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10 mai 2009 7 10 /05 /mai /2009 12:13

 



Mildred Pierce n'était pas, sur le papier et à première vue, un rôle très gratifiant : ce n'était pas une aristocrate décadente, une vieille fille frustrée et névrotique, une actrice dramatique ou une chanteuse de jazz prise dans les filets de l'alcoolisme, elle ne mourrait pas en état de grâce à la fin du film et ne sombrait à aucun moment dans la folie.
Cain nous la présente d'abord comme une jeune femme séduisante, blonde, avec de jolies jambes et qu'on devine un peu commune. A la fin du roman, en même temps que la fortune elle a aussi perdu la ligne (que l'écrivain met quasiment sur le même plan, dans la même phrase) et devient donc une matrone entre deux âges, mère d'une jeune fille de 17 ans, beaucoup plus attractive qu'elle.




Quand la Warner acheta les droits en 1944 elle proposa le roman d'abord à la reine du studio : Bette Davis. Celle-ci commençait à se fatiguer d'incarner des femmes plus âgées qu'elle-même au cinéma. Elle avait déjà refusé de jouer dans Les Folles héritières pour cette raison ("j'ai bien le temps pour cela" disait-elle sans se rendre compte peut-être que les premiers rôles intéressants pour les quadragénaires n'étaient pas si nombreux  et  sans savoir que quand elle aurait atteint précisément cet âge on ne lui en proposerait plus). Elle refusa également le rôle titre dans Mildred Pierce. Qu'aurait-elle fait d'un rôle si terrien, si incarné, si entièrement maternel et charnel ? Imagine-t-on Bette Davis en train de faire des gateaux pour les voisinage et de servir dans un snack-bar ? Au dela de l'âge sentit-elle que le rôle n'était simplement pas pour elle, par essence ?

Aurait-elle, enfin, remporté un succès qui aurait pu renouveler sa carrière  ? Enfermée dans les mélodrames de prestige qu'elle servait comme nulle autre, avec sa grâce inquiétante et la conviction de sa hauteur qu'elle mettait dans tout ce qu'elle faisait (et la facilité déconcertante avec laquelle elle portait les crinolines et les robes à tournure) elle était destinée à s'éloigner du public d'après-guerre, qui ne recherchait plus les mêmes sensations, ni, evidemment, la même sentimentalité flamboyante. L'année de Mildred Pierce, revenue brutalement sur sa décision d'incarner des femmes mures, elle jouait une institutrice proche de la retraitre dans l'adaptation corsetée du The Corn is green.  Mal lancé, mal produit, ne répondant à rien, le film ne rencontra pas son public. Pendant les cinq ans qui lui restait à la Warner Davis ne devait plus rencontré les triomphes critiques qu'elle avait connus durant les années de guerre. Partenaires, réalisateurs, techniciens, scénarios restaient les mêmes (Jalousie en 1946 reprenait exactement les mêmes ingrédients que le triomphal Now Voyageurs de 1942), mais le coeur n'y était plus, ni du côté du public, ni du côté des artisans, et la grâce de cette première époque ne pouvait pas, dans ses conditions axphyxiantes, être retrouvée.



Après elle la Warner fit le tour du studio et même au delà. Claudette Colbert, curieusement sollicitée (comment exploiter ses qualités propres : son aristocratie naturelle, sa fantaisie, dans un tel rôle ?) et qui venait de jouer, magnifiquement, un rôle de mère dans Depuis que tu es parti, ne se montra pas très intéressée ou du moins ne fut-elle pas assez impliquée dans le projet pour s'y intéresser réellement. Pour elle aussi, et pourtant il lui restait plus d'une dizaine de films à tourner, la période la plus faste, celle où son nom suffisait à faire afluer les spectateurs, était terminée. Cinq ans plus tard elle laissait échapper pour un problème de santé le rôle, devenu mythique, de Margo Channing dans All about Eve mais trouvera, en compensation, un de ses personnages les plus touchants et radieux dans Three came home.

Rosalind Russell fut une candidate plus sérieuse. Elle avait  voulu tourner dans l'autre film que réalisa cette année Curtiz, Roughly Speaking, dans le rôle gratifiant d'une femme de la bonne société à la fois élégante, énergique, passionnée, drôle et charmante. Ses rapports avec le réalisateur furent excellents (on ne pouvait pas en dire autant de Davis). Qu'elle ait abandonné le projet ou que le projet l'ait abandonné, elle, est assez cruellement ironique. Pressentant le succès que rencontrerait l'adaptation de James Cain la Warner réduisit au maximum sa publicité autour de l'autre film du même réalisateur. Au lieu de tourner dans un des succès les plus important de l'année, la pauvre Russell donna l'impression d'avoir choisi un véhicule de second plan .... Et elle passa les prochaines années à enchaîner les rôles dramatiques sans rencontrer de succès comparable, jusqu'à son triomphal retour au théâtre.

Plus évidente pour le rôle (on peut penser assez facilement à elle, en lisant le roman) Ann Sheridan figura en assez bonne place également. Comme elle le dit simplement dans l'interview qu'elle accorda à John Kobal (dans People will talk) elle refusa le scénario. "Ce n'est la faute de personne d'autre que moi". Et, immense star glamour des années 40, Sheridan perdit peut-être là l'occasion de trouver là enfin un rôle avec lequel on l'aurait associé définitivement, au lieu de demeurer une actrice dont la talent étonne au vue de sa réputation mais qui n' a pas pu, en définitive, briller dans la mémoire collective pour autre chose que ses charmes.  On ne l'a vu dans aucun film sorti en 1945.




A l'autre bout du spectre (et offrant des qualités non moins précieuses mais différentes) Stanwyck venait elle d'éclater (à nouveau, car c'était loin d'être la première fois) dans Assurance sur la mort, un autre James M.Cain et en 1937 elle avait incarné un des classiques des personnages maternelles américains en souffrance dans Stella Dallas. Elle avait pour elle la dureté et la ferveur, ce qui était beaucoup. Peut-être désirait-elle sortir de ce registre ? Elle tourna à la place une comédie, devenue un classique des fêtes de Noël Christmas in Connecticut. De toute manière elle menait sa carrière avec tant de brio depuis les années 30 que jouer Mildred n'aurait sans doute pas influer sur son parcours. La fin des années 40 devait la voir recupérer la panoplie de la femme fatale prédatrice comme bien peu pouvait le faire sans doute et ce avant les westerns des années 50 et la télévision dans les années 60. Peut-être que le film de Curtiz lui aurait apporté la seule chose qui lui manquait : l'oscar qu'elle briga quatre fois, sans jamais l'obtenir. 

L'oscar que Crawford, follement inquiète à l'idée de ne pas triompher, reçut dans son lit, s'évitant, sous le prétexte de la maladie, l'humiliation de repartir bredouille, elle, la vieille routière, qui avait dit (avec raison) que jamais la MGM ne la candidaterait parce qu'elle était utile à autre chose, et finalement pas si aimée que cela des dirigeants. Ils oublièrent ce qu'elle avait montré d'intelligence et de talent dans, par exemple, sa superbe trilogie avec Cukor (FemmesIl était une fois, Susan et ses idées). Mildred ne forçait pas ses dons d'actrice (contrairement à Susan et ses idées par exemple) : c'était la rencontre parfaite entre elle, une époque et un rôle. Elle pouvait dominer tranquillement de sa force chaque plan, être séduisante sans prétendre à la noblesse. Oui Crawford, sans cesser d'être elle-même, peut être une travailleuse manuelle et acharnée (elle l'avait souvent joué avant) et être aussi une femme mortellement angoissée et interrogative. Elle a les yeux faits pour ça.

L'oscar de 1945 récompensait donc aussi le choix judicieux des studios qui l'avait laissé faire des tests, alors que depuis 2 ans elle se morfondait dans l'attente du film qui lui conviendrait. Mildred Pierce lui convenait ... ô combien ! 

La victoire était donc prévisible. Trois des autres nommées avait déjà obtenu le prix les trois années précédentes.
En 1942 Greer Garson l'avait remporté pour Mrs Miniver. L'année de Crawford c'était pour La Vallée de la décision qu'elle était nommée. "Rien de nouveau sous le soleil" est-on tenté de dire, tant le film déroule tout le charme attendu des films de Garson à la MGM : début léger et souriant, scénario qui tombe progressivement dans le drame, beaux décors, beaux costumes (et robes longues), Garson inaltérablement belle (la différence d'âge avec son partenaire un tout jeune Gregory Peck est presque invisible, n'était l'assurance de l'une et les timidités de l'autre) et bonne, accent gallois en plus.   (On peut voir tout le film ici : link)
En 1943 Jennifer Jones s'était revélée en Sainte Bernadette. A partir de là elle fut nommée quatre années de suite, supportée par son prestige, les campagnes publicitaires de son producteur de mari et la fièvre qu'elle apportait, quoi qu'elle joue. Je n'ai pas vu ce Poids du mensonge, mais on peut imaginer l'aura de romantisme qu'elle devait donner à cette varation sur Cyrano de Bergerac, en regardant simplement cet extrait :   




En 1944 c'était au tour d'Ingrid Bergman pour Hantise. Elle était précisément à ce moment là en train de tourner dans Les Cloches de Sainte-Marie qui lui devrait en 1945 une nouvelle nomination. En religieuse dévouée Bergman parvient à rendre tangible et crédible et réelle et sympathique et touchante un personnage de bonté pure qui avait tous les risques d'être totalement inhumain à force de compassion. C'est sans doute un de ses rôles les plus difficiles et certainement pas le plus gratifiant.

En dehors de Crawford une autre actrice était nommée pour la première fois. Comme Crawford c'était pour un succès public très important dans un film dont la trame épousait les interrogations noires de l'époque. Gene Tierney éblouissait dans Péché Mortel. Si le film et elle même sont un régal pour les yeux, si scénario lui offrait un personnage délirant et inoubliable, reste que ce n'est sans doute pas ce qu'elle pouvait donner de meilleur. Ses plans les plus impressionnants sont d'ailleurs ceux qui lui demandent d'être une superbe statue de la féminité mystérieuse. On préférera, par exemple, ses prises de risque interprétatives dans Le Fil du rasoir l'année suivante.  Elle était, de toute manière, encore une aspirante, surtout par rapport à Crawford et ne bénificia sans doute pas du capital sympathie de l'actrice quadragénaire.
 

Tant qu'à privilégier une actrice à la Fox mon choix se serait plutôt porté sur la douceur lasse, poisseuse d'amour non déversé d'Alice Faye dans Crimes passionnels. Tant qu'à rester dans l'univers du film noir j'ai une pensée aussi pour Joan Bennett dans La Rue rouge à propos de laquelle Danny Peary écrit si justement qu'elle donna " a terrific, overlooked performance as an antypical femme fatale" dont elle fait ressortir de manière terrifiante la vulgarité et la nullité foncière.



Et j'aurais sans doute franchi l'Atlantique pour offrir mon trophée à Wendy Hiller, qui dans Je sais où je vais était à la fois si vulnérable et si sûre d'elle. Ce qu'elle fait dans le film de Powel est pour moi, à chaque moment, une des plus belles représentations d'un être humain normal, et donc riche et complexe, d'une tête pensante, d'une femme intelligente, que j'ai pu voir à l'écran.

(L'oscar, Wendy Hiller l'obtiendra 12 ans plus tard et en tant que "supporting actress")

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Published by Le vidame - dans Cinéma
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