Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
29 juin 2009 1 29 /06 /juin /2009 13:31



En 1964 Teresa Stich-Randall enregistrait avec la radio viennoise, en complément des Quatre derniers lieder, les bien moins populaires monologues de la Daphné Straussienne, sous la direction de Lazlo Somogyi. Il s’agissait d’une gravure pour Westminster à laquelle on doit, même si son prestige commercial ne prétendit jamais atteindre au rayonnement des « Majors », quelques coups de génie absolus au disque, comme une Rodelinda complète avec la même Stich-Randall (dont on peut trouver une critique amoureusement détaillée ici : link) ou encore le seul récital de mélodies de Sena Jurinac. Il semble bien que ce disque ait été réédité en compact si l’on suit la précieuse discographie établie avec la collaboration de Charle Dupéchez et que l’on peut consulter là : link. Plus tardivement à l’occasion d’un coffret hommage les même Quatre derniers lieder furent republiés, sans leur complément cependant. Plusieurs amoureux conseillent d’ailleurs pour saisir ce que pouvait apporter à ces pages la soprano de se tourner plutôt vers le live de 1957, avec Ansermet et l’orchestre de la Suisse Romande, curieusement non mentionnés dans la discographie de Dupéchez mais bien disponibles sur un cd qui les réunit avec un Requiem de Fauré.   




Les rapports de la soprano américaine avec Strauss n'ont pas eu la constance de ceux qu'elle a entretenus avec Mozart tout au long d'une carrière attentive à la diversité du répertoire. Outre Sophie qu'elle eut la fortune d'enregistrer en remplacement de Rita Streich  pour la première et célébrissime intégrale de Karajan (et dont elle n'est sans doute pas l'élément le plus marquant), on ne compte guère qu'Ariane, relativement fréquentée et une, presque, surprenante prise de rôle dans Salomé en 1970 (c'est le type de découvertes qui font qu'on s'étonne la première fois mais que le net et les forums ont presque rendu banales). Le live laisse traces de cela : Sophie encore, qu'on a rééditée l'année dernière, une Ariane non publiée mais accessible à qui a la possibilité de chercher -et qui vient compléter heureusement les monologues gravés en studio et pour la radio viennoise-, peut-être également des fragments de Salomé (en tout cas de la scène finale). 

Ces extraits de Daphné (rôle qu'à ma connaissance elle n'a jamais chanté, pas plus que la Maréchale ou qu'Arabella qu'on lui proposa pourtant
[1]) apparaissent donc comme une révélation et ne sont pas sans avoir un arrière-goût d'amertume. Si le contexte avait été différent, si l'horizon lyrique des années 50 et 60 avait moins étoilé dans ce répertoire peut-être que Stich-Randall, la mal-aimée des sopranos de l'opéra de Vienne (parce qu'elle n'était simplement pas native ?), aurait pu apporter une lumineuse incandescence à Salomé (avant la prise de rôle tardive), à Daphné sur scène, à Chrysothèmis, à l'Impératrice. Car c'est bien de cela dont il s'agit ici : de fièvre et de diamant comme tout un pan de la littérature straussienne. Et encore. Il nous a rarement été donné l'occasion de l'entendre à ce point d'éblouissement, même chez les plus grandes, même chez Della Casa, même chez Rysanek pour rester dans le registre extatique.

 


J'en vois déjà qui hausse les épaules. (Vous là bas, au fond, j'entends même que vous riez) Stich-Randall, cette chanteuse provinciale pour festivaliers ? Cette Donna Anna au petit pied ? La Sophie de Christa Ludwig au disque ? La Nanetta de Toscanini ?  Allons donc, soyons sérieux.
Très bien soyons sérieux donc et rappelons, ce ne sera pas la première fois, ce que ne cesse de répéter l'ami Tubeuf qui dit pourtant avec constance du mal d'elle depuis un demi-siècle, furieux sans doute de l'avoir vue s'importer aussi bien en France : les moyens, le volume, la puissance, l'étendu sont considérables, ce qui lui permet d'affronter ces pages exigeantes avec un aplomb qu'on qualifierait de rare si Segalini n'avait pas galvaudé la formule "avec un rare quelque chose" dans ses critiques lyriques. Ces plages ne seront donc de réelles surprises, en termes strictement vocaux, que pour ce qui connaissent mal la chanteuse. Ceux-là même en revanche ne pourront pas méconnaitre la notion toute particulière que Stich-Randall avait de la conduite de la ligne qui lui fit scrupuleusement ignorer tout legato, quel que soit le répertoire. Au cours des effusions straussiennes les plus liquides elle demeure égale à elle-même et attaque les notes une par une. Vous voilà prévenu.  

Pour le reste ces plages constituent un absolu éblouissement à côté duquel Güden paraitra un peu pétulante et Popp un peu sage. Leurs aigus d’abord sont ceux de sopranos plus légers dont ils continuent naturellement, paisiblement même, le discours. Ceux de Stich ont l’ampleur et la couleur d’une rosace de cathédrale et vibrant à s’en briser lorsqu’elle atteint les cimes d’une tessiture plutôt élevée foudroient l’innocent auditeur. Par la nature même de sa voix sa Daphné ne peut, par conséquent, être une « bonne fille », une gentille nymphe : elle entre par la grande porte dans la cours des divinités, avec cette inquiétude indispensable qui nait de la présence de son timbre. Pour la même raison l’entendre dans la métamorphose se « végatiliser » a un parfum d’évidence : les vocalises finales sont désincarnées, réduites au simple état de lumière passante, par la grâce du vibrato ou plutôt par celle de son absence totale. Peut-on donc rêver chanteuse mieux faite pour le rôle ? La pureté continue du timbre semble reflèter idéalement celle de l’esprit du personnage et même la raideur d’intonation de la chanteuse donne une coloration inédite, mystérieuse aux quelques traits virtuoses qui contribuent à la beauté plastique des monologues.



Mais c’est l’emportement de vierge folle qu’elle met partout avant qui enchante et subjugue. Une Isolde (par l’ampleur du son) de 16 ans (par leurs couleurs), rien de moins, une Salomé donc. Accuser Stich-Randall de froideur en raison du refus de la vibration qu’elle a volontairement décidé d’appliquer à un certain répertoire m’a toujours semblé relever d’un contre-sens que le moindre de ses récitatifs mozartiens, qui pêchent presque parfois par excès d’éloquence, c'est-à-dire par hystérie,  vient rectifier. Dans Daphné elle parcourt avec un éblouissante maîtrise tout un spectre de l’expressivité qui confirme que l’abstraction à laquelle elle atteignait parfois était bien une volonté et non pas une incapacité. Certe il est impossible d’être plus insaisissable à la fin de la métamorphose quand la voix semble se vider de toute substance. Les embrasements qui précèdent n’en sont que plus brulants, comme si la voix chauffée à blanc à la fois par la ligne vocale ascendante et par le ton héroïque, exalté, que prend la chanteuse transperçait le somptueux orchestre que Strauss a offert à sa Daphné (mais en rien étouffant cependant et des textures plus frèles, Sills par exemple, ont pu y être audibles au moins en studio) pour emporter avec elle l’auditeur consentant et enivré.  

On reviendra donc constament se perdre dans ces pages servies avec une rhétorique de la transcendance qui réussit l’exploit de ne jamais s’épuiser tant, si la hauteur de ton reste cohérente, le discours musical et les nuances à l’intérieur de ce discours sont diversifiés. Cela vaut à la fois pour la partition et pour la chanteuse qui la sert avec une ferveur qui pour être religieuse n’en est pas moins incarnée.

 

A défaut de pouvoir vous faire techniquement partager ce qui est, en ce qui me concerne, une redécouverte voilà un « September » (ne vous fiez pas au titre de la vidéo) dont les limites (la raideur encore) et même les faussetés ne peuvent pas entamer le charme douloureux et lancinant qui nait comme chez peu d'autres chanteuses de la pure sonorité de l'instrument.



[1] Mais il est difficile d’établir la liste des rôles qu’aborda Stich-Randall avant sa carrière européenne. 

Partager cet article

Repost 0
Published by Le vidame - dans Musique
commenter cet article

commentaires

Monsieur Taupe 05/07/2014 00:32


Bizarre que l'Exsultate et le Salve Regina de Schubert avec Ristenpart apparaisse sous étiquette Westminster. Déjà réédité plusieurs fois en cd de toute façon.


 


Je croyais que l'Hercules dirigé par Priestman émanait de Westminster, mais c'est RCA… qui sans doute n'a guère de raison de rééditer ça.

Le Vidame 04/07/2014 20:27


Voilà ce que Wesminster a dans ses cartons en principe (je n'ai pas donné le
détail du récital d'airs d'opéra bien connu et disponible). On crain un peu (beaucoup) la manière de Stich dans la vie et l'amour d'une femme quand même.


 


Cantata BWV 42
w. Forrester; Young; Boyden; Vienna Academy Chamber C; Vienna Radio O; Scherchen
(Baumgarten, Vienna, June 1964)
Westminster WGS- 8303; Westminster WST-17080


 


Concert Aria: Ah, perfido Op.65
w. Vienna Radio O; Vienna Volksopern O; Priestman (Mozart Hall, Vienna, June 1967)
Westminster WST-17140


 


Rodelinda (Rodelinda)
w. Forrester; Young; Roessl-Majdan; Watts; Boyden; Isepp; Vienna Radio O; Priestman
Westminster XWN 3320; Westminster 8205; Westminster WST 17116


 


Vier letzte Lieder (Four Last Songs - 1949)
w. Vienna Radio O; Somogyi (Mozart Hall, Vienna, June 1964)
Westminster WST 17081


 


From Cosi fan tutte K.588 (Fiordiligi): Come scoglio; Per
pieta, ben mio, perdona
w. Vienna O; Somogyi (Mozart Hall, Vienna, June 1963)
Westminster WST-17046; Westminster MCA-1416


 


From Don Giovanni K.527 (Donna Anna): or sai chi
l'onore
w. Graupe (tenor)
Non mi dir, bel idol mio
w. Vienna O; Somogyi (Mozart Hall, Vienna, June 1963)
Westminster WST-17046; Westminster MCA-1416


 


From Le Nozze di Figaro K.492 (Countess): Porgi amor; Dove
sono
w. Vienna O; Somogyi (Mozart Hall, Vienna, June 1963)
Westminster WST-17046; Westminster MCA-1416


 


From Die Zauberflote K.620 (Pamina): Ach, ich fuhl's
w. Vienna O; Somogyi (Mozart Hall, Vienna, June 1963)
Westminster WST-17046; Westminster MCA-1416
 
Exsultate, jubilate K.165
Sarre CO; Ristenpart
Le Club Francais du disque
Musidisc RC 712; Accord ACC 140052; Accord 149 052 (CD)
Westminster XWN-19092; Westminster WST-17092


 


From Die Zauberflote K.620 (Pamina): Ach, ich fuhl's
w. Vienna O; Somogyi (Mozart Hall, Vienna, June 1963)
Westminster WST-17046; Westminster MCA-1416
 
Exsultate, jubilate K.165
Sarre CO; Ristenpart
Le Club Francais du disque
Musidisc RC 712; Accord ACC 140052; Accord 149 052 (CD)
Westminster XWN-19092; Westminster WST-17092


An die Musik D.547
w. Jones (piano)
(Stereo Sound Studios, New York, April 1969)
Westminster WST-17160
 
Ave Maria D.839
w. Jones (piano)
(Stereo Sound Studios, New York, April 1969)
Westminster WST-17160
 
Die Forelle D.550
w. Jones (piano)
(Stereo Sound Studios, New York, April 1969)
Westminster WST-17160
 
Fruhlingsglaube D.686
w. Jones (piano)
(Stereo Sound Studios, New York, April 1969)
Westminster WST-17160
  
Heidenroslein D.257
w. Jones (piano)
(Stereo Sound Studios, New York, April 1969)
Westminster WST-17160
 
Lachen und Weinen D.777
w. Jones (piano)
(Stereo Sound Studios, New York, April 1969)
Westminster WST-17160
 

Leibhaber in allen Gestalten D.558
w. Jones (piano)
(Stereo Sound Studios, New York, April 1969)
Westminster WST-17160
 
Salva Regina
w. Saar CO; Ristenpart
Le Club Francais du disque
Westminster XWN-19092; Westminster WST-17092; Musidisc RC 712.

 
Seligkeit D.433
w. Jones (piano)
(Stereo Sound Studios, New York, April 1969)
Westminster WST-17160


Frauenliebe und Leben Op.42
w. Jones (piano)
(Stereo Sound Studios, New York, April 1969)
Westminster WST-17160


From Daphne (Daphne): O bleib geliebter Tag!; Unheilvolle
Daphne!
w. Vienna Radio O; Somogyi (Mozart Hall, Vienna, June 1964)
Westminster WST 17081; Della Voce Lirica VL 2015-2 (CD)


Vier letzte Lieder (Four Last Songs - 1949)
w. Vienna Radio O; Somogyi (Mozart Hall, Vienna, June 1964)
Westminster WST 17081

Monsieur Taupe 04/07/2014 01:05


Oui, Migenes a chanté ça à Genève dans une mise en scène de Béjart. On en avait parlé au Grand Echiquier, où elle avait dansé les 7 voiles en pantalon de cuir, mais c'était vers 1980, vous
n'étiez pas né. Si je me souviens bien, pour la scène finale, Migenes était placée devant la fosse, je veux dire l'orchestre derrière elle, enfin je crois que le dispositif scénique était
particulier. Mais bon, je parle un peu en l'air.


Il faut espérer qu'Universal poursuive son entreprise de réédition des disques Westminster, avec un coffret spécifique pour les œuvres vocales. (Hormis cela, je doute qu'on voie un jour réédités
tous les Westminster de Stich-R.). Pour l'instant n'ont été honorés que quelques enregistrements lyriques dans le gros coffret anthologique Westminster disponible en France, avec donc la fameuse
Rodelinda. Au fait, Le Christ au mont des Oliviers par Scherchen et Stader donne en complément quelques lieder de Mozart de Stader avec Jörg Demus, pas les plus intéressants
hélas. C'est aussi avec Demus que Stader avait gravé Frauenliebe und Leben. 


 

Le vidame 03/07/2014 18:11


En parlant de Cebatori je viens d'apprendre qu'une des rares reprises de la version Cebatori de Salomé avait eu pour héroïne ... Julia Migenes. Elle aura vraiment tout fait. 


Et en parlant de Salomé, puisque je sais qu'au moins la scène finale a été conservée, j'aimerais bien retrouver la trace de l'interprétation de Stich-Randall.


Et en parlant de Stich-Randall, merci pour le renseignement M. Taupe, les fans de Mlle Randall sont émus et vous remercient par ma voix. Toujours pas écouté acheté le live des Quatre derniers
lieder dont je parle aussi.   

Monsieur Taupe 03/07/2014 02:02


Les extraits de Daphné par Mlle Randall ont bien été publiés en cd, chez l'éphémère Voce della Luna (qui a aussi réédité Jurinac avant tout le monde). C'est en complément de la Daphné live
dirigée à Buenos Aires par Kleiber à la fin des années 40, avec Bampton et Dermota. Egalement en complément, la Daphné de Cebotari.