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29 octobre 2009 4 29 /10 /octobre /2009 14:02

Avez-vous remarqué qu’après le naturalisme précieux de Corneille de Lyon et des frères Clouet, la France du XVIIème (à l’époque de Van Dyck en Angleterre, de Velázquez puis de Murillo en Espagne) ne sait plus portraiturer ses grands, en particulier ses femmes ? Les galeries qui réunissent des visages pourtant célèbres des règnes d’Henri IV, de Louis XIII puis de Louis XIV sont étrangement anonymes, répétitives. Les visages sont vaguement caractérisés et correspondent tous plus ou moins (bouche ourlée, visage rond, nez petit, carnation claire) aux canons de l’Ancien Régime. Plus remarquable et plus troublant encore : d’un portrait à un autre la ressemblance est pratiquement insaisissable. Dans les représentations qui ont été faite tout au long de son règne d’Anne d’Autriche trouver un fil conducteur (en dehors de la blondeur de sa jeunesse et de l’éclat de son teint) relève de l’exploit. Une génération plus tard reconnaitre au premier coup d’œil la marquise de Maintenon n’est pas plus aisé, dès qu’on s’écarte des représentations les plus connues. On comprendra qu’en dehors des insignes royaux l’identification soit si complexe (ainsi un portrait longtemps considéré comme celui de la marquise de Montespan et ses enfants est aujourd’hui lu comme une représentation de la princesse de Condé). La multiplication des gravures, elles-mêmes inspirées de tableaux, achèvent de donner le vertige au milieu de cette ronde de silhouettes identiques.  

A la fin du règne de Louis XIV et pendant la régence du duc d’Orléans on est arrivé au terme d’un fascinant processus de  dépersonnalisation féminine. Hyacinthe (quel beau prénom !) Rigaud est une exception, mais il se concentre essentiellement sur la représentation masculine (dont les images saisissantes qu’il a laissées de Louis XIV puis de Louis XV enfant), réussissant cependant un remarquable portrait de la mère du régent, la princesse Palatine. Il ne dissimule aucun défaut de la vieille femme couperosée mais aborde son modèle avec la même vigoureuse franchise et énergie dont elle faisait elle-même preuve.


 

En général c’est plutôt à Pierre Gobert (1662-1744) ou encore à François de Troy (1645-1730) que les filles et belles filles du roi s’adressent, tous les deux exceptionnels coloristes dont l’utilisation du bleu soutenu a marqué, sans doute, notre imagerie du couchant du Soleil.  Particulièrement frappant de ce point de vue le portrait posthume de la Grande Dauphine, née Marianne-Christine-Victoire de Bavière, attribué à De Troy, dont la particularité de visage (que l’on arrive encore à deviner cependant tant elle était importante) est gommée au profit de la somptuosité et du tranchant des couleurs de la robe orangée et du manteau fleurdelisé.

 

 

Mêmes couleurs et même virtuosité pour ce portrait, par Gobert de la sœur du régent et fille de la princesse Palatine, Elisabeth-Charlotte d’Orléans, duchesse de Lorraine (et première protectrice de Madame de Graffigny). Cette fois ci la poudre blanche accentue encore la relative banalité du visage.

 

 

Mais en matière d’anonymat Gobert fera bien mieux avec la série des portraits des filles et petites filles de Louis XIV, à commencer par celui des deux filles de la marquise de Montespan, mademoiselle de Nantes, future princesse de Condé, et la deuxième mademoiselle de Blois, future duchesse d’Orléans. L’exercice du double portrait montre bien à quel point les visages (l’un sous une chevelure blonde – c’est mademoiselle de Blois, l’autre sous une chevelure brune -c’est mademoiselle de Nantes) sont interchangeables.

 

 

Il faut noter la constance cependant dans la représentation de la duchesse d’Orléans, à l’époque encore duchesse de Chartres, ici en « Galathée triomphante », avec l’ombre menaçante de Polyphème. Quel que soit le contexte, le visage et son expression restent exactement identiques. L’année de son mariage (elle a 14 ans) elle n’a peut-être pas eu le temps ou l’envie de poser, laissant Gobert récupérer le visage de représentations antérieures (pratique systématique qu’on retrouve tout au long du XVIIIème, y compris chez des portraitistes aussi renommé que Nattier ou Vigée Le Brun. La Reine Marie Leczinska refusera toute séance de pause après les ultimes portraits que feront d’elle  De La Tour et Nattier, renvoyant les peintres à ces deux tableaux.) Il n’est pas interdit d’être séduit par l’irréalisme et les couleurs d’une scène « mythologique », d’autant qu’elles deviendront de plus en plus rare et disparaitront définitivement sous Louis XVI.  

 

Abondance de bien nuit. Abondance de noms et de portraits aussi. Mesdemoiselles de Charolais, de Clermont, de Sens, de Beaujolais, les duchesse de Berry, princesse de Conti et autres petites-filles de Louis XIV par leurs mères, se ressemblent et portent toutes le même masque de poupée de porcelaine.  

 

 

Comme cette duchesse de Berry, fille de notre mademoiselle de Blois et épouse du dernier des trois petits fils légitimes du roi soleil, par Gobert encore, dont la vie terrifiante et excessive, s’acheva à 25 ans dans une débauche qui étonnait même le Paris de la régence. A ces aspérités monstrueuses Gobert oppose un visage lisse et fardée qui était déjà exactement celui de sa mère ou celui de la duchesse du Maine, pourtant sans aucun lien de parenté direct. Ce qui importe ce n'est pas la visage ou la silhouette, mais le nom qu'elle porte, le manteau bleu royal, la couronne fermée (de ce point de vue la similitude avec le portrait de sa grand-mère paternelle, la Palatine, par Rigaud, est frappante).  

 

                                                   La duchesse du Maine, par Gobert


Après 1715 son système s’est épuisé, le mécanisme l’a définitivement emporté et cette jolie fadeur confine désormais au terne et au maladroit. Je ne vais pas multiplier les images ici, le portrait de la duchesse de Berry est assez frappant de ce point de vue, mais celui de ses nombreuses sœurs ne le sont pas moins, même quand elle adopte l’habit de religieuse, comme l’abbesse de Chelles ou la couronne royale, comme la reine d’Espagne.

 

De Troy conserve lui une chaleur et une dignité autre, qu’il fait partager à ses modèles, finalement plus vivants, moins reproductibles, renforcées par le principe d’apparat (et les couleurs qui l’accompagnent) qui  préside à la plupart de ses portraits.

 

 
La première mademoiselle de Blois, princesse douairière de Conti par De Troy et aînée des ligimités de Louis XIV. Comme dans le portrait de la duchesse du Maine, sa belle-soeur, par Gobert visible un peu plus haut, on constatera que les mains princières, quand elles ne sont pas occupées par une couronne, sont pleines de fleurs.

 

Moins systématiquement présent dans les catalogues Jean-Baptiste Santerre apparait comme un double de Gobert, mais réussit au moins un très beau portrait de la duchesse de Bourgogne, mère de Louis XV que plus tard le jeune roi, jeune marié, donnera comme modèle à François Sietmart, afin qu’il représente Marie Leczinska dans la même position et avec le même cadre.

 

 

A Gobert succèdent dans les faveurs princière Toqué ou Simon Bel, lui-même un élève de De Troy. Dans le même temps l’ascension de Nattier commence : avant sa faveur éclatante auprès des filles de Louis XV, il sauvera de la chaîne des visages de ses prédécesseurs le visage d’autres princesses de sang, mesdemoiselles de Beaujolais et de Clermont, cette dernière héroïne d’une admirable nouvelle historique de madame de Genlis, qui restitue en quelques pages le brillant factice des premières années du règne de Louis XV, au temps où Monsieur le Duc et madame de Prie étaient au pouvoir. Un brillant un peu inquiétant et inexorable qui finit, dans le texte, par étouffer toute tentative de vie et d’indépendance. Dans une certaine mesure les portraits automates de Gobert sont bien le reflet de son époque.   

 

 

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Published by Le vidame - dans Histoire et peinture
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commentaires

aerecinski 26/02/2016 00:03

Bonjour, vous exagérez un peu concernant la Duchesse de Berry. Elle est morte dans la nuit du 20 au 21 juillet 1719, un mois avant son 24e anniversaire. En quoi sa vie était-elle terrifiante ? Elle était devenue veuve à 18 ans. On peut comprendre qu'après la mort de Louix XIV elle souhaitait jouir de la vie. Fille du Régent elle était une cible privilégiée pour les ennemis politiques de son père et les chansonniers satiriques ne se privèrent pas de la trainer dans la boue et d'en faire une nouvelle Messaline, insatiable et incestueuse. Bien plus que de sa débauche supposée elle fut certainement la victime du primitivisme des techniques obstétriques, manquant périr en couches fin mars 1719. Elle décéda un peu plus de trois mois après cet accouchement trop laborieux, tuée par le médecin Chirac... Ce qui est vraiment terrifiant c'est de voir à quel point près de trois cents après sa mort elle reste la victime du sexisme et de la misogynie ambiante : on relate avec gaillardise les aventureuses amoureuses d'un Louis XIV ou d'un maréchal de Richelieu mais on fait de la Duchesse de Berry une sorte de monstre femelle, incestueuse, boulimique et nymphomane parce-qu'elle avait des amants, voulait jouir de la vie et en l'absence de contraception se trouva contrainte de cacher des grossesses dans son veuvage ... On la présente souvent aussi la duchesse de Berry comme un monstre d'obésité alors qu'elle avait simplement tendance à prendre beaucoup de poids lorsqu'elle était enceinte... Son portrait par Largillière au musée Frost la montre probablement vers la fin de sa vie, les formes un peu épaisses certes mais le regard malicieux et la bouche sensuelle : http://25sqinches.frostartmuseum.org/archives/works/portrait-of-duchesse-de-berry

Le vidame 04/11/2009 11:01


C'est malin ... d'abord on me fait douter de l'orthographe de pompier et ensuite vous me trouvez un contre-argument imparable.

Cependant je note quand même monsieur (et ne le niez pas, je lis votre blog avec constance) que vous avez une connaissance certaine de la période. Dans quelle mesure votre familiarité avec cet
univers littéraire et musicale compte-t-il dans votre approche esthétique ? Hein ? Ne détournez pas les yeux !

Et puis surtout, vous avez raison, "ça dépend du peintre" et De Troy c'est déjà autre chose que Gobert ou Santerre(chez lesquels vous chercherez le plus souvent -j'excepte cette Duchesse de
Bourgogne- en vain "la dignité aristocratique et la fragilité") pour ce que j'en connais.


Bajazet 03/11/2009 22:41


Je suis nul en généalogies, mais certains de ces portraits de cour m'ont immédiatement séduit ou même fasciné. Ça dépend des peintres bien sûr, et même des tableaux. Je prends juste l'exemple de ce
portrait de la princesse de Conti par François de Troy, conservé aux Augustins de Toulouse. Si j'essaie de définir ce qui m'attache, outre le jeu chromatique, je crois que c'est une sorte
d'équilibre entre la dignité aristocratique et la fragilité, entre le décorum et la jeunesse, avec cette couronne d'oranger que la main tient avec tant d'élégance.

Mais bon, rien ne vaut les portraits de prélat par Natoire 8-)


Starke Scheite 03/11/2009 22:33


Tom Peeping est pompier ?…
Vous avez son adresse ?


Le vidame démasqué 03/11/2009 20:11


Oui mais toi ton truc c'est le glorieux style pompier non ? ;-)

Il me semble extrêmement difficile de vraiment aimer cette peinture sans voir à quoi (et évidemment) à qui elle renvoie. J'ai commencé par mettre le nez dans ces représentations d'abord parce que
je cherchais à mettre des visages sur des noms. Aujourd'hui ça a tendance à me fasciner, mais vraiment j'aurais du mal à savoir où se termine mon intérêt biographique et où commence l'appréciation
esthétique (pour laquelle, de toute manière, je n'ai pas la formation). Ces noeuds généalogiques qui vont se résoudre ou s'éclairer grâce à la peinture sont presque devenus un jeu en fait.