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5 janvier 2010 2 05 /01 /janvier /2010 14:23


http://www.orkinphoto.com/img/celebrities/lana_turner-lg.jpg


Encyclopédie subjective du cinéma

« Comme actrice, elle était franchement nulle » tranchait Sirk à propos de leur Mirage de la vie commun en 1958. Mais Sirk ne croyait pas au miracle de la direction d’acteurs. A ses yeux on naissait ou pas comédien et c’était à lui de s’adapter, en tant que cinéaste, aux limites ou à la transcendance de ses interprètes. La seule exception fut sans doute Rock Hudson dont il su tirer le meilleur et l’insoupçonné. Dans Le Mirage de la vie Lana Turner joue l’émotion en synthétique et si elle reste fascinante c’est avant tout parce qu’elle interprète une actrice glamour, autrement dit elle-même. Une expression sur deux sonne faux ou à carrément à côté. Mais son personnage fabriqué les exprimerait-il autrement ? A un moment pourtant (et Sirk le reconnait lui-même), le temps de la mort d’Annie, Turner s’élève à certains sommets de mélodrame. Selon Juanita Hall, sa partenaire, son effondrement visible dans les pleurs n’était d’ailleurs pas feint.

A l’inverse du réalisateur allemand, Minelli fut assez impressionné parce qu’elle était capable de faire dans La Danseuse des Folies Ziegfeld pour penser sérieusement en faire son Emma Bovary en 1949, avant de renoncer parce que la production craignait l’aura sulfureux de l’actrice pour un rôle déjà scandaleux aux Etats Unis. Finalement la rencontre Lana Turner-Vincente Minelli eut bien lieu, trois ans plus tard pour Les Ensorcelés avec à la clef, un chef d’œuvre absolu du cinéma mondial et peut-être le plus beau rôle de l’actrice-star, hors d’elle-même et bouleversante.  Pratiquement à  nue et d’autant plus impressionnante que l’émotion qui jaillit anarchiquement de ses scènes contraste avec une mise en plis, un costume, un maquillage également parfaits et glaciaux. Turner se révélait déjà douée pour l’excès. Avec ce visage naturellement froid, en dépit de sa sensualité  de poupée, elle n’avait guère, au fond, d’autre choix. L’underplayment ne pouvait que rendre sa physionomie impassible, voire impavide. Alors que sa formidable énergie, cette dureté aussi, qui est un autre visage de la froideur, ne demandait qu’à s’extérioriser dans des personnages et des séquences « bigger than life » De tous les sex-symbols des années 40 et 50, Rita Hayworth, Ava Gardner, Lauren Bacall, Jane Russell, Marylin Monroe, Kim Novak … Lana Turner fut la seule (avec Hedy « Lamarr-velous », dans une moindre mesure) dont le mélodrame fut le terrain d’élection et d’excellence et ce n’est pas sans doute pas un hasard.  

On peut certes l’expliquer par la considérable importance sociologique de son personnage cinématographique à partir de 1957. Après le succès (assorti d’une unique nomination aux oscars pour un rôle qu’elle n’estimait pas beaucoup) du super-soap-opera Les Plaisirs de l’Enfer et avec une intelligence remarquable qui n’empêche pas la sincérité, elle se créa  une image de femme « de plus de trente-cinq ans » remarquablement bien conservée et habillée par de grands couturiers qui sauraient cependant s’adapter à une certaine normalité. C’est que ce qu’on a appelé le « Lanallure » ou « Popuchic » (merci Tom Peeping pour ce précieux vocabulaire). Or, ce type de caractère était destiné, en priorité, à un public féminin avide d’émotions fortes, ce que  les rôles de Turner lui procurèrent avec profusion pendant presque dix ans dans des productions flamboyantes : alcoolique, adultère, rendue folle (dans l’inénarrable The Big Cube qui lui permet de jouer, le temps d’une scène, Jeanne de Castille), meurtrière, en proie au chantage et à la maladie, tout cela sans cesser d’être parfaitement coiffée et manucurée, même lorsqu’elle joua une correspondante de guerre (Je pleure mon amour) avec un mépris souverain du réalisme. Le temps d’un film grandiose, Madame X, en 1966, elle cumula d’ailleurs l’intégralité des malheurs suscités avant de mourir en parcourant toute la gamme des émotions. Au-delà de son maquillage de femme prématurément vieillie, on tient d’ailleurs sans doute là un autre sommet de sa carrière, où elle démontre qu’avec le temps était venu la technique en même temps que s’épanouissait la singularité de l’actrice (sa manière caractéristique de figer son regard, de faire volte-face, de s’appuyer contre un meuble, une cheminée …) qui corrige un peu une absence de souplesse expressive parfois gênante dans des films immédiatement antérieurs.  

Plus tôt, avant que les traits ne se figent un peu, les grands rôles de Turner à la MGM étaient déjà essentiellement mélodramatiques. Mais elle compensait alors les incertitudes d’actrice qu’elle  surmonta sur le tard, par une fièvre juvénile et une certaine puissance physique qui emportaient également l’adhésion. C’est grâce à cela que Garnett la fit entrer dans la mythologie du cinéma hollywoodien pour Le Facteur sonne toujours deux fois en occultant la dimension populaire voire ouvrière de l’héroïne de Cain. Un peu plus tôt, dans La Danseuse des Folies Ziegfeld elle révélait déjà sa nature profonde en utilisant d’abord sa plastique et son allure de manière ouvertement agressive pour composer son personnage et en faire une demi-déesse déchue avec une superbe caractéristique. Curieusement cette composante qu’on imagine volontiers purement américaine et moderne, cette puissance synthétique de l’actrice se transpose sans difficulté dans les nombreux films en costume qu’elle a joués, du Fils Prodigue qui la voyait traverser crânement les temples babyloniens, à demi-nue mais avec une allure folle jusqu’au Les Trois Mousquetaires, version Sydney (1948) où elle impose une Milady de Winter exorbitée, excessive et magnifique et confisque définitivement un rôle convoité, en passant par le romanesque Pays du Dauphin vert où sa beauté était aussi renversante que sa présence. Son rôle dans le film de Victor Saville  exploite d’ailleurs au maximum toutes les qualités de l’actrice : la détermination, physiquement exprimée, qui va jusqu’à la dureté, l’imperturbable et impénétrable tenue, presque somnambulique, au milieu du malheur, avant le torrent de sentiments douloureux affichés sans frein.

Héroïne camp (ses films de fin de carrière l’amusaient beaucoup), monstre sacré, pin-up arrivée au sommet et l’ayant même dépassé, martyre du glamour et du scandale, Lana Turner a construit, consciemment, patiemment et parallèlement à son propre mythe, une véritable carrière de cinéma. Qui peut, dans le même registre, en dire autant ?

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Published by Le vidame - dans Cinéma
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commentaires

Le vidame 07/01/2010 23:34


Oui voilà c'est exactement ce que je voulais dire, mais à l'inverse de vous, l'actrice Turner arrive souvent à me toucher donc.

J'ai de l'empathie pour le rôle qu'elle joue dans La Danseuse des Folies Ziegfield, dans le Retour,dans Madame X ou dans les Ensorcelés (sans aucun second degré) et je ne pense pas (ou pas
uniquement car c'est une composante qu'il est difficile de nier) au personnage de cinéma alors que je n'ai que ça en tête dans ses rôles porte manteaux comme vous dites et que, pour ma part, ça ne
m'intéresse qu'à moitié.

Je ne pourrais pas aimer une actrice qui n'aurait que cette fonction à mes yeux (prototype Gardner/Dietrich pour faire simple.) Par contre ce que je ne comprends pas, dans votre cas, c'est pourquoi
faire une sélection parmi cette catégorie de stars. Pourquoi Turner et pas Novak ou Charisse ? Si Turner ne vous impressionne pas quand elle joue (si j'ai bien compris)alors que vous pouvez
l'apprécier comme beau mannequin, au fond, qu'importe l'absence de talent que vous supposez aux autres qui ont les mêmes qualités plastiques. Est-ce uniquement physique ? De l'ordre de la
personnalité ? De ce que vous savez d'eux/elles ?


Pour terminer à propos des Ensorcelés je trouve le personnage de Georgia plutôt flamboyant et excessif en fait, pas très nuancé mais peut-être pris davantage au sérieux et c'est pour ça qu'à mes
yeux ça marche.Je n'imagine pas Turner dans La Maison de poupées.


Tom Peeping 07/01/2010 23:17


Vous pointez du doigt le problème Lana Turner : actrice ou porte-manteau ? Pour ma part, je l'aime dans le stéréotype outré (où elle me semble insurpassable) mais pas dans la nuance (où elle ne me
convainc guère). Ses tentatives d'émotions crédibles dans Les Ensorcelés me gênent parce qu'elles ne collent pas à l'identité profonde de la star olympienne qu'elle était. Les dieux qui jouent aux
mortels sont ennuyeux comme la Mère Egée sous un ciel gris. Mais bien sûr, cela n'engage que moi.

PS : de Minnelli, je déteste Vincente mais j'adore Liza. Il ne faut quand même pas généraliser...


Le vidame 07/01/2010 21:10


Et puis il ne faut pas se chagriner pour si peu ! ;-)


Le vidame 07/01/2010 21:03


Sauf erreur de ma part, vous avez horreur de Minelli, d'ailleurs.

C'est là où nos appréciations divergent, parce que pour moi, si l'on s'en tient à des critères techniques et "traditionnels" disons, elle m'a rarement autant impressionné et ému.
Ce que je veux dire c'est que je la trouve bonne, voire exceptionnelle, dans chacune de de ses scènes des Ensorcelés, alors que dans Le Mirage de la vie, si j'apprécie sa glamoureuse présence, je
ressens surtout un plaisir un peu pervers face à ses réactions somnanbuliques.

Disons que je dois réinterpréter, m'adapter, intégrer dans le projet de Sirk son jeu. Dans Les Ensorcelés j'ai la condition profonde que même si le fameux climax n'était pas aussi virtuose, Turner
resterait aussi bouleversante et captivante, à mes yeux.

D'ailleurs le fait que Sirk (dont j'admire toujours la subtilité et la perspicacité habituellement) la tienne en piètre estime alors que Minelli chante ses louanges me semble assez révélateur de
l'impact sur plateau qu'elle devait avoir respectivement, chez l'un et chez l'autre.

Après on peut aussi adorer Turner, et pour d'excellentes raisons, sans attendre ou espérérer d'être ému par elle et dans Le Mirage de la vie elle est plus Lana que jamais si vous voyez ce que je
veux dire.

Bon ça n'engage que moi et on est sur la corde raide, évidemment, dès qu'on parle de jeu.


Tom Peeping 07/01/2010 20:40


"Finalement la rencontre Lana Turner-Vincente Minelli eut bien lieu, trois ans plus tard pour Les Ensorcelés avec à la clef, un chef d’œuvre absolu du cinéma mondial et peut-être le plus beau rôle
de l’actrice-star, hors d’elle-même et bouleversante".

Votre amour immodéré pour Miss Turner vous fait perdre la tête. Tous ces superlatifs accumulés me chagrinent. Je n'aime pas les Ensorcelés et Lana a fait mieux dans Imitation of Life. Enfin, ce que
j'en dis...