Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 juillet 2010 5 16 /07 /juillet /2010 09:45

 

 

Tout le monde a été saisi, ou au moins amusé, par la photo particulièrement peu flatteuse qui illustre la réédition en CD du récital que grava en 1957 Anita Cerquetti pour Decca. Le teint cireux, le regard absent, le costume outrancier ne viennent pas corriger les traits rudes et presque virils de la chanteuse. En noir et blanc, moins fatigués, mieux photographiés ils ne sont pas pourtant sans une troublante étrangeté qui explique sans doute l’abondance d’images d’elle qui circulent sur le Net.

Comme tout amateur d’opéra d’un certain genre ce nom m’était familier, d’abord parce que Cerquetti a remplacé Callas dans Norma un soir de scandale, à Rome. Jacques Bourgeois écrira à propos de ce remplacement quelque chose comme « Cerquetti, grosse voix, mais assez peu subtile, arrêtera prématurément sa carrière … suite à une cure d’amaigrissement ! » Trois erreurs en une seule phrase que la critique de plus en plus dithyrambique (et même le cinéma) est venue corriger,  donnant à la soprano météore une place un peu à part parmi les contemporaines de Callas, entre Leyla Gencer et Virginia Zeani. Pas une imitatrice (comme on le dira de Sass ou de Souliotis) ou une doublure (pauvre Antoniette Stella) mais une égale, défavorisée simplement par la brièveté de sa carrière.

Entre ce parfum un peu scandaleux, la rareté de l’interprète et l’impact involontaire de la pochette il ne fallut pas très longtemps pour que je me décide à acquérir le disque. Bien m’en a pris. Le programme était modeste finalement : le deuxième air d’Aïda, le boléro des Vêpres Siciliennes (en italien, naturellement) la cavatine d’Elvira dans Ernani, sans cabalette,   « Vissi d’arte »,  la scène d’Abigaïlle, « Pace, pace » de la Forza. Seule curiosité possible la prière d’Agnes von Hohenstaufen de Spontini, en italien, qu’avait découverte la chanteuse et dont elle s’était éprise. A quoi s’ajoutait un « Casta Diva » qui devait s’intégrer dans une gravure intégrale de l’œuvre, non menée à terme et deux extraits tirés de la seule intégrale de studio de la chanteuse, gravée la même année, une Gioconda pas loin d’approcher l’idéal : « Suicidio » et le final de l’acte II, à partir du duo avec  Laura (Simionato). Le tout (récital comme extraits d’intégrale) sous la battue violente et dense de Gavazzeni.

Il n’est pas si simple de parler de Cerquetti. Essayer de décrire sa voix c’est un peu comme dire que le marbre de Carrare est beau, rare et blanc. D’ailleurs ce sont, paradoxalement au regard de la palpitation délicate du vibrato, des comparaisons d’abord minérales qui me viennent à l’esprit. Je ne connais pas d’autre timbre qui ait à la fois cette couleur de pierre de lune, cette profondeur harmonique et pourtant cette transparence. Jamais il ne se perd, ni dans l’aigu un peu arraché, ni dans le grave un peu court, ni dans le pianissimo. Et jamais non plus il ne se surexpose. Dans ce timbre et cette texture (que les lives, pris d’un peu loin, restituent assez mal alors que le gros plan du studio est très flatteur pour cette voix) la chanteuse taille et sculpte, avec raideur parfois.  Ce sont les pirates, dans l’intégralité des rôles, qui révèlent que le souffle peut être un peu court et qu’en conséquence le phrasé peut se hacher.  Je ne crois pas que la voix de Cerquetti, pour opulente qu’elle puisse sembler, n’ait jamais été endurante, ni même simplement solide. Un colosse aux pieds d’argile. C’est donc protégée par le studio et par l’exercice du récital, la prise de son projetant de la lumière sur le timbre, qu’il faut l’entendre en priorité.  Là elle modèle en toute tranquillité sa matière et réussit des miracles plastiques.

Le ton qu’elle a fait sien, si caractéristique, toujours parfaitement équilibré, royal mais jamais marmoréen, est perceptible dans chaque air et transforme en or tout ce qu’elle touche, même dans des pages rabâchées et on s’émerveillera longtemps de la ferveur concentrée de sa Tosca. Les vocalises du Boléro sont le fruit de la réflexion plus que de la nature et si elle esquisse le mouvement d’un trille, elle ne peut guère se montrer imaginative ou simplement libérée, l’oreille restant d’ailleurs réjouie par le moelleux sans bavure de la pâte vocale. Mais Decca devait montrer que la nouvelle Spinto italienne, comme Callas, était aussi une vocalisatrice. Cerquetti est plus à son avantage dans les pages lyriques et méditatives d’Aïda et de La Forza del destino qu’elle sert avec la noblesse presque classique de sa ligne de chant. L’ampleur que l’on pressent vient des mots, des couleurs, de la respiration profonde aussi (le son piano monte de tout le corps) autant que de la grandeur naturelle de l’instrument, tourmenté par les intentions mais jamais abimé par un débraillé italianisant. C’est décidemment tout sauf une voix vériste. Abigaïlle, comme Aïda, est véritablement princesse plus qu’esclave, se tend sur les aigus (mais évite le cri dans le périlleux récitatif) et soutient la cantilène avec la même profusion maîtrisée de couleurs et de sons qu’on entend dans « Casta Diva », chanté les pieds au sol (avec ce medium charnu et irisé), jamais à fleur de voix,  mais le regard portée au loin. Elvira la voit naturellement héroïque, sans tout à fait le délié belcantiste dans les ornements, mais animant le récitatif (consonnes, voyelles et lignes) de main de maitre.  La merveilleuse page de Spontini fait partie des choses que j’amènerais sur une ile déserte. Tandis que Caballé dans la version intégrale (sous la direction de Muti et avec Antoniette Stella) raffine la finesse et pianissime à tout va, Cerquetti   l’aborde pleinement et avec franchise, inconscience presque, alors qu’on suppose l’air, même en studio, asphyxiant pris à ce rythme forcené. Toutes les qualités de timbre, de couleurs, de hauteur de ton, de grandeur de projection, d’italien, de rayonnement et de noblesse congénitale atteignent brusquement à l’épique, pour ne pas dire au surnaturel. Les compléments sont là pour nous rappeler que la Gioconda vu par Gavazzeni emporte tout sur son passage et que sans le grave (ni les intuitions de détail géniales) qu’y mettait Callas Cerquetti y apporte une voix habitée comme une grand-voile par le vent et intacte de toute tentation plébéienne.    

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Le vidame - dans Récital au disque
commenter cet article

commentaires

Le vidame 02/10/2012 19:00


Fernand Cortez je ne connais que le live (en italien) avec Tebaldi mais c'est une arnaque : c'est une telle soupe qu'à côté la Vestale avec Callas a l'air limpide.

Monsieur Taupe 27/09/2012 22:22


Oui, en lisant ce "critique", je me suis d'abord dit : pauvre garçon, il lui faut du repos.


Duuuuuuuuu biiiiist die Ruuuuuuuuh


 


Bon, si je comprends bien, on n'a le choix qu'entre le Muti-Caballé-Stella et le Gui-Udovick-Corelli. Dans l'immédiat, je vais m'attaquer à Fernand Cortez, en VF, avec Cécile Perrin (qui
n'est pas le soprano guacamole requis !). Car c'est pour mes péchés que j'aime Spontini.


 


 

FreudouplutôtJung 27/09/2012 21:54


littérature lyrique ... et pas critique (beau lapsus).

Le vidame 27/09/2012 21:53


Agnes est un chef d'oeuvre, certainement un de mes opéras favoris (et je n'en connais qu'une version et en italien.) Tout est impressionnant, mais j'ai une préférence pour l'acte "intime" où au
duo des femmes succède un extraordinaire quatuor, une des choses que j'aime le mieux dans la littérature critique.

Monsieur Taupe 27/09/2012 00:59


Vous qui connaissez, à ce que je comprends, Agnès de Hohenstaufen dans le live qui réunit Caballé et Stella, dites : le finale du second acte (tempête, armées, archevêque) est si
impressionnant qu'on dit ?


C'est quand même étonnant que cet opéra allemand n'ait jamais été repris (dixit Kaminski) dans sa langue d'origine au XXe. Pauvre Spontini…