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21 septembre 2009 1 21 /09 /septembre /2009 09:20

 

"Moitié ange, moitié sirène, entièrement femme", disait l'affiche de L'Insoumise. On peut raisonnablement se poser la question.


Bette Davis, on l’a dit et répété mais certaines vérités sont toujours bonnes à entendre, ou plutôt à lire, phagocitait l’écran. Par quel miracle ? Quelle grâce divine ? L’œil du spectateur ne peut qu’avec peine se détacher de sa silhouette à partir du moment où elle rentre dans le cadre. Comment analyser ce qui, encore au-delà du talent de comédienne et de la grosse caisse commerciale, fait que le public sacre une actrice « star », « étoile », littéralement « celle qui brille » ? Est-ce cela le charisme ? L’aura passé par le prisme magique de la caméra ?


D’abord impossible de ne pas être interpellé par ce physique hors norme qu’on aurait tort de trouver ingrat alors qu’il n’est qu’inhabituel dans le paysage du cinéma américain. Les yeux à fleur de tête, les traits fins dans leur tracé osseux et lourds dans leur prolongement charnel et jusqu'au grain exceptionnel d’une peau qui, comme celle de Marie-Antoinette, « ne prenait point d’ombre » font sa première force. La violence que constitue le contraste entre ce corps hyper-féminin (les cheveux blonds platine des premières années de sa carrière vont laisser place à une chevelure chatain, mais la lippe envahissante, la poitrine encombrante et la démarche agressivement chaloupée resteront et même s’accentueront avec le temps) et la masculinité voulue et assumée de son personnage cinématographique, prolongent encore le choc visuel initial. Davis s’impose donc immédiatement par une puissance quasi virile, caractéristique paradoxale des grandes actrices de mélodrame qui n’avaient pas d’autres choix pour exister en dehors de l’homme. Il ne s’agit pas ici de parité mais bien de dépassement. Davis brillait et il n’y avait pas de place pour ses partenaires masculins dans ses films.



A côté des centaines d’idées, de tics, de maniérismes, à côté d’une femme dont la technique frénétique de jeu la conduisait à occuper tout l’espace dans chaque plan et qui, de manière fulgurante, à travers les excès expressionistes, et parfois grâce à eux, parvenait à toucher du doigt la vérité d’un personnage, que peut faire une George Brent (son partenaire attitré à la Warner)? Ou même les bien moins communs, mais parfois un peu ternes, Joseph Cotten, Herbert Marshall, Paul Heinred, Gary Merrill ?  Face à Davis son partenaire pouvait choisir de s’effacer et de jouer de cet effacement comme le fit avec intelligence et un tact exquis Claude Rains dont l’underplayment calculé est une merveille en soi. Ou alors il pouvait être simplement le plus bel objet de désir imaginable et gagner le cœur du spectateur en prenant la place qui est habituellement celle de la femme : c’est le parti adopté (consciemment ?) par Errol Flynn dans La Vie Privée d’Elisabeth d’Angleterre et dans Nuits de Bal. Evidemment il avait pour lui la beauté et plus encore, le charme : confronté à la Diva (et quel rôle exige le plus cette dimension que celui d’Elisabeth ?) il est une autre figure de la divinité, physiquement éclatante. Pas étonnant que Bette l’ait détesté comme elle l’aurait fait d’une rivale plus séduisante et plus belle.

 



Peut-être, cela dit, sentait-elle ce que la situation avait de particulier. Actrice de composition mais dans des rôles de star, elle ne s’affronta jamais aussi directement aux aspirantes et aux prix de beauté qui l’entouraient comme elle le fit avec Flynn. Elle ne semblait pas les craindre. D’Olivia de Havilland, d’Anne Baxter ou de Geraldine Fitzgerald elle se fit des amies, si tant est qu’elle fut capable d’en avoir de réelles. Elle se tenait, face aux femmes, sur un autre plan que celui de la séduction. On était actrice et on était prima donna ou on était rien ou bien simple ingénue, ce qui n’est pas grand-chose. A Flynn seul peut-être elle réserva la jalousie physique. A celles qui étaient ses égales en tant qu’interprète la haine mortelle. Et parce que ses rapports s’équilibraient, les meilleurs films de Davis sont peut-être ceux où elle est confrontée aux membres rares de la même race qu’elle : celle des gagnantes.  



Dès 1939 La Vieille fille d’Edmund Gouldin lui offrait pour partenaire, dans ce mélo parfaitement agencé d’après rien moins qu’Edith Wharton, la crème des actrices de théâtre : Miriam Hopkins. Depuis des années (elles s’étaient rencontrées alors que Davis était encore aspirante) elles se détestaient et le tournage du film s’apparenta à un enfer pour toute l’équipe. Dans ce premier pas de deux féminin Davis qui sera si souvent « La Garce », « L’Insoumise », « L’Ambitieuse » aura le bon rôle, en tout cas  celui de la femme « bonne ». Ce sera une curieuse constance dès que l’occasion se présentera de travailler avec une autre actrice. Ce fut peut-être salvateur pour les films. Qui dit héroïne positive dit souvent, du moins à Hollywood, douceur et effacement. Inconcevable pour Bette Davis. En chacune de ses sacrifées pointe la révolte, le durcissement est bien là, perceptible, derrière la tendresse. La Charlotte de Davis, créature romanesque vouée par faute de la société à se transformer en la vieille fille du titre est passion et souffrance bien avant d’être compassion. Hopkins, figure inoubliable dès qu’elle surgit dans sa robe de mariée pour sa première scène, tout voile dehors, est tout aussi ambigüe qui, dans chacun de leurs affrontements (et le film n’est qu’un long affrontement entre deux femmes qui s’aiment et se haïssent, autour d’un homme et d’un enfant) laisse planer le doute sur des motivations que l’on devine pour le moins troubles. Succès fulgurant. La star Davis semblait s’accomoder à merveille de briller en compagnie.



L’année suivante ce fut plutôt un pas de trois mesuré qu’on lui fit danser en compagnie de Charles Boyer et de Barbara O’Neil dans l’Etrangère, flamboyant feuilleton au cadre louis-philippard. O’Neil, qui jouait la mère de Scarlett O’Hara l’année de La Vieille fille, hérita là encore du rôle gratifiant d’une duchesse volcanique qui criait son désir d’être désiré par un mari absent en pensées. Elle écrasait de sa présence impériale, de son ton véhément, une Davis gracieuse, mais comme en retrait pour un personnage délicat, et qui d’ailleurs aurait voulu jouer l’autre rôle. Mais son temps de présence à l’écran ne justifiait pas qu’on le confia à l’actrice principale de la Warner.



Plus complexes furent les rapports qui s’établirent dans Le Grand mensonge. Les producteurs rêvaient de reformer l’équipe de la Vieille fille, engagèrent Goulding et offrirent le rôle positif à Davis en attendant de convaincre Hopkins de défendre une autre flamboyante monstresse. Hopkins tergiversa. On en parla à la jeune Rosalind Russell, à Sylvia Sydney, à une Crawford en perte de vitesse. Finalement Davis batailla pour obtenir Mary Astor, transfuge du muet qui s’illustrait la même année en femme fatale atypique et fascinante dans Le Faucon Maltais. Ce fut la chance d’un film bancal (dans son synopsis) et charmant (dans son fonctionnement). Bette s’effaca « pour le bien du film » et retravailla le scénario. Elle avait pour elle son charme particulier, la conviction qu’elle mettait à tout et son aura. Elle en avait besoin, tant la force centrifuge d’Astor est exceptionnelle à l’écran. Mangeuse de lumière et de partenaire de la force de sa rivale dans le film, « monstrueusement narcissique » dira un critique inspiré, l’actrice, une des plus remarquables du cinéma d’une époque qui comptait son lot de comédiennes de génie, héritait des répliques assassines, des tenues follement élégantes que lui créait Orry-Kelly, le costumier attitré de Davis et d’un personnage haut en couleur de pianiste égoïste, capable de vendre son enfant et de triompher en jouant le concerto de Tchaïkovsky (qui trouvera son interprétation « corporelle » dudit concerto affectée et grandiloquente ira voir ce que font certains pianistes, même dans Bach ou Scarlatti, pour comparer). La collection de  chapeaux que les deux femmes arborent pendant le film et les relents de lesbiannisme qu’instille au scénario Goulding suffisent à donner une touche de perversité civilisée au film.




Comme toujours dans les studios une formule devait être explorée jusqu’à saturation. On rengagea Goulding pour guider Bette Davis dans un nouveau rôle de femme sympatique en but aux manigances d’une forcenée. Davis pria pour avoir n’importe qui comme partenaire : Margaret Sullavan ou Norma Shearer, qui l’on voulait, mais pas Hopkins, surtout pas Hopkins. Ses prières ne furent pas écoutées. De frayeur Goulding simula une crise cardiaque et partit se reposer le plus loin possible. Vincente Sherman récupéra le projet un peu par hasard et s’en sortit du mieux qu’il put, c'est-à-dire très bien. L’alchimie que dégagait le duo Hopkins-Davis dans un film (le titre français est stupide : L’Impossible amour) dont le ton est très différent pourtant de celui de La vieille fille restait incontestable. Si Hopkins papillonne (ce qu’elle fait à outrange tout en étant délicieusement drôle ici) Davis lui apporte un point d’ancrage remarquable, évitant avec finesse les maniérismes trop voyants. La féminité caricaturale d’Hopkins (aussi caricaturale que l’était la fonction prédatrice chez Astor) s’harmonise parfaitement avec une Davis soudain « saine» qui utilise sa force virile pour incarner une abgénation devenue presque masculine (Tavernier et Coursodon dans leur analyse du film ont très bien vu que Kit joue le rôle généralement dévolu à l’homme dans les films de Sherman).


Une année auparavant elle se sera essayée à "l’autre rôle" dans un film de John Huston méconnu en dépit d’un ton ouvertement anti-raciste : In This our life. Monstrueux (au sens premier du terme) alliage de féminité poisseuse et d’agressivité masculine dans son personnage de southern belle qui aurait abusé de substances illicites, Davis avait pour partenaire la très claire, très jolie et d’apparence très solide Olivia de Havilland (en réalité c’était leur troisième film ensemble, mais le premier où elles avaient ce rapport d’égalité) qui jouait sa sympathique sœur aînée (sic). Les deux performances, chacune à leur façon, sont excellentes (Davis est même absolument grandiose dans un dérapage controlé constant qui annonce ce qu’elle fera dans la Garce) mais elles cohabitent plutôt qu’elles ne se répondent, sans doute en raison du scénario.

 



Les deux actrices devaient se retrouver des années plus tard, en 1964, lors du tournage de Chut, chut, chère Charlotte. Astor jouait, magistralement, dans le même film deux scènes, dans un rôle que Barbara Stanwyck avait refusé. Ce fut sa dernière apparition à l’écran. De Havilland (l’hyper civilisés, dont l’aspect lisse a toujours été troublant à force d’être controlé : qu’est-ce qui peut se cacher derrière un sourire si poli ?) et Davis (qui jouait là un tour de force et dira que le rôle était un des plus difficiles de sa carrière) se superposent sans vraiment se rejoindre, encore une fois, parce que les deux personnages ne cohabitent pas dans le même univers mental (c’est même ce qui structure le film). Regrets personnels : j'aurais aimé que Loretta Young, a qui on proposa le rôle, ait accepté.

Charlotte (c’était la quatrième fois que Bette Davis portait ce prénom au cinéma) avait été calculé par Robert Aldrich, à la fois producteur et réalisateur, pour renouveller le succès surprise de Qu’est-il arrivé à Baby Jane ? qu’il avait dirigé deux ans auparavant, opposant Davis à son ancienne rivale de la Warner, rien moins que Joan Crawford (la perte de vitesse de Davis dans son studio correspondait exactement aux plus belles années de Crawford à la Warner.) Baby Jane a été analysé à satiété à la fois satire, film noir, film d’horreur, film hollywoodien sur Hollywood, Grand Guignol et monument de la culture camp. Les deux stars, qui n’en étaient plus tout à fait en 62, en vinrent à sa haïr sournoisement,  jusqu’à la campagne orchestrée par Crawford pour que Davis n’obtienne pas l’oscar. Comme du temps d’Hopkins les vocalises des deux prime donne s’équilibrèrent remarquablement, car si les deux femmes dégagaient une force identique, leurs techniques étaient foncièrement différentes et s’accordaient d’ailleurs parfaitement à leurs deux personnages. Au beau masque tragique de Crawford, constament tendue et donc sans souplesse, répondait l’effarante gesticulation de Davis ne reculant devant aucune ignominie visuelle ou vocale. L’économie obligée de l’une était le contre-point idéal aux déversements torentiels de l’autre. Les deux dynamiques ne s’annulent pas mais ne se complètent pas non plus : elles s’ajoutent, ce qui explique en partie l’épuisement du spectateur.




Après les deux Aldrich (et sans compter les films choraux – le duo avec Maggie Smith  dans Mort sur le Nil est particulièrement réjouissant, confirmant encore une fois la faculté d’adaptation de l’actrice) Davis devait atteindre la fin de sa vie et son avant dernier film pour retrouver une partenaire à la mesure de son éclat. C’était dans Les Baleines du Mois d’aout … Bette se survivait à elle-même tant bien que mal. Et surtout l’actrice, face à elle, n’était pas un monstre. Lilian Gish, radieuse à l’âge vénérable de 90 ans, illuminait le film de son charme miraculeusement intact. Par d’autres armes que celle de sa partenaire elle était devenue une légende. Pour une fois Davis perdit. C’était un peu la revanche des sylphides sur les ogresses.

 

 

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Published by Le vidame - dans Cinéma
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commentaires

Bajazet 06/10/2009 23:56


Lord, have mercy !

Baxter, c'est un nom de chien, de toute façon.


le vidame démasqué 30/09/2009 19:54


Permettez-moi, mon ami, de vous corriger, pour une fois : c'est bien une Anne B. qui joue dans le Lauréat, mais c'est Anne Bancroft.


On ne fait pas plus américain qu'Eve, c'est certain : tous les personnages (et même le sujet au fond) sont vraiment issus (au sens littéral et littéraire) de Broadway et de la côte Est. Dis comme
ça, bien entendu, et même en sachant que justement j'y suis très sensible, je peux comprendre qu'on reste "à la porte" d'un tel film ou d'un tel personnage.


Et avec Dragonwyck on est, au contraire, en pleine sensibilité européenne. Aucun rapport avec les nouilles ;-)


Bajazet 30/09/2009 17:20


« On ne fait pas mieux dans le genre. »
Oui, c'est sans concurrence. Dieu merci !

Pour Eve, c'est que je n'arrive pas à trouver de l'intérêt au personnage de Davis. Pour le coup, je trouve ça terriblement américain, non pas sa manière à elle, mais ce personnage d'actrice et le
blabla qui va avec. Mais vous savez, je suis un peu nouille : je préfère Dragonwyck !

Et Baxter, je la préfère dans Le Lauréat, héhé.

(Je frime… pour une fois que je peux parler de films que j'ai vus ^^)


Le vidame démasqué 28/09/2009 21:58


J'avais à la fois Lotte Lehmann en Charlotte, Bette Davis (une photo de studio qui mettait particulièrement en valeur son grain de peau) et Jean Simmons en Ophélie. On ne fait pas mieux dans le
genre.

Pour une fois, dear Uncle, nous n'allons pas être d'accord : je ne dirai pas "bof" à propos d'All About Eve dont les dialogues et la construction (ces voix off qui s'échangent !) continue de me
fasciner. Casting masculin assez fadasse (hors Sanders en effet) et surtout Anne Baxter me semble maintenant un rien affectée dans son hypocrisie. Mais Davis à force d'être elle-même tout en jouant
telle qu'elle pense qu'elle devrait être en devient tellement juste dans le faux semblant qu'elle en ressort bouleversante autant qu'elle était, j'en suis sûr, bouleversé.
J'ai rarement eu autant l'impression de voir un rôle qui était une composition parfaite d'un point de vue technique
sans être une non plus sur le fond. La nature imite l'art et vice et versa. Je ne sais pas si je suis très clair, vous m'excuserez, il est tard !


Le vidame 28/09/2009 22:02


J'avais à la fois Lotte Lehmann en Charlotte, Bette Davis (une photo de studio qui mettait particulièrement en valeur son grain de peau) et Jean Simmons en Ophélie. On ne fait pas mieux dans le
genre.

Pour une fois, dear Uncle, nous n'allons pas être d'accord : je ne dirai pas "bof" à propos d'All About Eve dont les dialogues et la construction (ces voix off qui s'échangent !) continuent de me
fasciner. Casting masculin assez fadasse (hors Sanders en effet) et surtout Anne Baxter me semble maintenant un rien affectée dans son hypocrisie. Mais Davis à force d'être elle-même tout en jouant
telle qu'elle pense qu'elle devrait être en devient tellement juste dans le faux semblant qu'elle en ressort bouleversante autant qu'elle était, j'en suis sûr, bouleversée.
J'ai rarement eu autant l'impression de voir un rôle qui était une composition parfaite d'un point de vue technique
sans être une non plus sur le fond. La nature imite l'art et vice et versa. Je ne sais pas si je suis très clair, vous m'excuserez, il est tard !


Uncle Neddie 27/09/2009 21:53


Pour ma part, ce n'était pas Lotte Lehmann qui était épinglée au mur de la chambre d'étudiant, mais Bette Davis.

La Vieille Fille : "un film dont on ne ressort pas indemne".
Je ne trouve même pas que Davis et Crawford cabotinent dans Baby Jane, alors vous voyez… Il faut dire que j'ai connu un spécimen dans ma famille, sauf qu'elle n'avait même pas fait carrière enfant.
Elle n'était que plus teigneuse. Mais la voix chantée, c'était à peu près ça.

… a letter of love …

Sinon, dans All about Eve : bof. Heureusement qu'il y a George Sanders ! Je n'osais pas mettre la photo au mur, mais bon…