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23 octobre 2009 5 23 /10 /octobre /2009 10:54





Encyclopédie subjective du cinéma

Il y a dans l'écriture de Sagan, dans ses choix de structure, dans sa narration, quelque chose de profondément cinématographique. La nudité, la froideur simple, la concision, qu'elle mettait à ses récits s'illustrent avec aisance à l'écran, qui, en réponse, les prolonge et même les humanise. D'ailleurs les adaptations scénaristiques de ses romans sont toujours remarquablement fidèles.

Aimez-vous Brahms ? s'ouvre sur l'image d'une femme parisienne pressée qui court après un taxi et bien entendu, métaphoriquement, après le temps qui passe. Un plan la ressaisit de plus près, légèrement essouflée. C'est Ingrid Bergman, perdue au milieu des bâtiments et de la circulation. Absolument rien, ni la quarantaine, ni la silhouette un peu alourdie, ni l'attitude agitée, ne peut venir ternir la beauté d'un visage qui semble justifier à lui seul l'invention à la caméra. Pendant qu'on la voit courir on entend plusieurs variations sur les mesures initiales du 3ème mouvement("Poco Allegretto" - On est tenté de traduire par « peu allègre » ce qui définit assez bien le film) de la 3ème symphonie de Brahms. Ces quelques notes plaquées sur le paysage urbain, expressément parisien, filmé dans un noir et blanc austère suffisent à donner au film une dimension profondément mélancolique et rythmeront de manière entêtante le récit des amours tourmentées de l'héroïne cueillie in media res par le réalisateur.


Vêtue par Christian Dior et ainsi donc à la pointe d'une certaine mode française, Bergman s'appelle ici Paula (curieusement c'était aussi son prénom, relativement rare pourtant, dans Hantise, tourné plus de quinze ans auparavant). Elle exerce un métier aussi futile et élégant que l'est sa garde-robe : « décoratrice d'intérieur ». Autour d’elle pourtant tout est bancal. La capitale l’entoure et la broie un peu.

Tourné en extérieur, le film, en quelque sorte victime de sa double nationalité franco-américaine, insiste volontiers sur les composantes urbaines les plus reconnaissables de Paris. La bande annonce pour la sortie américaine du film (sous le titre de Goodbye again) est passablement insupportable de « oh là là, naturellement mon ameee, ici Pareeee et les Champs Hélysées ». Si le public s’attendait à une nouvelle version de J’ai épousé un français (adaptation, sortie deux ans auparavant, d’un délicieux roman de Nancy Mitford) on comprend l’insuccès relatif du film outre-Atlantique.


La relation amoureuse de Paula reflète bien ses rapports avec ce monde qui l’entoure : elle est stérile, un peu sordide, un peu brillante et très française puisque c’est Yves Montand qui joue son amant inconstant. Pour jouer un parisien très fat, à la séduction gominée, Montand n’a pas à composer, il n’a qu’à paraître. Pendant tout le film le spectateur ne peut que constater le masochisme de Bergman qui, croisant, au détour d’une commande pour une cliente, un américain très beau très jeune, très sensible et rapidement amoureux d’elle à en mourir (c’est Antony Perkins, un an après Psychose, qui offre à son rôle une fragilité et une grâce poignantes. Il recevra le prix d'interprétation à Cannes.) hésite entre les deux hommes pendant les deux heures que dure le film pour choisir de revenir à sa médiocrité initiale, plus rassurante, plus normale aussi.


Aimez-vous Brahms ?
ne raconte que cela et Anatol Litvak (dit « Tola » et ancien spécialiste du Women’s picture à la Warner puis à la Fox, il avait dirigé Bergman dans son retour hollywoodien, après l’intermède italien, dans Anastasia en 56) prend son temps pour épouser chaque détail du récit et mettre en valeur les deux acteurs principaux dont la tendresse éclabousse l’écran. Leur différence d’âge, qui est au centre de la problématique du scénario, sans avoir rien de choquant visuellement, est soulignée par les tenues, les coiffures, l’assurance de Bergman, quelque chose de serein aussi, en dépit de tout, que contre systématiquement l’immaturité triomphante de Perkins, ses regards d’enfant affamé. Le spectateur ne peut donc que constater, dès leur rencontre, que cet amour n’est pas voué à l’éternité.

C’est pour cela, peut-être, qu’Aimez vous Brahms ? est un film plus mélancolique que triste, un film automnal, même s’il se passe en partie au printemps.
De même que le passage des saisons la mise en scène ne révèle aucune surprise et c’est ce qui explique aussi sa modeste perfection : chaque plan de la scène finale, par exemple, est parfaitement attendu par le spectateur, qui peut ainsi se livrer en toute tranquillité à un sentiment de catharsis libérateur, constater le gâchis que peut représenter une vie (la sienne ?) et laisser libre cours, et sans honte, à ses larmes quand Bergman, après avoir rompu avec son trop bel américain, parce que elle est « trop vieille », comme elle le répète inexorablement, voit son dîner annulé par l’amant infidèle auquel elle a tout sacrifié. Sans avenir, ni à court ni à long terme, elle se contemple dans le miroir de sa luxueuse coiffeuse et dans un long et lent mouvement, devenu un classique, se démaquille. Le plan final (que Stephen Frears reprendra quasiment à l’identique à la fin de ses Liaisons dangereuses, vingt ans plus tard) repose sur le visage bouleversant de l’actrice. De l’art de faire du beau avec du désespoir.


 

Le titre du film, et du roman, provient directement d'une question que pose Perkins-Philipp à Bergman-Paula avant de l'inviter à un concert. Ils y entendent, évidemment, la 3ème symphonie de Brahms. Ici le 3ème mouvement par Furtwangler.

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Published by Le vidame - dans Cinéma
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