une semaine, Marie-Christine Barrault joue Madame de Maintenon, au théâtre Daunou. Comme ceux cités plus haut elle illustre cette nouveauté surprenante : "le onemanshow" historique ! On me pardonnera l'anglicisme, tant il illustre à merveille ce à quoi nous avons affaire. Un immense numéro de haute voltige : deux heures de monologue, presque autant de déplacements en scène, assorti d'un véritable spectacle de transformisme, étant donné que non seulement la comédienne joue la marquise depuis son enfance jusqu'à l'approche de la mort, mais que par deux fois elle adopte aussi la mise et la perruque de Louis XIV.

On pourra ricaner si l'on veut. Un anachronisme musical vient pertuber cette belle ordonnance (On y entend, et Barrault chantonne, un Lascia la spina haendelien que ne devait certe pas connaître les contemporains de Louis XIV, réfractaires à l'opéra ou à l'oratorio italiannisant), les costumes et les perruques laissent parfois rêveurs et ne mettent certe pas la comédienne en valeur, un immense bas relief représentant Louis XIV est dévoilé brutalement, laissant apparaitre le visage du monarque, dont le fini n'est pas très heureux. En épuisante roue libre de ton l'actrice a frôlé une ou deux fois l'incident de mots. Et un joli lapsus lui a échappé à un moment. On n'a pas envie de critiquer plus, tant, à tort ou à raison le spectacle nous a plu.

Au commencement était un best-seller .... L'Allée du Roi, de Françoise Chandernagor, dont la publication en 81 fixa pour un temps le modèle du roman historique intelligent, dans lequel une Eve de Castro, par exemple s'est illustré avec bonheur, sans pour autant atteindre tout à fait la grâce de son prédécesseur. Plus tard des collections entières ont été consacrés au genre, avec un plus ou moins de pertinence. Au demeurant il ne s'agit nullement d'un mouvement récent. Les lecteurs du premier Empire et de tout le XIXème se sont complu à parcourir d'inombrables pseudo-mémoires et autres fausses biographies. Madame de Genlis par exemple se spécialisa, non sans talent, dans le genre et après le triomphe de sa Duchesse de La Vallière (qui exaspera Josephine) écrira également une Madame de Maintenon.

Il faut chercher du côté de Françoise de Chandernagor elle-même, avec sa limpidité coutumière,  un plaidoyer pour ce genre mal-aimé ici link et là link. On y trouve pour commencer d'ailleurs la mise en lumière de quelques vérités bonnes à entendre. 



L'allée du roi
 est donc un roman, écrit à la première personne qui offre une perspective sur un personnage historique. La rédaction a été précédé d'une recherche approfondie. D'ailleurs une historienne comme Joëlle Chevé le cite, en 2008, comme une des références à propos de Françoise d'Aubigné dans la biographie, remarquable, qu'elle a consacrée à Marie-Thérèse d'Autriche. On est sensible évidemment à la trame d'abord, mais la vie de la protagoniste était suffisamment remarquable pour qu'une simple étude historique narrative suffise à captiver. L'intelligence de Chandernagor c'est de faire parler la marquise de Maintenon avec un brio assez remarquable. L'imitation du style Louis XIV est d'une habileté confondante. Un célèbre styliste hollywoodien disait que pour réussir un film en costumes il fallait mettre un peu de son temps dans les vêtements d'époque. L'allée du roi  est l'illustration de cette théorie. Si Madame de Maintenon avait écrit des Mémoires, et elle a laissé assez de lettres pour que nous ayons une idée de son écriture, elles n'auraient sans doute rien à voir stylistiquement ni syntaxiquement avec le roman historique qu'elle a inspiré. Et pourtant .... un usage très fin du lexique du grand siècle, dans ce qui peut encore faire écho aujourd'hui chez le lecteur non érudit, autant qu'un art consomé de la période, au sens rhétorique, suffisent à nous donner l'impression, notre raison se détournant un moment, d'un texte "authentique". C'est l'artifice qui triomphe de l'Histoire ! 

Le roman se prêtait admirablement à l'adaptation cinématographique. Ce fut la télévision qui releva le défit. Tant mieux. Un téléfilm en deux partie est incontestablement moins frustrant que le résumé de deux heures auquel nous aurions eu droit si l'adaptation avait été faite pour le grand écran. Dominique Blanc est plus qu'une actrice fine, gracieuse, intelligente, d'une profondeur troublante, effrayante parfois, c'est aussi une parleuse exceptionnelle. Les mots, parfois authentiques, que met Françoise Chandernagor dans la bouche de Françoise d'Aubigné, résonnent dans la sienne avec un éclat transperçant. Phrasé, timbre, diction, tout est parfait et donne le sentiment d'un naturel absolu. La distance ironique un peu froide qu'elle y met parfois (très loin, par exemple, de ce que fait Meryl Steep dans Out of Africa pour prendre une référence fameuse de voix narratrice)  sert aussi son propos, duquel l'apitoiement sur soi-même est exclu.



Le ton qu'adopte Marie-Christine Barrault est un peu différent. L'humour des situations décrites est abordé plus directement et ce ne sont pas tant les sourires qu'ils suscitent que les rires francs de l'assistance. Pourtant les choix de l'adaptation théâtrale, assuré par Chandernagor elle-même, sont très proches de ceux opérés pour le scénario du téléfilm. Ce qui en rend la durée deux fois moins longue c'est la réduction à un seul personnage. Pour le reste le choix des climax est le même (Le "Madame de Maintenon" lancé par Louis XIV après que la gouvernante ait été humulié par la Montespan, le passage par "L'allée du roi" ... jamais nommée d'ailleurs, le mariage qui suscite cette réflexion :"je ne pourrais pas monter plus haut") de même que celui des temps plus calmes (le quotidien avec le roi, leur vieillissement conjoint .... avec la différence que la duchesse de Bourgogne, déjà effacée dans le téléfilm, disparait totalement de la pièce. Je vous la rends d'ailleurs, au moins en image, car cette omission est surprenante ) :

(L'esthétisme "Bonhomme patate" de la fin du règne de Louis XIV est à son comble et on serait bien en peine de différencier ce visage peint ainsi d'un autre, mais enfin ...)

La force du texte, les mots sont les mêmes le plus souvent, est restée intacte, de même que celle de l'histoire. En deux heures de temps on s'attache avec familiarité à la marquise exactement de la même manière qu'à la lecture ou à la vision du film. Et on est en peine de la quitter, même en observant les petites ruses effectuées avec intelligence par l'auteur pour ne pas éclabousser son personnage. Madame de Genlis réduisait la relation de Madame de Maintenon avec Ninon de Lenclos et niait qu'elle ait pu avoir des liaisons amoureuses. Deux siècles plus tard Françoise Chandernagor, qui connait bien son public nous présente son personnage pêcheresse, ce qui la rendra plus humaine, mais prèfère passer rapidement sur les règles de Saint-Cyr et l'appréhension par la marquise de la révocation de l'édit de Nantes.

Avant de revenir sur Marie-Christine Barrault qui soutient l'intérêt, et la pièce, de bout en bout, un mot de la mise en scène. Comme dans le roman, la marquise est seule, à Saint-Cyr, au crépuscule de sa longue vie. Elle se rappelle, mais au lieu d'écrire, nous parle. Dans tous les cas elle conte, raconte et c'est aussi la force de l'oeuvre que de nous prendre à témoin. Au milieu d'un décor à la fois fantaisiste et réaliste (d'immenses livres, des feuillets éparpillés, le bas relief déjà évoqué), l'actrice se dévêt de sa vaste cape et s'offre aux regards d'une espèce de chasuble noir, aussi près de son corps que les cheveux sont serrés en chignon. Ceci aura pour fonction de faciliter les changements de tenues et de perruques, puisqu'elle lasse et boutonne ses robes de cour devant le public, par dessus la robe noire. La musique dont on ne soulignera jamais assez avec Sirk la force "mélodramatique" ponctue efficacement les moments forts avec des effets proprements cinématographiques parfois. C'est la seule aide dont bénéficie l'actrice. 

  
Elle est sa propre chambrière, déplace des éléments du décor pour en construire de nouveaux et occupe avec tout l'espace avec une aisance déconcertante. Tous ses mouvements, chorégraphiés, attirent l'oeil et chacune de ses inflexions envahit l'oreille. Elle fait parler l'ensemble des personnages qu'elle convoque (sa mère, Scarron, Villarceaux, la marquise de Montespan ...) avec une tessiture différente. Refusant d'être dupe des périls de l'entreprise c'est volontairement qu'elle les caricature (Louis XIV compris), créant l'amusement avec elle et non pas contre elle. Une vieille dame charmante et intelligente ne ferait pas autrement en racontant sa longue vie et en décrivant les personnages qu'elle a pu connaître. (Qu'aurait fait madame de Maintenon ?). De même il ne s'agit pas d'ajuster les vêtements à sa taille, d'être jolie, mais bien un moment de se déguiser et de montrer qu'on se déguise. Comme dans le roman pas un instant on ne perd de vue que l'autobiographe supposée ne vit plus les choses qu'elle narre. Elle s'en souvient.  
Et malgrès cela la prestance demeure intacte, les geste large, le style noble (même allongée dans un botte de foin imaginaire). Les yeux tellement bleus (ceux de la marquise étaient aussi beaux mais bien plus sombres) attirent la lumière, même à distance. La voix, multiple, captive. L'ironie chaleureuse qui illumine toute la pièce ne fera pas mal. En revancheLa solitude qui étreint par contre madame de Maintenon à la fin se communique au spectateur avec une force surprenante. Le timbre s'éteint, s'amincit, mais le volume demeure. Soudain il n'y en a plus que la trame, sans la pulpe. Tout est désséché, puisqu'il ne reste plus que la voix, le visage étant dissimulé par un voile, à l'image non pas du coeur, mais de l'âme apeurée d'une femme qui sait qu'elle va mourir.



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commentaires

francesco 20/04/2009 23:03

Zut je croyais avoir répondu à ça déjà ! Je me demandais ce qui était fait du personnage de la duchesse du Maine. Est-ce qu'ils (le metteur en scène, l'écrivain, l'actrice) ont cherché à la rendre sympathique ? Ce serait assez dommage.

Le Crocheteur borgne 18/04/2009 06:02

Merci pour cet article.

Il y a eu aussi dans les dernières années un de ces one-woman-show (mais avec musiciens sur scène), qui était consacré à la duchesse du Maine. C'est Martine Sarcey (la Porteuse de pain !) qui jouait le rôle, et de manière très prenante. Mais le spectacle a été peu répandu, je crois, hormis dans les environs de Sceaux.