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27 avril 2009 1 27 /04 /avril /2009 14:59

 




A quel inextricable mystère de l’inconscient doit-on de ressentir, envers quelqu’un qui est mort depuis des siècles, quelque chose dont l’illogisme admis ne parvient pas à déranger la tranquille réalité ? Je n’aime pas Louise XIV. Je ne l’aime pas comme je n’aimerais pas mon voisin de palier, l’épicier, le contrôleur du bus. Ce que j’attache humainement à sa personne semble avoir tué toute sympathie ou admiration. Plus curieux, ce sentiment a fini par contaminer toute la période qu’on associe le plus à Louis « le grand » : depuis la Fronde jusqu’aux plus brillantes moments de son règne (avant l’installation à Versailles, si l’on devait donner une date approximative) un sentiment de joyeuse férocité, d’éclat un peu rude enveloppe le siècle, y compris ses plus nobles représentants. Il faut attendre ses dernières années, celles de Madame de Maintenon, des leçons des Ténèbres, des coiffures à la Fontange, de Saint-Cyr, de Fénelon et plus avant de Saint-Simon et de Madame de Lambert pour qu’une autre noblesse et une autre mélancolie transfigure ce monde, à mes yeux. Pour résumer je préfère, et de loin, le soleil couchant, au soleil à son zénith qui fut, comme ses contemporains, implacable en plus d’être aveuglant. Non pas que le dernier Louis XIV soit plus tendre, sans doute, mais il me semble qu'à cette lumière déclinante ce qui l’entourait prit une teinte différente.

Aller voir Le Diable Rouge avec cet état d’esprit relève un peu de l’exercice d’écolier qui pour bien aimer ses livres n’a pas nécessairement envie d’étendre sa culture dans des domaines qui ne l’inspire qu’à moitié. Une relative mauvaise humeur peut donc très subjectivement s’expliquer ainsi.




La pièce a eu le succès que l’on sait. Initiées cet automne (à peu près dans le même temps qu’une série de Journée des Dupes qui m’attirait autrement) pour un temps en principe limité les représentations se sont inlassablement poursuivies jusqu’à ce printemps, valant aux passages aux artisans de la pièce plusieurs nominations aux Molières (et deux victoires d’ailleurs, toute fraiche dans les catégories dites techniques, dont une pour la lumière, effectivement très expressive).

Le "Diable rouge" du titre c’est Mazarin bien sûr, bien après les périls, à l’apogée (et à la fin) de sa carrière politique, alors qu’il est en pleine négociation pour la paix entre la France et l’Espagne qui doit être scellée par le mariage entre le jeune Louis XIV et l’infante Marie-Thérèse. Anne d’Autriche, qui depuis la majorité de son fils s’est retirée ostensiblement du pouvoir (tout indique qu’elle ne le désira sans doute jamais intrinsèquement mais s’appliqua avant tout à sauvegarder les droits de ses enfants) s’inquiète et s’agite car, outre le temps que met le cardinal à conclure l’affaire,  Louis XIV est en plein idylle avec Marie Mancini.

On pourra avoir tous les détails que l’on veut sur le sujet en lisant Le Mariage du Roi-Soleil de Claude Dulong fidèle lectrice de Madame de Moteville et biographe d’Anne d’Autriche, puis de Maria Mancini.


Antoine Rault a sans doute consulté les mêmes sources car sa vision de la période ne fait pas montre d’une originalité ou d’une profondeur démesurée. Qu’importe, cela fonctionne, la machine à intrigue est bien huilée et il n’y aucune inexactitude historique flagrante (c'est-à-dire de celle qu’un non spécialiste, comme moi, pourrait signaler). C’est un peu court cependant pour faire une pièce : la pure trame narrative ne reprenant que des éléments bien connus, l’ennui peut survenir au détour d’une réplique censée être percutante (Un exemple : Mazarin promet à Marie de l’aider dans son projet. Au moment où elle s’éloigne il fait donner des ordres pour qu’on l’amène à la Rochelle) et tout ce qui relève spécifiquement du mariage espagnol et plus largement de Louis XIV manque simplement d’inattendu. Même l’audace relative de la scène où le jeune souverain s’interroge sur l’identité de son père a un parfum de réchauffé. On pourra m’objecter que c’est le cas en principe de toute pièce historique. Je répondrai qu’il y a manière et manière et que, en sachant parfaitement que Julie de Lespinasse était chassée de chez Madame Du Deffand dans L’Antichambre également donnée à Paris cette année, on ne cessait de se demander par quelle progression à la fois humaine et dramatique (au sens premier du terme) l’auteur allait nous conduire au dénouement. Ce n’était pas toujours le cas ici. De manière symptomatique l’un des meilleurs moments de la pièce est celui, surprenant cette fois et vraiment drôle, où Mazarin échoue à conseiller un premier ministre au roi, proposant, enfin,  un éclairage inédit sur une des clés du règne à venir.

Il ne faudrait pas penser que le texte est inintéressant. Il est habilement fait, pointant délibérément du côté du Guitry historique, sans en avoir la causticité détachée de la scène entre Louis XIV et Mazarin dans Si Versailles m’était compté, pour prendre un fragment qui correspond avec exactitude avec le sujet traité par l’auteur. Comme Guitry, Rault dose quelques mots historiques (« Si mon fils épouse votre nièce toute la France se révoltera et je prendrai moi-même la tête des frondeurs » d’ailleurs mis à plat par l’interprétation que Geneviève Casile donne de la reine, plus bourgeoise fatiguée que figure souveraine) avec d’autres qui sont simplement bons et qu’il serait fastidieux d’énumérer mais qui font mouche à chaque fois. On nous sert donc la sauce à la place du plat et à la limite pourquoi pas. Peut-être aurait-il mieux valu pas de plat du tout, puisque c’est souvent là que le bat blesse.  





Il faut préciser que les dialogues prennent un relief exceptionnel de par la voix de Claude Rich dont la couleur et l’intonation personnelles sont particulièrement bien utilisées ici. Dieu merci personne ne lui a proposé de singer un accent italien. Immédiatement l’oreille est saisie et l’esprit amusé (il y a des voix qui font sourire avec elle). Il a à faire très peu de choses finalement (simplement prononcer ses répliques de manière à ce qu’elles soient un tout petit peu rythmiquement décalées par rapport à celles de ses partenaires) , mais le peu qu’il fait est si bien amené qu’on ne peut être que séduit. Contre toute attente son Mazarin, fragilisé par la stature et l’allure du comédien, totalement dénué d’arrogance (ce qui est sans doute conforme à la réalité historique) devient attachant, attendrissant presque et grâce à sa silhouette en scène, la pièce prend tout à coup une autre résonnance et nous parle d’un autre sujet, plus grave que les manœuvres politiques : l’adieu à la vie de quelqu’un qui l’aime (et tout dans la présence de Claude Rich suggère ce plaisir de vivre qui rend cette fin de vie plus émouvante qu'elle ne l'est sans doute sur le papier.)

Casile a pris le partie inverse de surcharger son personnage, moins bien servi que celui de son partenaire il est vrai. Le phrasé volontairement trainant, lourdement trainant parfois même, la diction affectée, les bras utilisés avec une économie frappante, la lassitude qu’expriment gestes et même démarche compose un personnage qui frappe les esprits  mais se révèle à la longue plutôt unidimensionnel et qui échoue, contrairement à Rich, à susciter l’émotion. Elle porte bien cependant sa robe de cour à condition d’imaginer Anne d’Autriche plus distinguée que digne.



La robe est question nous a d'abord paru fantaisiste (ce qui n’est nullement un empêchement à la crédibilité du spectacle), comme la coiffure. A la réflexion, en pensant à certains portraits de la duchesse de Longueville ou de la grande Mademoiselle on n’est peut-être pas si loin de l’habillement des premières années du règne de Louis XIV. Mais les représentations royales, allégoriques le plus souvent, brouillent peut-être la vision que l’on peut avoir du siècle. D’autant que si les relatives limites des budgets des théâtres à ce niveau là peuvent se faire sentir ici et là, les costumes de ballet de Louis XIV et de Marie Mancini (à propos desquelles il n’y  a pas grand-chose à ajouter, en ce qui nous concerne. Ils sont beaux à voir, jeunes et gracieux et on ne voit pas très bien ce qu’ils auraient pu faire de plus avec ce qu’il leur était alloué) cherchent manifestement à coller au plus près aux tableaux et aux gravures que l’on en a.

Une soirée agréable à l’œil (jolie scénographie basée sur les reflets et la luminosité), un peu anodine à l’oreille, un peu ennuyeuse à l’esprit. Mais Claude Rich a toute notre admiration et même mieux : toute notre sympathie.

 

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