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2 août 2010 1 02 /08 /août /2010 09:15

 

 

Mon innocence du baroque s’effrite depuis quelques années maintenant. J’ai toujours un peu peur qu’à force de savoir comment doivent être interprétées les choses, les disques que j’ai le plus aimés, à la philologie balbutiante, pour ne dire autre chose, perdent de leur charme. Quand j’écoute  le récital que grava Frederica Von Stade en 1985 sous la direction de Leppard (complété par les deux airs de Dorabella extraits de l’intégrale de 1978 dans la réédition de 1995), quatre ans après leur Dardanus, cinq ans après leur Retour d’Ulysse je sais confusément que quelque chose ne va pas. Les arpèges de clavecins redondants ? La richesse, la luxuriance presque, de l’instrumentation ? L’excès de legato de la chanteuse comme de l’orchestre ? Il faudrait lister exactement un jour tout ce que les baroqueux reprochent aux précurseurs (je ne parle pas des joyeuses plaisanteries comme la Poppéa de Karajan).

 

Mais quand même, et pour commencer, quel programme qui montre l’instinct infaillible de Leppard en la matière ! De Monteverdi les deux airs d’Ottavia, la plainte « Ohimé chi’o cado » le scherzo « Et e pur dunque vero ». Pour illustrer Cavalli c’est encore plus beau, d’une certaine manière, piochant dans des bouquets mélodiques d’une hauteur d’inspiration stupéfiante : lamento de Cassandre (la Didone), de Clori (l’Egito), peut-être le sommet musical du disque à mes oreilles (oui, avant les adieux d’Ottavia), les soupirs de Diane dans La Calisto (« Ardo, sospiro e piango »), la déclamation « Non e, non e crudele » de Scipione et, en guise d’éclaircies, "La bellezza e un Don Fugace" (Xerse) et "Numi ciechi piudi me" (L'Orimonte).

 

Et puis surtout Von Stade (je la découvrais alors) est, à mon sens, non seulement éblouissante vocalement, mais encore variée, animée, imaginative comme rarement. C’est véritablement une musicienne en action qu’on entend, capable de faire feu de tout bois. Le lié et le délié caractéristiques qui caressent les phrases (on a le sentiment qu’elle se refuse systématiquement à faire passer de l’air dans son chant), la féminité et le fondant du timbre (c’est tout sauf une texture dense, c’est sans doute pour cela qu’elle ne m’apparait pas toujours à mon goût dans Mozart), les couleurs singulières et entêtantes, l’homogénéité des registres, sont des éléments  qui suffisent à rendre immédiatement séduisante, mais dans n’importe quel répertoire, cette voix. Ce qu’elle offre ici en sus ce sont des tournoiements de phrasé, d’émission, de nuances et même de diction (c’est assez rare chez elle) qui éblouissent et qui sont indispensables à la bonne tenue de cette musique, preuve que la chanteuse a saisi ce qui en faisait l’essence, au-delà des querelles musicologiques.

 

Au milieu du lamento d’Ottavia, la section qui suit « In braccio di Poppea », on entend ce que Von Stade n’ose presque jamais : une ligne à la limite de la rupture, tendue, simplement par la véhémence de la nuance forte et de la plaine voix. « Non e, non e crudele » est émis systématiquement depuis la poitrine, couleur d’ambre et pas d’ébène, pour servir au tragique de la déclamation, encore renforcée par des arrêtes consonantiques à l’opposé des habitudes de la chanteuses. Mais pour La Calisto la voix halète avec le désir, se nuance jusqu’à l’impalpable, tout en demeurant, miracle de la musicalité plus encore que de la technique car ici c’est manifestement l’intention qui prime, franche et timbrée, tandis que les inflexions s’attendrissent et s’amolissent. Quand elle murmure et vocalise "Piango" l'effet est aux antipodes de ce que le mot lui-même suggère tant la sensualité ravageuse de la voix éclaire et modifie le mot.  Mais tout est à citer puisque l’artiste est aussi souveraine dans l’ouverture béante des Adieux de l’impératrice, avec ce legato qui rend les premières mesures insondables que dans les pages plus souriantes de Cavalli, qui pourrait mettre à mal une rythmicienne peu aguerrie, mais qui sont là restituées avec une précision et une souplesse heureuse dans les vocalises qui n’ont d’égale que la tendresse qui baigne tout le disque et qui affleure particulièrement dans "Numi ciechi piudi me" dessinant très nettement le galbe de mélodie.

 

Les airs de Dorabella en complément, sortis d’une intégrale guère mémorable, sont ravissants (mais comment pourrait-il en être autrement avec une voix pareille ?)  mais trop dans sa tessiture, trop convenus vocalement en fait, pour être absolument intéressants à mon goût. Et puis, pour être honnête définitivement, je préfère Leppard dirigeant Monteverdi à Lombard dans Mozart.  Lâchez les chiens.          

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Published by Le vidame - dans Récital au disque
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Amurat 14/11/2010 13:52



On ne dit pas mascotte, on dit Garnitur.


J'ai toujours aimé la voix de Lilian Sukis, qui était du reste une belle personne, mais sa  voix (tout sauf limpide) a une autorité que démentirait presque son physique assez délicat. Elle
n'a pas la voix de son visage. Il y a vraiment un grain particulier, un caractère. En Vénus d'Ascanio in Alba elle fait beaucoup d'effet, par  exemple. Au disque on l'entend surtout
dans des rôles distribués par défaut (Luisa Miller avait le statut de rareté à Vienne à l'époque), mais à Munich elle était familière de Fiordiligi ou de Capriccio. Cette Luisa Miller
avait été  publiée d'abord chez Ponto, mais la différence de prix n'est plus notable et le son a priori meilleur dans l'édition Orfeo.


 



Le vidame 14/11/2010 11:57



"Voilà au moins un commentaire irrécupérable dans Richard's Corner "


Ne me tentez pas, je suis sûr qu'on peut trouver une Cenerentola de jeunesse ...


Sinon je me demandais si je n'allais pas acheter cette Luisa Miller avec Christa Ludwig et Lilian Sukis exhumé par Orféo ...avec un nom pareil cette soprano pourrait devenir la nouvelle mascotte
du blog.



Amurat 13/11/2010 20:48



C'est encore tiré par les cheveux, mais en l'absence d'une page consacrée en propre à Trudeliese Schmidt (elle ne saurait tarder, n'est-ce pas ?), je signale deux éléments de sa discographie,
assez mal repérés :


 


1)  des Sea Pictures… ou plutôt See-Bilder, de Manfred Trojahn (né en 1949), vaste cycle pour orchestre et mezzo solo sur des poèmes de Georg Heym (durée : une bonne heure)
enregistré sous la direction du compositeur chez CPO. Je ne connaissais que quelques lieder de ce compositeur, très beaux, là c'est plus ambitieux forcément, sombre et tourmenté (c'est la Mer du
Nord), parfois violent, mais aussi mystérieux. Les 5 mouvements sont unifiés en particulier par un motif qui rappelle étrangement la pulsation  "sur place" à la fin de La Mort de
Cléopâtre de Berlioz. Bref je trouve ça captivant, et la grande Trudeliese est dans son élément, ça lui va à merveille.


 


2) elle chante aussi dans la B.O. de Berlin Alexanderplatz de Fassbinder, je ne sais pas encore quoi, faute d'avoir reçu le cd.


 


( Voilà au moins un commentaire irrécupérable dans Richard's Corner )


 



Amurat 01/11/2010 21:02



Enfin ils s'aviseraient de rééditer ce disque merveilleux ?


Ce qui m'énervait du temps du microsillon, c'est que l'air de Nina et celui de Brroschi étaient sur des faces différentes.


(Pardon pour la remarque, on dirait des émigrés à Coblence ^^)


 


Au fait, merci d'avoir ouvert la mise en forme


 



Le vidame 01/11/2010 20:48



Pour l'Egisto il n'y a plus rien à faire mais au moins pour le récital de Von Stade à la mode italienne, il y a musicme désormais (et une publication à venir semble-t-il ...)


http://www.musicme.com/#/Frederica-Von-Stade/albums/Italian-Opera-Arias-0884977731057.html


C'es plein de langueurs, de legato et de charmes. Très typique de sa manière en fait. C'est fou comme Semiramide marche mieux par elle que par Berganza qui chante pourtant proprement,
mais donne le sentiment d'une petite fille un peu sage alors qu'a priori on pourrait attendre une lecture un peu voisine, vocalement, du rôle.