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29 avril 2009 3 29 /04 /avril /2009 15:45







« Et puis arrive la décoration decernée par le roi des Belges, Leopold. Parce qu’il y a toujours une décoration du roi Leopold. Ensuite elle joue avec sa décoration, comme avec ses breloques et elle en parle tout le temps. »  

Mildred Pierce, James M. Cain




Tout cinéphile sait que Mildred Pierce (Le Roman de Midred Pierce en VF) sous son apparence de film noir raconte essentiellement deux choses. D’abord l’ascencion et la chute d’une américaine moyenne qui fait et défait fortune (encore que la chute si elle est bien racontée n’est pas montrée dans le film. Mildred est ruinée, le spectateur le sait, mais voir partir une Joan Crawford impériale vétue d’un somptueux manteau de fourure, accompagnée d’un mari retrouvé et admiratif ne lui permet pas d’en avoir réellement conscience). Ensuite l’amour non payé de retour de l’héroïne non pas pour un homme, mais pour son enfant, sa fille, que James Cain, dans une intuition géniale, a baptisé Veda (prononcez : « Viiiida ». Véda en français). Prénom rare, fascinant et dangeureux comme celle qui le porte, un des plus étonnants personnages de femmes prédatrice de l’immédiat cinéma d’après guerre, comparable à celui joué par Jean Simmons dans Un si doux visage, autre jeune fille aux bonnes manières, mais sans l’excuse de la folie. Veda n’est pas dérangée, pas même troublée : elle est simplement monstrueusement égocentrique, incapable d’amour, de pitié ou de reconnaissance. Elle est l’unique objet de son propre désir, à l’exclusion des autres, et pour se servir elle-même il n’est pas un moyen, même abject, qu’elle ne soit capable d’user : hypocrisie, manipulation, mensonges, cruauté, violence physique et morale, le tout sous le vernis de la bonne éducation et de la parfaite maitrise de soi. Une Ann Blyth de 17 ans (l’âge du personnage), juvénile et reptilienne à la fois trouve, quasiment pour ses débuts au cinéma, le rôle de sa vie. Sa froideur tendue laisse craindre l’attaque, ce que ne corrigent ni ses sourires un peu trop policée, ni sa diction précise, ni même sa beauté. Et pendant les scènes entre Mildred et Veda elle parvient à ne jamais être écrasée par la stature ample du jeu de Crawford, mais à glisser à travers, à s’insinuer partout. Un ravissant serpent, un bel animal à sang froid, dont l’énergie ne s’exporte jamais en dehors de lui-même (très peu de gestes, très peu de voix) sauf au moment du coup fatal. 




La lecture du roman vient éclairer d’une autre manière ce personnage que le scénario du film rend difficilement sondable. D’abord il y a, textuellement, chez Mildred dans cet amour exclusif et passionnée pour sa fille « quelque chose d’un peu anormal, de malsain ». C’est Cain qui l’écrit au cours d’une des nuits où la mère et la fille partage le même lit. La haine de Veda pour sa mère est-elle une protection contre le risque de l’inceste ? Ou au moins contre un amour dévorant, possessif, une passion qui fait de son objet une proie à absorber ?


La suite du texte propose une nouvelle réponse, étonnante pour qui ne connait que le film où ce point, capital dans le roman, n’est même pas évoqué (un seul plan nous montre Ann Blyth en train de vocaliser mais ce cours de chant apparait comme un des nombreux cadeaux qui lui fait sa mère) : Veda n’est pas une femme, pas même un serpent en réalité : c’est une prima donna et, pire encore, c’est un  …. « soprano colorature » ! Quand Cain, par la bouche du professeur de musique italien qui l’explique à Mildred une fois que Veda, qui s’est longtemps cru pianiste, a découvert par hasard sa voie, a dit cela, il donne l’impression d’avoir tout dit, tout expliqué sur la nature essentielle de Veda. Son physique ravissant et voluptueux qu’elle a acqui très tôt, sa froideur et son égocentrisme, son snobisme maladif, son insatiable soif d’argent, sa musicalité exceptionnelle (même quand elle n’était qu’une médiocre pianiste) et jusqu'à la manière dont elle joue avec son collier, depuis qu’elle est toute enfant. La colorature est un gouffre, la colorature est un monstre, la colorature est un être génial et rare, mais pas un être humain. Ce portrait à charge d’une catégorie vocale laisse rêveur. Cain était manifestement fasciné par l’opéra puisqu’il consacrera un récit (Sérénade) à la carrière d’un ténor partagé entre sa relation avec son impressario (qui se relève, en raison de son caractère homosexuel, préjudiciable à sa voix !) et son amour pour une pure jeune fille. Quand le roman sera adapté au cinéma par Anthony Mann en 1956 l’impressario changera de sexe et sera incarnée par une Joan Fontaine 2ème période, ce qui évidemment change le propos. Un autre de ses textes (Career in C major), adaptés par deux fois, est une farce sur le milieu  de la scène lyrique. Deux autres de ses romans ont des titres évocateurs : Butterfly et Mignon. La polonaise de Philine dans la Mignon d’Ambroise Thomas est d’ailleurs, dans Mildred Pierce, le premier air que l’on entend chanté par Veda avant la folie de Lucia en concert et plus tard une représentation complète de La Traviata, (Nous sommes en 1940, le rôle était encore chanté par des sopranos colatures.)  

D’où vient cette représentation que Cain s’est faite de la « colorature ? ». Qui exerçait cet emploi à risque dans l’Amérique des années 20 ou 30 ? Cain cite simplement Malibran restée légendaire aux Etats-Unis et Melba que personne ne pouvait ignorer à l’époque (il y aura un film en 1953 qui ne fut pas un succès), comme Jenny Lind (autre film, avec Grace Moore, autre flop) mais aucun nom contemporain de l’auteur. La beauté, les perles, les multiples mariages (« un banquier pour l’argent» puis « un baron pour le titre») dont Cain crédite, toujours par la bouche du professeur de chant, ce type de voix pourrait évoquer Lina Cavalieri mais cette dernière n’était pas une colorature et, en vérité, à peine une voix d’opéra. (Quand on adoptera à son tour sa vie pour le grand écran, en 1955, en Italie et avec la jeune Lollobrigida, mais sous la direction d’un réalisateur américain, on aboutira à un récit picaresque qui donne de la Cavalieri une vision plus attachante.)





Avec cette vision terrifiante et ravissante à la fois de la Diva arrivent des images datant de la belle époque, son cortège de noms connus : Eames, Galli-Gurci (en aerienne et fragile Somnanbule :
link,)  Kurz (qui ne parut jamais au Met), Tetrazzini (obèse et ruinée par sa trop grande générosié : l’anti-Veda si l’on veut) Capsir, Barrientos … toutes virtuoses parfaites. Des visages, parfois très beaux, quelques enregistrements qui demandent évidemment une attention particulière pour en saisir sous les grésillements la perfection technique de la colorature.  Pourrait-on y entendre leur inflexabilité, voire leur dureté potentielle ? Cain les entendit-il ainsi ?

Les voix que put expérimenter en direct l’auteur du Facteur sonne toujours deux fois ne furent pas celles-ci sans doute. Au New-York, au Met, ces années là, brillait Maria Jeritza qui était un large soprano lyrique mais qui également avait tout de la star effrayante dépeinte par le romancier, sourires, époux et diamants compris. Les memes années Lily Pons, française, assez jolie pour tourner quelques films à Hollywood, était, elle, une vocaliste brillante et perlée, comme ses colliers, et faisait renaitre au Met Lucia de Lammermoor (dont Veda, rappelons-le, chante la scène de la folie pour le premier concert auquel assiste sa mère), la Fille du régiment, Rigoletto et même Linda de Chamonix. (La voici dans Mignon, précisément, plus glamour que jamais, un peu kitsh aussi : link)  Licia Albanese, totalement américanisée en dépit de son nom italien, mais pas colorature, ni même « prima donna » au sens profond du terme,  se chargerait bientôt de la Traviata là et ailleurs tandis que Sayo, y revenait régulièrement, sans folle virtuosité non plus, mais avec un son ravissant, comme l’était sa silhouette.

 

                                        Maria Jeritza, incontestablement un physique de star du cinéma
                             
Ensuite il y avait aussi, puisque Veda est d’abord connue comme chanteuse de radio, toutes les apprenties chanteuses qui passèrent par là et par le cinéma ensuite et qui chantaient indifféramment la valse de Musette ou la Polonaise de Mignon, vocalisant, « rossignolant » est-on tenté de dire, avec un espoir : celui de se faire remarquer. Eileen Farrell, avec une autre profondeur et un autre sens artistique (et d’ailleurs absolument pas la voix d’un rossignol) en fera un métier, bien avant celui de chanteuse d’opéra. Et Beverly Sills, pas moins, a fait partie de ces enfants prodiges des concours radiophoniques. Mais Julie Andrews aussi  … et bien avant elle Deanna Durbin, Jane Powell … et Ann Blyth (qu'on peut voir dans cet emploi ici : link.) C’est sans doute grâce à ses tentatives de se sopraniser que la jeune fille fut d’abord choisie pour le rôle. Cette composante éliminée il resta donc une inspiration de casting, un contre-emploi d’autant plus surprenant (Blyth qui était une parfaite et souriante « girl nex dor », c'est-à-dire précisément tout ce que n’est surtout pas Veda) qu’on a fini par en oublier l’origine. En fin de carrière, elle était encore une jeune femme, elle renoua avec le poison de ce premier grand rôle et se chargea d’incarner non seulement Helen Morgan, chanteuse déchue et scandaleuse, mais encore rien moins que Regina, une des plus célèbres gorgones à laquelle Bette Davis avait offert sa personne, dans l’adaptation d’une pièce de Lilian Hellmann qui reprenait les personnages de La Vipère.

C’est un peu tout cela et un peu plus que cela qui affleure dans Veda : la diva de la belle époque et des années 20, moitié-courtisane, moitié grande artiste à la Cavalieri, la virtuose du Metropolitan Opera, Lily Pons en tête et l’enfant prodige des ondes. A l’avenir, en tous cas, écoutez avec une autre oreille les variations de Proch. C’est peut être moins innocent qu’il n’y parait, surtout quand c'est Gruberova, toujours un peu inquiétante de perfection lunaire, qui s'y mesure. (link  


 
                                               (Tetrazzini : "si les autres chanteuses elles ont la ligne, la Tetrazzini, elle, elle a la voix")

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Published by Le vidame - dans Musique
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