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2 décembre 2009 3 02 /12 /décembre /2009 11:32

 

Dernier volet de l'espèce de triptyque que j'ai consacré aux Bourbons en famille. Le tableau n’a pour ainsi dire pas besoin d’être présenté et pour une fois son auteur a traversé les siècles et les modes sans trop d’outrages. Je me demande d’ailleurs si Goya n’est pas, avec Velázquez et sans doute Holbein le jeune et Van Dyck le seul portraitiste de cour à bénéficier de ce respect, pour des raisons évidemment universelles (appelons ça le génie, si vous voulez) que je ne me chargerai pas d’expliquer ici.   

 

Notons juste que La famille de Charles IV se veut évidemment l’équivalent contemporain des Premiers Bourbons de Van Loo. On serait même tenté de le rebaptiser Les derniers Bourbons. A la construction complexe du premier tableau succède ici une rangée de personnages, comme entassés les uns sur les autres et plongé dans une obscurité menaçante, reflet de l’obscurantisme du temps. Ces ombres et ces tissus chamarrés, le contraste qui en nait sont pour moi indissociable de la cour de Charles IV et de Marie-Louise de Bourbon-Parmes , une cour que j’imagine oppressante, dégénérée et cauchemardesque, peut-être à cause de ce que madame d’Abrantès a pu en écrire. Le peintre s’est d’ailleurs prudemment retiré de son tableau, caché à gauche, derrière son chevalet, allusion sans doute aux Menines, mais sans en reprendre la logique.

 

Une chose demeure cependant du tableau de Van Loo : encore une fois c’est une personnalité féminine qui est au centre du tableau, comme si le portrait familiale ne se concevait pas sans la prédominance maternelle. Il est symptomatique que Charles III, fils de Philippe V et père de Charles IV, veuf sitôt arrivé en Espagne (depuis les Deux Siciles où il régnait) ne chercha pas à fixer sur la toile sa nombreuse famille.

 

Ici c’est bien Marie-Louise autour de laquelle s’articule la composition et le groupe qu’elle forme avec ses deux cadets est celui qui occupe le plus d’espace. On reconnait évidemment son visage que Goya a rendu célèbre. Ces lèvres serrées sur l’absence de dentition, ces yeux ronds et ce nez plat. La reine devait pourtant se reconnaitre par lui, en dépit de la manière cruelle dont il fixa la réalité, puisqu’il restera son peintre préféré. Les bras demeurent magnifiques (et Marie-Louise avait proscrit les gants de la cour d’Espagne pour cette raison). La robe serrée à la taille qu’elle porte, brodée d’or et la flèche plantée dans les cheveux noirs sont reproduites à l’identique pour l’ensemble des protagonistes féminines du tableau, à commencé par sa cadette qu’elle sert dans ses bras, Marie-Isabelle, future reine de Naples. Si les visages des adultes frappent par leur inexpressivité, presque leur abrutissement, Goya, avec sa tendresse naturelle pour les enfants donne une vision attachante des derniers infants, le tout jeune François de Paule (qu’on disait être le fils de Godoy) nous regardant timidement, la main dans celle de sa mère.

 

La postérité espagnole est bien assurée, mais autant la dynamique de Van Loo nous faisait prendre conscience des enjeux politiques de la généalogie, autant nous sommes maintenant perdus, face à ces figures inutiles, nouvelles bouches à nourrir, condamnées à se marier entre elles. On aperçoit ainsi derrière la silhouette imposante et bourgeoise de Charles IV lui-même, deux visages perdus, l’infant Antoine, frère du roi, et son épouse Marie-Amélie, fille du roi, de profil, comme rajoutée à la hâte. On l’avait mariée à son oncle quand le futur duc de Parmes, venu l’épouser, avait jeté son dévolu sur sa sœur cadette, Marie-Louise (je vois que les fans de Sissi impératrice se réveillent). Les Bourbons-Parmes, futur roi et reine d’Etrurie par la grâce de Napoléon, sont d’ailleurs bien là : lui en rouge, comme le petit François de Paule et arborant un cordon bleu, comme tous les hommes en présence. Elle, à l’extrême droite, est probablement la figure adulte la plus flattée du tableau, peut-être parce qu’elle sert contre elle son fils, bébé souriant et potelé. A l’opposé, rameau stérile comme Antoine et Marie-Amélie, l’infante Marie-Josèphe, sœur du roi, est elle aussi cachée à l’arrière plan, son visage décharnée annonçant déjà quelques unes des œuvres ultérieures et effrayantes du peintre.  

 

Le prince des Asturies, un autre Ferdinand, est au premier plan, à gauche, en bleu, mais rien ne vient corriger sa silhouette épaisse, qui est aussi celle de l'infant Charles, derrière lui, double rapetissé de son frère pour le visage, la position et la coiffure. Ferdinand de Bourbon-Espagne est fiancé à Marie-Antoinette de Bourbon-Sicile qui n’est pas encore arrivée à Madrid. Une silhouette féminine tient la main du prince, mais détourne le visage vers l’ombre puisque Goya ne connaissait pas celui de la promise. Etrange choix qui accentue encore l’atmosphère d’inquiétante étrangeté d’une oeuvre décidemment troublante.   

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Published by Le vidame - dans Histoire et peinture
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commentaires

Le vidame 03/12/2009 10:30


Vous saviez que Napoléon a fait venir à Paris le roi et la reine d'Etrurie (ceux qu'on voit ici justement) pour montrer aux Français qu'ils n'avaient pas à regretter les Bourbons ? En quelque sorte
tout est dit.
Je n'arrive plus à me rappeler si c'était avant ou après la mort du duc d'Enghien par contre.


Bajazet 03/12/2009 03:09


« nouvelles bouches à nourrir, condamnés à se marier entre elles »
>> Vous êtes vraiment un dégueulasse…

Vous omettez de préciser du reste que le tableau fut peint dans la salle d'attente de la gare de Narbonne, en attendant le train corail pour Port-Bou (bouuuuuuuh !). Et vive la carte Famille de la
SNCF.

Et sinon, cher grand artiste, pensez-vous que le sommeil de la monarchie engendre les monstres ?