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1 décembre 2009 2 01 /12 /décembre /2009 10:46




On peut avoir une vision un peu plus large (et surtout non tronquée)  d’un tableau que l’on devine imposant (j’allais écrire « massif » mais il me semble qu’il ne l’est pas justement et qu’il  a une curieuse sveltesse, au vue de son sujet) en cliquant ici 

Toujours pour permettre à de patients lecteurs d’avoir quelques points pour se repérer dans cette œuvre importante dans l’histoire du royaume d’Espagne : « Les premiers Bourbons » à comprendre au sens de « Les premiers Bourbons Espagnols » puisqu’après deux siècles et cinq générations de lutte avec les Habsbourg les princes français étaient parvenu à récupérer cette appétissantes partie de l’Europe. Il avait fallu pour cela l’extinction du dernier Habsbourg Espagnol, frère cadet de Marie-Thérèse d’Autriche, l’épouse de Louis XIV. Elle avait renoncé à la succession mais sa dot n’ayant jamais été versée le roi de France se sentit assez légitime pour guerroyer et assurer au second de ses petits fils, alors duc d’Anjou, la souveraineté sur l’Espagne. Le jeune prince fut assisté ou plutôt guidé énergiquement par la main de fer gantée de velours de la princesse des Ursins qui dut s’effacer pourtant lors du remariage du roi, devenu veuf de Marie-Louise-Gabrielle de Savoie, avec Elisabeth Farnèse.

Comme dans une famille d’un roman bourgeois du XIXème siècle cette nouvelle union fut à l’origine de multiples problématiques, basées sur des sentiments aussi archaïque et important que l’amour maternel et l’ambition qui en découle. Le tableau de Van Loo l’illustre d’ailleurs à merveille, comme on va le voir. Philippe V, titre porté par l’ancien duc d’Anjou qui avait hérité (par hasard ?) du prénom de son arrière-grand-père, le roi d’Espagne Philippe IV, avait à la mort de sa première femme, trois fils alors en excellente santé. Un remariage n’était pas souhaitable pour des raisons dynastiques. Mais le jeune monarque était à la fois dévoré par une foi scrupuleuse et porté sur les choses de la chair à un point qui a sans doute concouru à l’épuisement d’une épouse sollicitée quotidiennement, quel que soit son état. Il était donc urgent de lui retrouver une compagne légitime (certaines mauvaises langues prétendirent que la princesse des Ursins avait assuré l’intérim à l’âge respectable de 65 ans). Comme il était prévisible ces nouvelles épousailles portèrent leurs abondants fruits et c’est aussi précisément ce dont il est question ici puisque l’œuvre est toute entière (à une importante exception près, nous y reviendrons) dédiée à la puissance reproductrice autant que politique de la reine.   

Au moment de la réalisation du tableau Philippe V règne pour la seconde fois. En effet, profondément neurasthénique (c’est le roi de Farinelli) et peut-être finalement peu intéressé par le pouvoir il avait abdiqué en 1924 en faveur de son fils ainé, monté sur le trône sous le nom de Louis Ier. Le roi et la reine s’était donc officiellement retirés des affaires du royaume, au profond désespoir de cette dernière qui était de plus supplanté par un adolescent qui n’était même pas son fils et ce alors qu’elle avait mis au monde trois garçons qu’il lui fallait établir et deux filles qui lui restait à marier (l’ainée, « l’Infante-reine », était pour l’heure élevée à Versailles pour épouser Louis XV).  Après sept mois seulement de règne Louis Ier meurt sans enfant, le plus âgé de ses frères encore en vie n’ayant que onze ans. Philippe V et Elisabeth Farnèse repartent à Madrid, la reine n’osant se réjouir ouvertement du fait  qu’il ne reste plus qu’un garçon désormais, Ferdinand, entre son propre fils, Charles, et le trône d’Espagne. Pour un temps la situation va se figer, la reine s’appliquant d’abord à une politique offensive en Italie (elle a des droits directs au duché de Parmes et de la Plaisance, ainsi, par les femmes, qu’au grand duché de Toscane et veut que ses fils en profitent) et à marier au mieux ses enfants. Elle est en pleine politique matrimoniale lorsque Van Loo l’immortalise en famille.

Elle est au centre du tableau, évidemment, accoudée impérieusement sur un coussin sur le lequel repose également la couronne de son époux. Le manteau, l’hermine et la pourpre l’entoure et un véritable rideau de théâtre lui sert de toile de fond. Rarement une reine consort a-t-elle disposé aussi ouvertement de tous les attributs du pouvoir. De manière caractéristique elle est séparée de toutes les autres femmes du tableau qui sont elles au moins groupées par deux. Elle nous regarde, consciente d’elle-même. A gauche Philippe V est peint sous les traits d’un presque vieillard, une canne et non pas un sceptre à la main, presque vouté sur sa chaise, le regard tourné ver sa toute puissante moitié. Il est même légèrement en retrait par rapport à elle. Ce n’est donc pas lui qui contrebalance l’énergie centrifuge de la reine, mais, encore à sa droite, son fils ainé, l’héritier du trône, le dernier fils de Marie-Louise de Savoie, le prince des Asturies, Ferdinand. Non seulement il se dresse fièrement, un geste d’ouverture vers les siens et le monde, mais sa silhouette se détache presque solitaire, le visage mis en valeur par le  paysage campagnard en toile de fond.  Il est donc à la fois le plus important des enfants et le plus isolé, même si sa main rejoint celle de son père. Le futur Ferdinand VI répond à la fois à sa belle-mère et au troisième point de focus du tableau, son demi-frère, l’ainé d’Elisabeth Farnèse, le futur Charles III d’Espagne, pour l’instant jeune roi des Deux-Siciles après un passage éphémère par le duché de Parmes. Debout comme son frère, mais à l’extrême droite du tableau, Charles détourne le visage. Le regard est attiré, comme pour Ferdinand, par d’exubérantes fioritures rouges. Ferdinand-Elisabeth-Charles forment donc un triangle qui éclipse les autres protagonistes, le roi y compris. C’est l’histoire de l’Espagne que nous raconte le tableau avec la succession à venir, de la reine à son beau-fils puis de Ferdinand à Charles.

Le peintre en mettant au premier plan deux enfants jouant avec un chien semble d’ailleurs avoir prescience de l’avenir : la plus jeune (mais je n’en suis pas absolument certain les souverain des Deux-Siciles ayant eu plusieurs filles mortes jeunes au début de leur mariage) est Marie-Isabelle de Bourbon. Elle prouve de visu la fertilité de Charles. Son épouse, Marie-Amélie de Saxe, est la ravissante jeune femme assise en majesté à sa droite.

A l’exact opposé, à gauche du tableau, la femme de Ferdinand, Maria-Barbara de Bragance  (qui avait fait l’objet du tout premier article de ce blog). Placée entre son époux et sa belle-sœur elle forme avec eux le pole portugais de la dynastie, isolé du reste des membres de la famille par Ferdinand. Reprenant une tradition qui remontait aux Rois Catholiques les premiers Bourbons avaient en effet organisé un double mariage avec leurs voisins lusitaniens. Ferdinand avait épousé Maria-Barbara, tandis que l’ainée de ses demi-sœurs, Marie-Anne-Victoire, ancienne fiancée de Louis XV, honteusement renvoyée chez elle encore enfant, était engagée avec Joseph, héritier du trône du Portugal. C’est ce que nous rappelle le peintre en habillant d’hermine l’infante, à l’extrême gauche.   

Van Loo ne flatte par Maria-Barbara qui n’a pas, et n’aura pas d’enfant, laissant le champ libre au fils d’Elisabeth Farnèse.

Enfin, dernier groupe, sciés en deux au niveau de la taille par la composition du tableau, les autres enfants de la reine. Derrière elle, l’encadrant en quelque sorte, ses deux fils cadets. Le plus jeune, Louis, est le futur archevêque de Tolède. Il semble se protéger derrière sa mère. L’autre, l’infant Philippe, a hérité du duché de Parmes. A ses côtés, assise et semblant par sa prestance vouloir s’imposer à la reine, son épouse Louise-Elisabeth, fille aînée de Louis XV, et la seule des six qui avait trouvé à se marier, tant la politique matrimoniale de la cour de France s’était révélée inexistante, moitié par maladresse, moitié par sentimentalisme, Mesdames de France répugnant à l’idée de quitter Versailles.  La plus grande des petites filles qui jouent devant eux est leur fille ainée, Isabelle de Bourbon-Parmes, future épouse de l’empereur Joseph II, dont on a redécouvert et publié la correspondance intrigante qu’elle entretint avec sa belle-sœur Marie-Christine.  

Enfin, à gauche de Louise-Elisabeth, les infantes cadettes, serrées l’une contre l’autre. Marie-Thérèse-Raphaëlle, dont le long visage et le nez grec m’ont toujours fasciné, est fiancée au Dauphin de France. La plus jeune, un éventail à la main, a hérité elle-aussi d’un triple prénom, Marie-Antoinette-Fernande et deviendra duchesse de Savoie. Ainsi Elisabeth Farnèse aura-t-elle la joie de voir cinq de ses six enfants régner ou en tout cas s’approcher du règne.   

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Published by Le vidame - dans Histoire et peinture
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