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20 avril 2009 1 20 /04 /avril /2009 15:08

J’ai hélas brulé toutes mes cartouches visuelles. Quand j’ai évoqué Pauline Tinsley - Face à face (II) -, j’ai exposé la seule image que j’ai trouvée d’elle, qui plus est en Lady Macbeth.

Comme j’imagine toujours qu’elle a une certaine ressemblance avec Dame Judith Anderson qui marqua, au moins aux Etats Unis, le rôle (un témoignage télévisuel existe, qui fut d’ailleurs prévu pour le cinéma et projetté dans le cadre de la Berlinade de 61. Deux ans auparavant on la filmait dans une Médée saisissante dont on peut voir un fragment ici : link Les âmes délicates et autres amateurs de beauté grecque sont priés de s’abstenir), je commence donc cette évocation volontairement rhapsodique par ce portrait :

A peine Lady Macbeth d’ailleurs, sans commune mesure avec d’autres représentations que j’ai pu voir d’elle dans le rôle, adoucie, féminisée, reconnaissable au tartan plus qu’à l’expression ou au mouvement. D’ailleurs on aurait du mal à dramatiser cette représentation, à l’intégrer au déroulement de la pièce, alors que le rôle n’est qu’action et réaction, que jamais il ne se pose. Pas de monologue lyrique chez Lady Macbeth. Même son somnanbulisme est, dans la pièce, intégré, à une polyphonie de discours. Rien ne se prêtait finalement à la mise en arias, au sens originel du terme, du personnage.  

Pourtant Verdi l’a bien fait et même avec une abondance de biens assez surprenantes, qui dépassent ce qu’il confit habituellement à un seul rôle, surtout en utilisant des structures finalement fermées, d’obédience belcantiste dont elles prolongent et dépassent l’école. (Pourtant je crois me souvenir qu’une chanteuse célèbre – Verrett ?- se plaignait que le personnage tombe trop vite dans la folie et qu’un air destiné à préparer cet état de fait aurait été nécessaire. C’est un peu ignorer la manière dont le personnage évolue également dans la pièce.)

A elle seule Lady Macbeth cummule donc 4 airs où elle domine  vocalement (et dramatiquement pour les trois premiers) la situation. Elle a droit d’abord à une entrée spectaculaire, phrases parlées, récitatif, cavatine et cabalette, mais sans que la cavatine soit à un tempo de cantilène, dans le même registre que le terrifiant premier air d’Odabella. Toute la dynamique de l’air épouse fidèlement la première scène du drame dans laquelle intervient le personnage shakespearien, parfois au mot près.

 

(Jeannette Nolan, la Lady Macbeth d'Orson Welles. Une carrière qui se déroulera essentiellement à la radio et à la télévision, alors que ce premier film et sa prestation lui promettaientt autre chose que les rôles très secondaires qu'elle aura au cinéma)


Suit, à l’acte suivant, un air beaucoup moins développé dans sa structure, moins virtuose, mais tout aussi en force et dont la tessiture semble plonger le personnage et l’auditeur dans les abymes. Avant la fin du même acte elle assumera à nouveau les périlleuses acrobaties du Brindisi. Contrairement à « La Luce langue », quintessence de l’esprit du personnage si l’on veut mais non pas illustration d’une scène précise du drame, le Brindisi développe l’incitation à festoyer de la Lady Shakespearienne, lors de la scène du banquet.

Enfin l’air du somnanbulisme et son trop célèbre « contre-ré bémol » dont on peut faire assez facilement quelque chose d’audible et de dramatique, même de manière grossière, puisqu’il suffit de suivre l’inspiration et les mots de Verdi. Avantage certain de la chanteuse sur l’actrice d’ailleurs qui n’a plus la musique pour l’aider et pourrait facilement tomber dans l’expressionisme ou l’abstraction.


Au disque les récitals privilégient en général pour nous portraiturer le personnage la cabalette d’entrée et la scène du somnanbulisme, plus rarement on y adjoint, comme  l’ont fait Callas (pour EMI) et Nilsson (pour Decca) « La Luce langue ». Le Brindisi plus difficilement dissociable de son contexte musical n’a pas connu la même fortune discographique. A lady Macbeth peut-être ne peut-on pas non plus associer la joie de vivre, même sauvage, si elle ne prend corps directement dans le triomphe meurtrier. Trois airs donc pour faire le portrait de Lady Macbeth …. Presque tout le rôle avait-on l’impression à l’époque où on ne connaissait pas l’opéra.

C’est un peu cette logique qui a prévalu chez Ponto quand, en complément généreux d’un trop court Corsaire verdien et d’un concert à Playel de Pauline Tinsley (folie d’Imogène, Colères d’Abigaïlle et d’Eglantine) trois extraits de la Lady Macbeth de cette dernière, nous furent rendus. On est heureux de les avoir. Mais on espère que cela ne veut pas dire que jamais  une intégrale ne sera publiée (On attend toujours l’Iphigénie de Brouwentijn par exemple, dont des fragments surnagent en compléments d’autres captations).
Le livret de la pochette est laconique et on ignore dans quel contexte ces extraits ont été donnés. On imagine qu'il y a représentation de l'oeuvre complète puisque on entend le médecin, le messager, la dame de compagnie et que, hors studio, il est complexe de faire intervenir des panouilles dans le cadre d'un récital.

Nous sommes en 1976 en tous cas, soit cinq ans après Il Corsaro qui fait l’objet principal de la publication, et c’est d’une soirée hollandaise (dirigée par Mickael Gielen) qu’il s’agit. Tinsley a chanté le rôle, dans les mêmes années, également à Edimbourg, à Philadelphia et à Chelsea. Il n’allait pas lui faire peur, étant donné que la phénomènale largeur de son répertoire confirme une certaine hauteur de vue qui peut confiner à la témérité la plus délirante. Citons au hasard Amelia des « Masnadieri », Brünnehilde, Anna Bolena, Elektra, Elettra (le même doublon que Nilsson), Kundry, Gilda, Turandot, et un très large etc ... Reflet peut-être la versatilité de son professeur, Eva Turner, dont la voix était non seulement d’une largeur considérable mais en plus parfaitement dense sur toute son impressionnante étendue. Une Turandot bien sûr, mais aussi une une Donna Anna et une Leonora du Trouvère, qui prouvait triller dans Juliette ou Marguerite et à laquelle sans doute on ne confiait pas de rôle de colorature parce que l’époque y entendait d’autres voix. Tinsley n’a pas eu la renomée internationale de Turner, ce qui lui a peut-être permis de multiplier non seulement les rôles, mais aussi les époques et les styles (elle se risqua à Agrippina ou Lucio Silla). Elle n’en avait pas non plus le timbre immaculé, le sien étant plutôt froid certe, mais ingrat, anguleux, peu charnu, ce qu’elle exploita avec intelligence en privilégiant des rôles qui ne soient ni séduisants, ni maternels (Mère Marie et pas la seconde prieure dans Les Dialogues de Carmélites par exemple). En revanche l’ampleur, la hauteur, la force même du chant, qui évite le cri ou la véhémence déplacée, la voix qui gagne en impact au fur et à mesure qu’elle atteint les sommets de sa tessiture, c’est sans doute de son professeur qu’elle les tient, qui pu déceler dans ce matériel là le grand soprano dramatique qui n’existe pas, ou en tous cas pas longtemps, sans discipline.


Or la discipline s’entend à tout instant dans sa Lady Macbeth, qui n’a rien d’une furie. Pour être crédible dans ce registre il faudrait être aussi une personnalité vocale immédiatement (osons le mot) utérine et séductrice. Au contraire après une lettre entachée d’un accent anglais prononcé, au lieu d’attaquer le récitatif, comme presque toutes les autres, comme en colère, usant de la transcendance de la voix chantée par opposition à la voix parlée, elle pose simplement les faits comme elle pose et chauffe sa voix. Avec la tranquille assurance de celle qui sait. Et la suite ne la trouvera jamais avare de nuances, intégrées soigneusement au discours musical : la voix se déploit, s’expose, enfle et tout à coup s’éteint, se roule sur elle-même comme un serpent, mais sans que la phrase ne cesse d’être tenue, déroulée, sans coupure plus ou moins expressionnistes. Le phrasé reflète le calme de la future meurtrière, même au cœur de folles vocalises.     

Comme son Elisabeth I, autre souveraine, sa Lady Macbeth est donc une femme de tête, dont la nature démoniaque ne se révèlera pas immédiatement. Quand elle le fera ce sera le temps d’un « La Luce langue » glacial qui semble éteindre progressivement toute lumière humaine. De la voix comme un trou noir qui obscurcit la musique progressivement jusqu’à un « requiem » projetté au plus profond du timbre, comme aucune ne l’ose. Quelque chose d’indécent qui rapproche tout à coup Lady Macbeth des sorcières de Michelet choque l’oreille civilisée à ce moment là, de la même manière que les ogresses peintes par Resnik étaient bien au-delà du cabotinage ou de la vulgarité.  

Le somnanbulisme ne la rendra pas pitoyable, fidèle à sa dureté, hantée, mais pas émouvante ce que pourrait lui refuser la nature même de sa voix, jamais blessée, solide même jusqu’à la cime pianissimo, certe pas « libération » comme on le voit écrit partout, mais départ vers la mort. Ni le grave, ni les accents ne sont artificiellement grossis. Ayant les moyens de tout chanter bien ( dans l'air d'entrée épuisante, pas une vocalise n'est savonnées, pas un aigu effleuré : à défaut d'être réellement souple et expansive la voix de la chanteuse s'efforce de se plier rigoureusement à la partition et sa technique le lui permet) Tinsley peut donc simplement bien chanter et charger la raideur froide et opaque de son timbre du poids du drame.

C’est ainsi que l’on peut approcher le portrait que la chanteuse fit du personnage. Il faut donc comprendre à la fois notre plaisir et notre frustration devant cette publication. D'autant qu'il existe bien, et de cela nous sommes certains, un Macbeth complet à Philadelphia, en 1973, dirigé par James Colon, jamais édité en cd, à notre connaissance.

 

 

                                            (Vivien Leight, très loin de Scarlett O'Hara. Encore que ...)

Quant au véritable visage de Tinsley, à défaut de pouvoir l’immobiliser on ira faire un tour ici : link et on pourra en profiter pour l’entendre encore dans Turandot, Isolde et même un Hallelujah mozartien d’une parfaite tenue instrumentale.

PS : une âme bien attentionnée, suite à la lecture de l'article, nous informe que l'on peut trouver le Macbeth (au moins de larges extraits) dans un coffret en hommage à Jan Derksen, qui tenait ce soir là le rôle titre. Grâce leur soit rendue (à Derksen, la bonne âme et Ponto qui a réédité cela ici : link)

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Published by Le vidame - dans Musique
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commentaires

Amurat 21/08/2011 00:02



Sur la page suivante, on peut entendre des extraits de Tinsley dans des rôles de Mozart live (sampler à droite sur la page) :


http://www.opera-club.net/release.asp?rel=287


 



Le vidame 20/08/2011 22:51



http://www.youtube.com/watch?v=feui_DvbwaQ


C'est le Trouvère. Je ne m'attendais absolument pas à ce que ce soit aussi plastiquement beau. Ce n'est pas que le timbre devienne plus aimable, c'est vraiment une question de "beau chant".



Amurat 08/08/2011 01:46



On peut écouter l'air d'entrée de Lady Macbeth (la cabalette est reprise) dans ce live gallois à la page suivante :


http://operadepot.com/members/?s=tinsley


C'est en anglais, et donc elle chante "unsex me", comme dans Shakespeare :-p


 


Sur la même page, des extraits de ses deux Leonora de Verdi (un live complet du Trouvère à Hambourg existe, avec Irene Dalis)



Amurat 13/04/2011 14:07



Il existe aussi par Tinsley un live de Macbeth en anglais (Cardiff, 1965, avec Stuart Burrows) :


"This recording serves as a good argument that Pauline Tinsley was the greatest Verdi Soprano of her day.  If you think that this is hyperbole please listen to the sample below.  The
voice is powerful and spot-on accurate.  Thrilling yet elegant (afterall Lady Macbeth, though vicious is still a lady.)  The recording is also of interest due to the fact that it is in
English with an all English cast.  It gives the affair a more authentic connection to Shakespeare and all of the singing actors seem to delight in their language as all of the great English
orators do. "


 



Amurat 13/04/2011 13:57



« elle ne tient sans doute pas son Macbeth par des nuits enchanteresses »


Mais que savons-nous des appétits exacts de ce pauvre thane ?


 


J'ai fini par passer au CD 2 du coffret Schech, elle ne fait carrément pas la phrase finale du Somnambulisme, la faignasse. Alors qu'elle est là pour SERVIR l'œuvre et le compositeur. C'est
inadmissible, et je vais jeter ces disques et lacérer les photos de Schech avec cet ouvre-boîte.