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19 mars 2011 6 19 /03 /mars /2011 23:02

 

 

 

J’écoutais religieusement cette après-midi Elisabeth Höngen non pas en Fricka ou en Clytemnestre (dommage quand même qu’il n’y ait aucune Ortrud) mais officiant comme mezzo sur les terres italiennes. Ainsi on peut l’entendre (merci Music Me) dans deux pages d’Aïda : le duo avec l’héroïne éponyme et la scène du jugement, en allemand. Evidemment elle ne tient pas les aigus avec autant d’impact que d’autres, mieux dotées. Mais enfin quelle chanteuse. L’affrontement avec l’Aïda de Hilde Zadek est spectaculaire, cette dernière dispensant un chant qu’on n’imaginait pas aussi ailé, aussi léger, aussi lumineux avec des pianissimi désespérés et comme éteints dans les dernières mesures. Höngen est déjà royale de ton mais pas monumentale de texture, au contraire mobile à son habitude et glaçante. On n’a jamais l’impression de deux titans vocaux qui s’affrontent. C’est plutôt d’étouffement  qu’il s’agit avec une Amnéris vipérine, au timbre pénétrant, et une Aïda éperdue. Bref … on nous rend le livret. Mais le plus beau est dans la scène de jugement dans laquelle la voix de l’Allemande semble, au début, presque rampante, comme surgissant de l’orchestre, incroyable de noirceur, butant sur les consonnes, ondoyant autour des notes. Tout est à la fois d’un poids et d’une retenue qui appellent les plus illustres comparaisons, Simionato en tête. A quoi Höngen rajoute, c’est son école, des murmures étouffés (juste avant la première intervention du chœur) et jusqu’à un cri glaçant qu’aucune Amnéris n’a dû pousser avec cette horreur là (mais sans jamais déparer la ligne ou oublier le chant.) Les dernières mesures, où à force de timbre, elle arrive à dominer le chœur et l’orchestre, à défaut de la tessiture tendue, sont d’une sécheresse, d’une précision écrasantes qui excluent la simple idée du vibrato ou du port de voix. Ca donne furieusement envie d’entendre l’ensemble, surtout si Zadek est partout aussi séduisante qu’elle l’est dans le duo. Et puis les traces de l'Eboli de Höngen qui risquent d'être incandescentes.

Ce n’est pas Zadek la soprano qui chante le Libera Me du Requiem du même Verdi dans lequel j’ai retrouvé Höngen. Je ne parle pas de Böhm dont on ne connait que des fragments (Agnus Dei et Libera Me pour ma part, avec Seefried évidemment) mais de Jochum qui dirige, outre Höngen, Maud Cunitz,  Joseph Greindl et Walter Ludwig en 1950 (à Munich). L’incroyable force qui se dégage de la direction du chef, sans aucun relâchement, sans aucune pause, qui mène à un train d’enfer et dans une angoisse permanente face à la mort ses troupes, épouse à merveille la vocalité des solistes. Le Liber Scriptus par Höngen est terrifiant, avec des hésitations à dire les mots, à chanter les mesures, qu’on qualifierait d’expressionnistes, si la chanteuse ne restait pas toujours aussi musicienne. Höngen semble dévoiler des mystères avec l’autorité d’une visionnaire avant de s’effondrer, comme horrifiée par le voile qu’elle a soulevé. Mais tous sont d’une rigueur (on est presque tenté de dire morale), d’une dignité, d’une hauteur et, dans le cas de Greindl et Cunitz, d’une ampleur qui n’explique que par l’exceptionnelle stature de leur partenaire, le sentiment de présence écrasante de la mezzo. L’Agnus Dei fait regretter un moment quelque peu le timbre de Seefried (même si Cunitz, plus commune, a des aigus radieux), mais la lecture de Böhm était différente, plus métaphysique quelque part, moins rude, plus belle sans doute plastiquement, mais bien moins béante et noire, aussi la comparaison n’a pas vraiment lieu d’être, d’autant que Höngen s’accorde des deux visions. La seule chose qui reste incontestable c’est que les deux voix se fondent moins idéalement l’une dans l’autre comme l’indiquait déjà un Recordare par ailleurs grandiose. Celui qui se tire le moins bien c’est peut-être Walter Ludwig, à cause de l’accent tudesque vraiment très prononcé en latin et qui fait se dérober les mots au lieu de les souligner, quand bien même cette absence de latinité (le timbre est un peu léger et blanc) est un bonheur pour mes oreilles.  

Jochum était-il catholique ? Je me demande ce qui a pu le pousser, en 1957, à reprendre les Vêpres de la Vierge de Monteverdi avec les mêmes chœurs et orchestres, animés par la même vigueur et par la même insoutenable intensité qui faisait la qualité de son Requiem de Verdi. Ensemble ils semblent avoir trouvé le secret du crescendo permanent. Y compris d’un point de vue émotionnel, alors que, dès les premières mesures, la voix éblouie d’un ténor (Richard Holm ?) semble regarder Dieu en face. Pour le reste les solistes se perdent dans la masse et dans l’équipe avec une modestie que les grands noms convoqués rendent étonnante (Stader, Töpper, Höffgen, Holm, Krebs, Brauer, Braun, Berry). Le Requiem effrayait et s’ouvrait vers les abimes, Les Vêpres sont comme tendues et donnent l’impression de se projeter vers les sommets jusqu’à l’épuisement de l’auditeur. Mais le plus étonnant c’est que je n’ai jamais eu l’impression d’entendre quelque chose « à côté » ou en marge stylistiquement. Parce que le monument orchestral me semble toujours corrigé par l’austérité et la ferveur sobre (protestantes ?) du mouvement. Je m’imagine les mélomanes de 1957 accrochés à leurs bancs pour ce qui était, très vraisemblablement, une découverte pour eux. D’autant que la conviction de la moindre intervention soliste (même Töpper ne détonne pas, en dépit de son vibrato, d’ailleurs pas plus appuyé que celui de Marga Höffgen) suggère bien que chacun d’entre eux avaient la certitude de défendre une musique exceptionnelle.  Et je sais qu’on peut donner plus de sensualité (j’emploie le mot à dessein … relisez le cantique des cantiques) aux mélismes de Pulchra Es que Stader, mais son sourire virginal est éblouissant de même que sa grâce un peu raide. Du coup toutes les versions entendues à côté me semblent désormais … à la fois trop sages et pas assez sérieuses. Evidemment il est impossible d’évaluer la qualité d’un tel travail. La lettre ne peut pas être respectée. L’esprit l’est-il ? Toujours est-il que rarement une œuvre musicale m’aura autant donné le sentiment de la foi mise en musique que les Vêpres dans cette version.    

En parlant de Vêpres  je me suis rappelé que Zadek n’avait pas seulement chanté Aïda. Elle s’est aussi affrontée, dans ces curieuses résurrections verdiennes dont la radio allemande avait le secret, à Elena/Helene, bref à la duchesse des Vêpres Siciliennes. En allemand bien entendu.  Avec Hans Hopf comme Arrigo, Dietrich Fischer Dieskau en Monforte et Gottlob Frick en Procida (il suffit de chercher sur jpc ou amazon.de. C’est dirigé par Mario Rossi en 1955.) D’abord je tiens à dire que c’est l’œuvre de Verdi que je préfère. Ca ne s’explique pas, mais j’aime tout ce qu’elle est et tout ce qu’elle représente. J’en aime les rubans (les airs virtuoses du mariage et surtout la cabalette du premier air d’Elena martelée par elle et le chœur en signe de défie) autant que les inventions (le quatuor à capella, la sécheresse du final que je trouve grandiose … d’autant que j’adore le son des cloches) et les grands moments verdiens (« O Tu Palerma » c’est à mes oreilles mélodiquement sublime pour ne rien dire du grand duo Arrigo-Elena.) Et puis le statut hybride m’enchante : italien ou français ? Grand Opera ou Opera Neo Belcantiste ? Et puis, soyons sérieux, un bref instant : connaissez-vous beaucoup d’opéras inspirés de Casimir Lavigne. C’est peut-être cela qui manque à Jérusalem qui m’ennuie prodigieusement avec, au fond, un contenu similaire. Alors que j’écoute à l’instant la version Rossi je me surprends à sourire de plaisir dès l’ouverture (et je regrette déjà la suppression du ballet) et les premiers chœurs (que j’évite généralement soigneusement chez Verdi). Tout est chanté très sérieusement, avec une attention très sensible aux situations dramatiques et aux mots par les chanteurs, même chez les rôles modestes. L’entrée de Zadek la montre d’emblée écrasante, plutôt sombre et peu gracieuse évidemment, avec un vibrato prononcé mais contrôlé et tout la trouvera grande et fière, vocalises et aigus compris (elle donne vraiment un sens à l’expression « chanter crânement »). De toute manière face à Hopf, rude et pas trop jeune mais d’une probité vocale réjouissante, il ne fallait pas une demi-portion en duchesse et ils peuvent s’affronter sereinement sans risquer d’écraser l’autre avec une égale dignité. Mais le plus beau ce n’est même pas Frick (même si O Tu Palermo, devenu « O Mein Palermo » se conclut sur de belles demi-teintes et que la suite le trouve très inspiré dans ses phrasés) : c’est Fischer Dieskau, comme souvent prodigieux dans ce répertoire (son Enrico de Lucia de Lammermoor est exceptionnel), d’une séduction vocale évidente et immédiate, moelleux et ductile*, prenant de timbre et de ton (quoique mal équilibré : il semble plus jeune que son fils) tenant la ligne comme un violoniste son archet. L'air (d'une incroyable légereté) est une merveilleuse leçon … d’italianita ? En tout cas de chant.

Rossi c’est le chef qui dirige pour la version de Das Paradis und die Peris à laquelle participèrent, toujours pour la radio Agnes Giebel et Hilde Rössel-Majdan … mais le jeu est sans fin. Ce qui ne signifie que je le termine ici.

 

*Chacun ses tics de langage. L'essentiel est d'en être conscient, n'est-ce pas ?  

 

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Published by Le vidame - dans Musique
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commentaires

Le vidame 29/05/2011 22:05



Et puis là aussi :


http://www.amazon.com/Elisabeth-Hongen-Historical-Recordings-1942-50/dp/B000TRMS2W


 



Le vidame 29/05/2011 22:02



Voilà où j'avais trouvé les extraits de Don Carlos en question :


http://www.amazon.de/Verdi-Macbeth-Gesamtaufnahme-Wien-1943/dp/B00000DBQ0


En complément du Macbeth avec les deux même (Böhm et Höngen)


 



Le vidame 29/05/2011 21:48



Alors Malaniuk ? Vous avez mené les recherches à leurs termes ?


Elisabeth de Valois j'aurais dû y penser (c'était Höngen en Eboli alors ?)


Je suis à peu près certain d'avoir vu une fois sur le net une compilation en cd avec un extrait de "Don Carlos". Mais parfois je m'emballe alors ..


J'ai oublié qu'elle a aussi laissé une Quickly complète en vidéo, mais finalement je ne pense pas grand chose de cet opéra, alors ...



Monsieur Taupe 29/05/2011 01:40



Pour être exact, Höngen a gravé en studio les deux scènes d'Azucena avec Manrico (Walther Ludwig) : réédité par DG dans "L'art d'EH", puis dans un récent CD Preiser consacré à elle. Les deux
albums reprennent aussi un Somnambulisme complet avec Leitner en 1951 (studio aussi, apparemment gravé en même temps que les extraits du Trouvère).


 


Mais il existe en 78 t un air d'Eboli + le quatuor de Don Carlos (avec si je me rappelle bien Hilde Konetzni et Ludwig Weber), mais je n'ai pas l'impression qu'il y ait eu un report CD.


 


Zadek a chanté les grands Verdi à Vienne, y compris Elisabeth de Valois et Amelia Grimaldi (4 fois en 1951). Aida est le rôle qu'elle y a le plus chanté (71 fois), si l'on excepte la Première
Dame dans La Flûte (123). Ce qui est amusant, mais typique du système de la troupe, c'est qu'alors même qu'elle débutait en 1947 dans Aida, elle chantait Traviata
en même temps, mais pas le rôle-titre : Flora Bervoix.


 


Tiens, je me demande si Höngen a publié des mémoires. Vous verrez que non, alors que Malaniuk si ^^


 


 



Le vidame 29/05/2011 01:05



Pour les égarés rappelons qu'on peut entendre quelques extraits de cette monumentale Aïdé sur MusicMe (le duo Amnéris-Aïda et le jugement.) D'ailleurs je me suis toujours demandé qui décidait
pour ces lives teutons (il y en plusieurs disponibles de cette manière) de rendre ou non les plages accessibles à l'écoute. Là ça ressemblait à un choix réfléchi destiné à valoriser
Höngen bien entendu.


Les enregistrements de Verdi de la dame se limitent à Lady Macbeth et cette Amnéris ainsi qu'un air d'Azucena en studio. Elle a chanté Eboli également, des fragments surnagent dans
une compilation, sauf erreur.


Quant à Zadek en dehors de ceci et des Vêpres il n'y a rien dans ce répertoire, ce me semble, même pas en récital. Et pourtant ... une Léonora du Trouvère ou une Amélia du Bal
Masqué lui semblaient destinées.