Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
3 décembre 2009 4 03 /12 /décembre /2009 13:39

 



Peu sont tombées d’aussi haut et on voudrait encore l’abattre. Il  y a dans la fortune de Renata Tebaldi quelque chose qui peut évoquer Marie-Antoinette. Reine de l’Ancien Régime lyrique, plus occupée peut-être de ressentis que de métaphysique, trainée dans une boue dont elle ne se relève pas, protégée avec ferveur par un groupe d’amoureux inconditionnels et aujourd’hui morte au monde, ou presque. Dépassée. Comment a-t-on pu simplement oser la comparer à Callas se demandent les prêtres de la nouvelle religion ? Cette voix impavide, cette voix insensible, cette voix qui n’est que voix et finalement qui n’est pas belle et en aucune manière virtuose. Ces aigus qui se dérobent (ah le contre-ut du Nil qui lui échappait douloureusement dans Aïda …. Le final du I de la Traviata transposé vers le bas d’un demi-ton, d’un ton …. Et sans contre-mi évidemment), ces vocalises qui s’effondrent ou qui s’évitent. Pis encore. Tout ce qui la montre dans la deuxième partie de sa carrière la fait entendre épaissie de chant, le grave en avant, la ligne véhémente, les aigus douloureux et adoptant le ton qu’elle croit être celui de la tragédie mais qui n’est que celui du mauvais mélodrame. Même l’émission, très ouverte à l’italienne, semble engorgée parfois, avec un medium saturé qui évoque assez vite une matrone. En Elisabetta, avec Solti, c’est impossible de présence bourgeoise et appuyée, de maturité aussi. « Giustizia, sire » aboyé résume l’ampleur de la contre-performance. A nos oreilles rien n’est plus éloigné de « la voix de l’ange » dont parlent Toscanini, le public, les critiques, lors du printemps de sa carrière.


Mais les vertus de Tebaldi ne sont pas de celles qui, au disque, passent le mieux. Elle n’a ni le sens du détail, ni celui du spectaculaire. Ce à quoi elle fut, dans ses meilleures années, attentive, le « bien chanter », ne doit pas, s’il est bien compris, se détacher de la musique. Quand il manque seulement on le remarque et parfois, on l’excuse. La jeune Renata chantait Verdi et les Italiens comme les Viennoises de l’après-guerre chantaient Mozart et Strauss : avec honnêteté et franchise vocales. Et même parfois, quand elle n’était pas exposée sur scène, la Tebaldi des dernières années, retrouvait cet état  de grâce. Qu’on l’écoute dans un concert américain tardif (je crois que c’est New-York) où elle chante Marguerite et Hélène dans le Mefistofele de Boito. On cherchera en vain ces poitrinages intempestifs, ces accents  grand-guignolesques qu’elle offrait dans ses dernières Tosca ou Madalena. Concentrée sur la partition, et avantagée par la tessiture, elle phrase à la perfection cette musique étrange. Sa folie, dense et investie dramatiquement parce que dense et investie musicalement, est proprement bouleversante, alors que la jeunesse de Marguerite s’est enfuie depuis longtemps d’un timbre devenu trop capiteux.

 



Bien plus tôt, dans les années 50 la chair de sa voix palpitait encore, mais elle avait déjà (elle a toujours eu sans doute), ce legato imparable sur un italien lumineux, qui tient même quand la phrase se tend (et chez elle, faute d’aigus faciles la tension était souvent perceptible). Qui peut faire s’éteindre et renaitre le « Poveri Fiori » d’Adriana Lecouvreur en un geste musical toujours égal, avec cette tendresse comme inscrite dans les sonorités mêmes ?  Par cette grâce qui  est d’abord une simplicité elle rend presque tangible la notion délicate à toucher de « morbidezza », à la fois douceur et langueur, délicatesse et anémie.

 



Dans l’air de Louise, qui est de la même école et qu’elle chantait souvent, Tebaldi s’offrait pareillement, intégrant avec la même probité des pianos merveilleux et lumineux, qui semblaient non pas s’anéantir mais s’embraser, parce que le compositeur et la musique les demandent et pas parce qu’elles pouvaient les faire. Elle le chantait en italien, parce qu’au grand jamais elle ne voulut interpréter quelque chose dans une langue qu’elle ne possédait pas. Ainsi elle fut Elsa, Tatiana ou Sainte Elisabeth dans sa langue maternelle. Quand pour ses récitals elle voulait faire plaisir à son public elle s’essayait à des mélodies, Granada en espagnol, « If I love you » en anglais.  Mais, même cela, elle le travaillait avec acharnement pour que sa prosodie soit parfaite. Ne lui en voulons donc pas d’avoir chanté Louise et plus tard Manon, Isolde ou Dalila en italien.

 

 

C’est encore ce soin des mots, à elle qu’on accuse toujours de ne pas les penser, qui me frappe dans un de ses derniers récitals où, avec une voix qui ne se tient plus dans les extrêmes, elle s’essaye aux rôles périlleux dont elle n’avait même pas rêvé, peut-être : Abigaïlle, Norma, Elvira et la Somnambule. Le foyer de sa voix s’est encore abaissé, le timbre n’a jamais sonné plus mûr, l’aigu est déchiré et chaque phrase juste un peu au-delà de ses moyens du temps. … que peut-elle dire en Amina la lunaire ?  Pourtant le récitatif surnage, juste et senti, avec au détour d’une phrase une soudaine opalescence et dans la cantilène,  le phrasé et le legato enveloppent et adoucissent l’étoffe désormais lourde de la voix.

 

 

L’ampleur de cette étoffe  fut la première force de Tebaldi, celle qui stupéfia les auditeurs, étonnés qu’une voix avec un tel drapé vocal, une telle solidité, puisse en même temps murmurer et trembler dans la lumière. Il lui suffit de tailler un peu dans ce brocart pour graver une mémorable scène de la tour, elle qui n’avait rien pour vocaliser Leonora, tant déjà l’ampleur glorieuse de son récitatif d’entré en impose avant un air chanté sans trille mais avec une droiture touchante. De même qu’elle put dérouler, sans jamais avoir la noblesse classique et évidente qui n’était qu’à Callas, les longues phrases des héroïnes de Spontini dans Olympia ou Fernand Cortes avec une hauteur de vue et de voix, à défaut d’une réelle hauteur de  ton, impressionnantes. Ou, avec Toscanini, lancer les aigus (contre-ut compris, cette fois) et les graves du Requiem de Verdi sans rien craindre, totalement tournée vers l’humain et incarnée, très loin de l’ange qu’on aurait voulu qu’elle soit.  


En contrepartie de cette largeur vocale, il y eut le raccourcissement et les duretés précoces, ces graves terribles, de plus en plus présents. C’était comme si la voix était obligé de montrer à nue de quel bois elle était faite et son attachement à la terre. J’ai fini aussi par accepter cette Tebaldi là (quand même pas en Elisabetta) qui est sans doute la première que j’ai connue mais pas la première que j’ai aimée. C’est un autre visage, aussi honnête que le premier, à sa manière qu’elle nous montre quand, en Santuzza, en Gioconda ou avec Corelli pour un récital tardif (1972), elle surexpose ses inégalités de registre, ses passions sans retenu et sa voix de poitrine. Une certaine excitation, malsaine peut être, m’envahit toujours quand je l’entends commencer, comme si sa vie en dépendait,  l’épuisant récitatif d’Amnéris d’avant le duo avec Corelli-Radamès. Peut-être qu’après tout, les excès siéent bien à ces dramaturgies un peu crues.


Mais portrait vocal le plus accompli que je connaisse de Tebaldi c’est, à l’opposé des Leonora de Vargas, des Tosca, des Wally et des Mimi qui ont fait sa gloire et qui ont été ses abymes, cette comtesse mozartienne (au San Carlo de Naples, avec Simionato en Chérubin !) pour un "Porgi amor" qui est, en dépit ce son distordu (mais vraiment distordu, on vous aura prévenu),  miraculeux de ligne et de liquidité, de respiration, de jeunesse et, simplement, de beauté (j'ai cherché désespérément un autre mot, mais je n'en vois pas qui exprime mieux ce que je ressens ici).
 

 

 



Ne serait-ce que pour cet air j'aimerais donc assez  que l'on épargne sa tête. Ou plutôt qu'on laisse ses cendres malmenées reposer en paix.

Partager cet article

Repost 0
Published by Le vidame - dans Musique
commenter cet article

commentaires

Bajazet 14/01/2010 22:09


« Laissez-moi là, vous dis-je, et courez vous cacher. »


Le vidame 14/01/2010 21:00


Un des derniers récitals. La voix se délite, le style n'est pas là pour rattraper les choses et de toute manière ce n'est guère son école.

J'ai, à la fois, la version de Horne et celle de Berganza, je me ferais un plaisir de vous les procurer si vous êtes gentil.


Bajazet 14/01/2010 19:59


Oui, je m'en doutais, c'est tardif non ?
Mais quelle idée d'aller choisir cette version… alors que Decca avait Horne ou Berganza !

8-p


Le vidame 14/01/2010 19:54


Surtout n'écoutez pas cela, il y a de quoi la perdre définitivement dans votre esprit !


Bajazet 14/01/2010 19:38


Io son rinata !

La plaquette du programme du prochain festival d'Aix est accompagnée d'un CD avec des extraits des œuvres qui seront interprétées : Don Giovanni par Fricsay ou Fleming, la Phèdre de Rameau par B.
Fink,un lied de Schumann par Goerne, et… "Divinités du Styx" par Tebaldi et Bonynge.

J'ai peur, je n'ose pas écouter. Aidez-moi.