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22 décembre 2011 4 22 /12 /décembre /2011 11:36

 

 

 

 

« Fleur de Lys ». C’est exactement ce qu’on se dit en écoutant Teresa Stich-Randall dans son portrait studio de la Ferraraise pour le Cosi fan Tutte de Moralt (Philips. Officiellement introuvable aujourd’hui, mais faisant partie du domaine public.) C’est en 1956, soit un an avant la captation d’Aix où elle chante également Fiordiligi (INA, jamais très loin dans les bacs des disquaires français). La comparaison s’impose, d’autant qu’elle est tout à fait instructive de la manière dont les chanteurs percevaient le disque comme instrument d’immortalité. Au studio Stich-Randall s’applique comme jamais à dresser une image d’elle flatteuse, évidemment destinée à la postérité. Presque évanescente, angélique, diaphane dans des vocalises flutées, détachées du corps. La blancheur du Lys. Sa majesté aussi. Car on l’a rarement entendue aussi attentive à la gloire du son. Ses deux airs sont des exercices presque rhétoriques de beau chant. Le ton est immédiatement grandiose, la ligne maîtrisée, l’émission très couverte dans le « Come Scoglio » évoque même … Schwarzkopf. Tout est pris très lentement, très étudié aussi, et on cherchera en vain l’emportement dans les dernières mesures du premier air. Mais l’utilisation de la projection pour varier les couleurs est celle d’une grande musicienne. Fiordiligi est bien une précieuse (et une grande en plus), mais pas le moins du monde ridicule. « Per Pieta » est hypnotique, plus baroque que permis. A ce tempo là il n’est plus question de rubans rococo. Stich-Randall parcourt la scène en grande robe de cour, après un récitatif tragique et franchement royal. La majesté dans l’air proprement dit, le ton haut qu’elle adopte, le contrôle du souffle aussi forcent l’admiration et le respect. Qu’on n’aille pas imaginer cependant une interprétation exclusivement marmoréenne, les accents dans les récitatifs sont le plus souvent justement placés, mais ils sont moins expansifs, moins animés qu’à l’accoutumé (ou, pour anticiper, qu’à Aix). Avec Malaniuk (sans son deuxième air, sur l’amour-petit-voleur), qu’on imagine à côté de la longue tige blanche, petite et ronde, c’est un mariage de raison, mais qui fonctionne par contraste, la chaleur de l’une faisant ressortir la grâce abstraite de l’autre. La manière dont elles se sont reparti les dialogues à l’arrivé d’Alfonso puis des amants, plus réservés et presque distants pour Fiordiligi, tout de suite passionnés pour Malaniuk, montrent qu’elles l’avaient bien compris. Alors qu’avec Kmentt ce sera évidemment l’amour, tant leurs lectures s’accordent. Lui chante merveilleusement toute la partie, avec des mots surexploités mais très expressifs (la fin de son deuxième air) sans trop de cervelle dirait-on. Plein d’ardeur et de jeunesse et avec un timbre clair mais prononcé. Ca n’a pas le côté suprêmement élégiaque d’un Haefliger ou d’un Dermota, mais la tenue est toujours élégante, jamais débraillée et donne l’illusion de la spontanéité sans aucune difficulté. Bref … le militaire aristocrate sous le charme de la noble intellectuelle. On aime bien le mélange. Leur duo, très pudique pour elle, très amoureux pour lui, démontre d’ailleurs assez que les timbres et les textures s’apparient à merveille. Et pour le caractère on tient le pendant parfait à celui des amants heureux, le baryton et la mezzo, très simple, sans coquetterie, mais plein de bon sens avec une Malaniuk dont décidemment j’aime bien la rondeur (je passe par-dessus les aigus détimbrés) et les capacités d’allègements et un Berry tellement à côté de son italien et du style qu’on finit par le prendre comme il vient

A Aix, pour mémoire, Stich-Randall  est immédiatement plus tendre, régulièrement défaite aussi. Dès le duo d’introduction elle alterne sourire gracieux dans la voix et canards boiteux (avec une note tenue mais mal soutenue qui est rentrée dans les annales de la vibration mal contrôlée et évoque un signal d’alarme particulièrement efficace). Le grain de la voix de Berganza est incontestablement plus noble que celui de Malaniuk. Mais enfin elle ne passionne pas vraiment, avec son grave écrasé et son haut medium lumineux qui contraste avec les aspérités et le métal de sa sœur. Les deux voix s’accordent pourtant parfois à merveille jusqu’à éteindre un peu leurs personnalités propres. Elles s’amusent visiblement ensemble (ne lésinant pas sur les soupirs) et dans le premier ensemble Stich-Randall semble (véritablement cette fois) s’auto-parodier dans la plainte lancinante et devient même vaguement fantomatique à force de pâleur contrefaite. Mais personne n’est en reste, même si on ne remarque plus du tout Berganza, occupée à faire du joli son (elle réussit très bien son premier air, chanté avec beaucoup –trop ?- de sérieux et son deuxième est très délicatement interprétée aussi) : Alva gémit sans trêve et Cortis en fait même trop, avec une voix de vieillard et des pleurs pas très séduisants. Pour revenir à Fiordiligi on cherchera en vain la pure beauté vocale qu’elle nous offre dans le premier enregistrement (les graves sonnent curieusement, très poitrinés, quoiqu’assez spectaculaires) mais elle rencontrera sans doute souvent un personnage plus drôle et plus juvénile qu’avec Moralt, aidée certainement par la direction toujours galvanisante de Rosbaud. « Come Scoglio », par exemple, est moins impressionnant mais plein de joie dans le défi (ce qui ne nous semble pas un contre-sens) et donne, là encore, d’irrésistibles envies de danser (tant pis pour le couac … à l’orchestre cette fois), le staccato redoutable de Stich dans les vocalises étant absolument incorporé à la verdeur du chef. Manque évidemment le fini, la grande respiration (mais est-elle possible ici ?), du studio … et les trilles serrés qu’elle dispensait avec superbe, dans les duos ou en conclusion de « Per Pieta », trilles qui contribuaient encore à l’aspect seria qu’elle a décidé de mettre à sa gravure officielle, mais qui n’en avaient pas moins fier allure.

Alors studio ? Live ? A Aix Rosbaud virevolte avec une énergie, une effervescence … et aussi une vitesse qui frappe dès l’ouverture, précipitée vers un duo pris à un train d’enfer. Il n’y aura pas de pauses avant la fin, les chanteurs dévorant leurs récitatifs secs (avec piano au lieu du clavecin) ou accompagnés. On danse systématiquement, à chaque ensemble, et les voix ne deviennent pourtant jamais instrumentales. Les garçons sont italiens autant que ceux du studio étaient allemands. Panerai est un joyeux, séduisant  et surtout très sûr de lui gentilhomme, gaillard, juste ce qu’il faut, la bouche pleine de mots et de notes (il sautille comme un fou après la première rencontre), alors qu’Alva sucre moins qu’à son habitude et vocalise comme un ange. Ces deux là s’amusent en tout cas avec le même abandon et le même naturel que les sœurs, même si, au jeu des comparaisons Alva ne fait pas le poids (question de blancheur) face à Kmentt (cela dit Berry pour « énaurme » qu’il soit est simplement ridicule si on l’écoute après Panarai et ses rires font forcés).  Alda Noni (Aix, la Zerbinette que l’on sait) et Graziella Sciutti (Studio, la voix de chatte que l’on sait) appartiennent à la même école et cela s’entend dans leurs déguisements. Il faut que je reconnaisse, moi qui déteste Sciutti, que Despina lui sied et que le phrasé spécifique car morcelé du rôle convient bien à son absence de ligne et à son trop plein de pulpe acide. L'italien est à la hauteur de sa réputation et le timbre ravissant. Noni a pour elle la folie ambiante du live qui rend tout plus crédible. A tout prendre on choisira Ernster en tout cas, en Alfonso, surtout par défaut parce que Cortis, encore une fois, amuse, mais ne chante pas vraiment et n’a pas la moitié des couleurs de son concurrent. Cela dit, pour le rôle, j’en reste Fischer-Dieskau avec Jochum, plus séduisant, plus jeune (après tout, pourquoi pas), plus roué aussi.  Moralt a de très jolies idées (la lenteur gracieuse du premier air de Despina qui le fait ressembler à un menuet) et son trio des adieux est un des plus beaux qui soit avec en arrière plan comme une tempête calme de l’orchestre et un équilibre délicat entre le timbre des voix et celui des vents (merci sans doute aux preneurs de son). Je ne me suis jamais ennuyé à sa lecture plutôt sage de l’opéra, très maîtrisée et sereine en tout cas, mais on trouvera probablement mieux et plus grand ailleurs, y compris dans ce registre. Mais il faut saluer la qualité de son articulation musicale, qu'il a communiqué à toute l'équipe, Berry excepté. En réalité, les deux versions me semblent indispensables, pour l’espèce de beauté grave et mélancolique qui se dégage à certains moments de la version Philips (et de l’interprétation de Stich-Randall) comme pour le rayonnement éblouissant de celle d’Aix. C’est un peu la lune et le soleil autour de la Fleur de Lys.


 

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Published by Le vidame - dans Musique
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commentaires

Caroline 22/12/2011 19:17


:-)


ça y est, je vois double!  8-)


 

Monsieur Taupe 22/12/2011 13:45


Vous êtes en grande forme, ça augure bien de l'hiver sur votre blog. Merci pour ces commentaires si pénétrants !


 


 "Le militaire aristocrate sous le charme de la noble intellectuelle. On aime bien le mélange." J'aime aussi et comment vous le dites.


Au reste, je ne pensais pas entendre un jour Walter Berry vraiment très mauvais. C'est fait. J'ai moi aussi apprécié Sciutti en Despina, alors que hein  Enster fait quand même vieux roudoudou, à mon goût.


 


Sur le beau coffret Philips qui avait réédité ce Così de studio vers 1994, on voyait des photos sépia des chanteurs par couple et en costume qui étaient amusantes. Cette collection d'intégrales
vintage chez Philips n'a pas eu un tirage important, semble-t-il, ce Così se trouve rarement d'occasion, généralement vendu très cher.

Monsieur Taupe 22/12/2011 13:25


Vous êtes en grande forme, ça augure bien de l'hiver sur votre blog. Merci pour ces commentaires si pénétrants !


 


 "Le militaire aristocrate sous le charme de la noble intellectuelle. On aime bien le mélange." J'aime aussi et comment vous le dites.


Au reste, je ne pensais pas entendre un jour Walter Berry vraiment très mauvais. C'est fait. J'ai moi aussi apprécié Sciutti en Despina, alors que hein 


 


Sur le beau coffret Philips qui avait réédité ce Così de studio vers 1994, on voyait des photos sépia des chanteurs par couple et en costume qui étaient amusantes. Cette collection d'intégrales
vintage chez Philips n'a pas eu un tirage important, semble-t-il, ce Così se trouve rarement d'occasion, généralement vendu très cher.