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17 avril 2010 6 17 /04 /avril /2010 11:28

 

« Je ne veux plus être enceinte pendant un an et peu m’importe que tu en meurs ou que tu en exploses » hurle Marie-Caroline à son époux Ferdinand (c’est lui qui décrit la scène dans une lettre à son père).

 Avez-vous lu l’indispensable Bourbons de Naples d’Harold Acton ? C’est à placer pas très loin du livre de G.F. Young sur les Médicis qui cent ans après sa publication continue à faire référence sur le sujet. De la même manière que le Médicis constitue une merveilleuse introduction à l’Italie de la Renaissance le texte d’Acton est un portrait dynamique du royaume de Naples depuis 1734 jusqu’à la mort de Ferdinand Ier en 1825. C’est un joyeux rappel du pays de Rossini et de Cimarosa, de la redécouverte du monde antique, des cascades du jardin de Caserte et de la construction du San Carlo, du cadre de Corinne  et des rêves de Stendhal. Passer par Naples ces années là fait le pont heureux entre deux siècles et deux écoles. Et vous réconcilie avec le nom de la capitale du royaume des Deux Siciles.

C’est là que s’arrête, un temps, Angelica Kauffmann, probablement la seule femme peintre comparable ces années là en renommée à Vigée le Brun. Comme artiste germanique elle a le droit à toutes les grâces de la souveraine, sœur très aimée de Marie-Antoinette et fille de Marie-Thérèse. En 1782 en pleine floraison d’une nouvelle sensibilité bourgeoise et sentimentale Kauffmann est donc appelée à idéaliser et à « idylliser » la famille royale. L’ombre et les contrastes sont bannis d’un paysage bucolique qui superpose prairie civilisée, urne antiquisante et un soupçon de montagnes ou de volcans à l’arrière plan parce qu’à Naples le Vésuve n’est jamais loin. On comparera le tableau avec les autres représentations antérieures et contemporaines des Bourbons en famille pour constater l’importance nouvelle donnée à une nature civilisée et verdoyante, dispensatrice de bienfaits et de plaisirs. Un superbe portrait de Marie-Antoinette et ses enfants dans le jardin à l’anglaise de Trianon, par Wertmüller et exposé au Salon de 1785 montre d’ailleurs que le phénomène n’est pas uniquement transalpin.  

Sur le grand tableau de Kauffmann les visages sont soigneusement harmonisés et adoucis, à peine individualisés pour les enfants. Chantilly réunit une collection de miniatures qui représentent, plus tardivement, les membres de la même famille. Les traits Habsbourg et Bourbon sont infiniment plus poussés sur ces portraits que sur ceux de la peintre. Marie-Caroline, âgée de trente ans en 1782, n’a pas encore mis au monde son neuvième enfant, Marie-Amélie, la future reine des français et celle qui transmettra à son fils le duc d’Aumale, futur propriétaire de Chantilly, l’ensemble de miniatures napolitaines dont je parlais. La reine, au sommet de sa puissance, les moments terribles de l’invasion napoléonienne n’étaient pas encore là, a confié la même année à l’artiste le soin d’immortaliser son visage, reproduit pratiquement à l’identique pour le portrait de famille. Sa beauté physique ne semble pas faire de doute quand on lit les descriptions que firent d’elle les contemporains et Kauffmann n’eut sans doute pas à forcer son amabilité courtisane pour ces représentations blondes et harmonieuses, suffisamment lourdes et puissantes cependant pour qu’on reconnaisse une descendante de Charles Quint. En revanche Ferdinand, surnommé « Nasone » par ses sujets en raison de l’importance presque indécente de son appendice nasal, est quasiment méconnaissable, même si l’artiste s’est appliqué à rendre son teint de chasseur forcené (ce que la présence des chiens nous rappelle même s’ils contribuent surtout à colorer et soutenir l’intimité de la famille). Il se détache par sa taille, la couleur de sa peau et sa position du reste de la famille royale, sa masculinité devenant presque incongrue dans la sphère privée. C’est sans doute ce que vient souligner la manière dont il s’accoude tant bien que mal quasiment sur le chapeau de sa femme. La reine, c’est une constante de ces tableaux, est au contraire assise en majesté et manifestement dans son élément, à la fois au comble de l’artificialité (la coiffure haute et élaborée, la poudre sur les joues, les perles dans les cheveux) et au cœur de/en phase avec la nature (l’absence de pierres taillées, les mains dans les fleurs, la robe blanche et presque simple). Dès lors la didactique du tableau s’impose avec évidence, qui domestique le grand air en y apportant la civilisation et le confort. Ainsi à l’extrême gauche la fille ainée des souverains, Marie-Thérèse, future impératrice (et mère de notre Marie-Louise) s’exerce à la harpe (pour souligner qu’elle est une jeune fille accomplie) dans ce décor a priori peu approprié à une telle activité. A sa gauche son frère, le duc de Calabre, François (futur père, cette fois, de notre duchesse de Berry) s’intègre d’autant mieux dans le paysage que, comme petit enfant encore, ses cheveux longs et blonds et ses vêtements peu contraignants lui permettent une prise directe et physique avec le monde, interdit à ses sœurs, adolescentes en corset. Le regard d’adoration que lui lance le superbe lévrier qu’il flatte renvoie à la fois au culte que l’on doit à l’héritier du trône et à la simplicité éphémère de ses rapports avec ce qui l’entoure.  On notera le parallélisme que fait Kauffmann entre lui et une autre de ses sœurs, serrée contre leur mère. La coiffure et la position du visage sont identiques, mais en tant que fille et qu’enfant Marie-Christine, future duchesse de Savoie, est encore, littéralement, dans les jupes de Marie-Caroline dont elle est une émanation directe : les vêtements blancs comme la ceinture de fleurs sont là pour nous le rappeler.

 

Le même procédé associe Marie-Thérèse à gauche et Marie-Louise (qui deviendra grande-duchesse de Toscane) à droite. Toutes les deux vêtues de couleurs chaudes  (alors que les plus jeunes enfants sont en blanc et les deux garçons plus grands en bleu) elles encadrent leur famille en se livrant à des activités proprement féminine. Jouer d’un instrument de musique pour l’une, s’occuper d’un petit frère de moins d’un an, pour l’autre.  Les deux plus jeunes enfants, deux garçons qui n’attendront pas l’âge adulte, présentent un visage identique et sont indifférents à la présence du peintre qu’ils ne regardent pas. Installés, toujours au milieu de la nature, dans un confort luxueux (on notera les couleurs royales, pourpre et or, du coussin sur lequel le petit Janvier, baptisé ainsi en l’honneur du saint Patron de Naples, est assis) les infants de Naples sont fascinés par la synthèse parfaite de l’esprit du tableau : ce petit oiseau qui volète à l’extrême gauche … la pate entravée par un fil que tient l’enfant en bleu.  

     

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Published by Le vidame - dans Histoire et peinture
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