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24 août 2010 2 24 /08 /août /2010 17:44

 

 

Certainement pas l’enregistrement le plus célèbre de Janet Baker. Ou plutôt « certainement pas les enregistrements les plus célèbres ». Il s’agit en effet du couplage opéré par Virgin de ses deux derniers disques (à ma connaissance), tous les deux sous la direction de Richard Hickox : un ensemble Mendelssohn-Brahms avec le chœur du London Symphony Chorus (le Psaume 42, l’air de Concert « Infelice » Op.94 enregistré notamment par Moser et plus récemment par Bartoli, la Rhapsodie pour Alto et quatre chants pour chœur de femmes) et un récital qui réunissait Berlioz (les Nuits d’été, La Belle Voyageuse, La Captive, Zaïde) et Respighi (La Sensitiva).  Après des semaines d’écoutes répétées et émerveillées je me demande si on ne tient pas là un disque majeur dans la carrière de la chanteuse. Oui c’est bien du Baker de la toute fin (les sessions remontent respectivement à 89 et à 90) mais l’esprit n’a rien à voir avec son récital Mozart de 1985 dont j’ai dit brièvement un mot. La voix s’est vidée à peu près de toute sa pulpe et l’intonation n’est pas infaillible, sans que l’artiste ne soit réellement en difficulté : restent surtout la musicienne, considérable, et parfois des bribes de la merveilleuse vocaliste qu’elle fut. C’est l’intention qu’on entend toujours et qu’on retient, même quand la voix s’échappe.  

 Qu’on écoute cette nouvelle mouture des Nuits d’été que l’admiration éperdue pour la version Barbirolli peut faire craindre : les trois « Reviens ma bien aimée » qui structurent « Absence » vont decrescendo jusqu'au silence. Rendu merveilleux et poétique à laquelle répondent certaines mesures hypnotiques de la Rhapsodie pour Alto où la voix devient progressivement simple palpitation du vibrato, idéal reflet de la spiritualité de la page. Le français n’est pas d’une clarté exemplaire  (et il faut de toute manière une véritable virtuosité prosodique pour articuler parfaitement ce Berlioz là) mais comme il va bien à ce voix, à ce timbre (encore très perceptible et personnel, probablement parce qu’à part le Brahms les tessitures sont plutôt élevées) : certains « a » ouverts, le « è » de «on ne la connait guère » (« L’Ile inconnue »), émis très haut, les nasales surtout sont d’une légèreté de sylphide, sans rien de rond,  que le legato enveloppant et caractéristique adoucissent encore. On écoute Baker comme on regarde une danseuse : pour cette espèce de grâce qui n’est qu’à elle. Et on admire l’artiste comme l’interprète. La voix s’est disjointe quelque peu et on l’impression que tout part de la tête, que plus rien n’est accroché au corps. Mais les variations constantes d’émissions, l’imagination de Baker suffisent à démultiplier les couleurs. Elle se lance avec crânerie dans des « forte » spectaculaires (« Sur les lagunes ») qui contrastent avec des passages murmurés, chuchotées presque, qui eux-mêmes n’ont rien à voir avec ses aigus pianos flottants qui parfois s’envolent et à d’autres moments se dérobent, sans déparer la ligne. Cependant le prix de ces enregistrements, c’est la mélancolie poignante qu’elle délivre et qui semble consubstantielle à son timbre, à ses couleurs claires mais non juvéniles, à son rubato un peu las, à l’intensité brusque et saisissante de certaines notes. Or l’oreille de l’auditeur n’est jamais distraite de cette vérité simple par le confort vocal qu’elle dispensait encore dix ans auparavant : la qualité poétique de l’artiste s’offre là directement évitant tous les pièges du romantisme béant et mal compris mais, ne serait-ce que par l’accent, l’école et l’ouverture curieuse et prenantes des sons, évoquant un ailleurs un peu étrange. Le charme qui se dégage des mélodies de Berlioz qui ne font pas partie du cycle (toutes admirablement dirigées par Hickox qui semble se faire un devoir d’être le plus élégant, le moins insistant, possible)  est encore plus prenant : sans jamais être à contre-courant du sens des textes d’apparence souriante Baker leur confère quelque chose de presque inquiétant. Dans la section allegro (avec une orchestre qui affleure sans appuyer) de « La Captive » (« J’aime en un lit de mousse, dire un air espagnol etc. … ») les mots et les notes se font incisifs pour contrer les tempi, la voix semble voltiger par-dessus les mesures comme le roi des Aulnes. « Zaïde » la met un peu plus à mal car l’énergie de l’accent, indispensable ici pour emporter la mélodie, n’est pas possible durablement et en se forçant la mezzo n’est plus loin du cri et même du cri faux.

L’italien de l’air de concert de Mendelssohn a les mêmes défauts, tributs du temps qui est passé, mais la variation des climats dans le texte et la musique les rendent moins immédiatement perceptibles. Ce qui ressort davantage c’est, encore une fois, l’intensité vocale, ce murmure inquiet sur les vocalises qui font frissonner et se plaindre tout le final qui perd tout son brillant "Malibran". La participation de Baker à l’admirable Psaume 42 est à la hauteur de la beauté de la musique (et au soutien fervent de Hickox) : on pressent la stature, la hauteur, l’urgence, le poids vocal de la tragédienne d’opéra sans que jamais la voix ne déborde. Quand le timbre se marie au chœur de femmes à la fin de son deuxième aria l’effet est saisissant et renvoie à une Rhapsodie pour alto en apesanteur mais dramatique, concentrée par le chef et la chanteuse, qui ont manifestement la même vision de l’œuvre, trop sombre peut-être mais impressionnante : la première partie, avant les interventions du chœur d’hommes massif et clair à la fois du London Symphony Chorus dans lequel la singularité de la voix de la soliste ne se fondra d’ailleurs pas, ouvrent des abimes que ne corrige pas vraiment les dernières mesures. Le minutage fait passer le Respighi non pas après les Berlioz mais à la suite des Brahms (le très beau chœur « Gesang aus Fingal »). L’œuvre est exemplaire de l’esthétique dans laquelle elle s’inscrit. Les admirateurs de Schönberg peuvent donc passer leur chemin. A l’inverse on peut aimer (c’est mon cas) se rouler dans ce postromantisme italien légèrement décadent qui noie la voix sous un orchestre voluptueux et luxuriant et se veut avant tout évocateur. Baker manque encore une fois d’italien (ses consonnes ne raclent pas assez et ne structurent pas ce discours musical déjà lâche par essence) mais soupire avec une tendresse triste et irrésistible (la manière dont elle exhale les « a »), laisse sa voix, s’éteindre, mourir, puis papillonner et raffine les nuances avec une compréhension de cette école qui laisse rêveur. Du coup le long voyage (30 minutes) mené par Hickox, encore une fois parfaitement à l’écoute de sa soliste mais surtout du style de l’œuvre, constitue une évasion qui embaume particulièrement les nuits d’été. Ca tombe bien.             

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Published by Le vidame - dans Récital au disque
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commentaires

james west 17/11/2010 17:43



Tout est là, tout est dit.. Mais quitte à me répéter, "Ah perfido" est sans doute ce qu'elle réussit le moins bien... Pour le reste... du très grand Baker! Signalons à part Lazarus le second air
de sextus "Deh! per questo istante solo", peut-être la plus belle version jamais gravée, avec de divins pianissimi, à la limite du murmure, comme entrecoupés de soupirs "pur saresti... men
severo... se vedessi... questo cor"...


Et aussi une "Ständchen" de Schubert (pas celle du Chant du cygne, une autre sérénade, avec choeur d'hommes celle-là "Zogernd leise") d'un allant irrésistible, moins "butch" que la version de
Fassbaender sans doute , mais d'une tendresse infinie. 



La Plaque 16/11/2010 12:44



Ecco


Tout est là, "Ah perfido" mais plus intéressant une rareté de Beethoven en italien, assez prenante, les 2 airs de Sesto à la grande époque, et ces 2 Schubert merveilleux.


 


De rien.


 



Francesco 16/11/2010 11:30



Non je ne connais pas. J'avais retenu que Baker était surnaturelle dans un pièce de concert, éventuellement liturgique, du premier romantisme allemand et du coup j'ai acheté précisément le Psaume
42 ... c'est vous dire que je suis parfois à côté de la plaque.  



Amurat 16/11/2010 00:32



Au fait, Monsieur Vidame, vous connaissez Baker dans l'extrait magique du Lazarus de Schubert, "So schlummert auf Rosen" ? Vraiment un des plus beaux trucs qu'elle ait faits, à mon
avis. La première fois, ça m'avait fait un choc, mais aussi j'étais habitué au filet gracile de Ruth Welting dans la version Guschlbauer, alors forcément…



Amurat 15/11/2010 22:38



Brilliant réédite pou 10 euros le double CD de duos, trios et quatuors vocaux de Schubert gravés pour DG par Ameling, Baker, Schreier et Dieskau, et supprimé depuis des années.


http://www.abeillemusique.com/CD/Classique/BRIL94082/5028421940823/Brilliant-Classics/Franz-Schubert/Duos-trios-et-quatuors-vocaux/cleart-36464.html


 


Il y a des choses merveilleuses dedans, et pas seulement les duos de Baker et Dieskau.