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24 juillet 2012 2 24 /07 /juillet /2012 21:56

 

Le hasard (si une telle chose existe chez les hommes) ou plutôt la convergence de mes obsessions dans la même direction ont apporté dans ma boite aux lettres ces dernières semaines trois objets identiques de forme et de fond. Trois enregistrements d’opéras italiens, avec des chefs italiens et des distributions italiennes, parus en CD dans les années 90 dans la collection « Grand Opéra » qui ne s’embarrassait pas de beaux livrets et d’emballages cartonnés, mais présentait d’élégantes pochettes suivant une maquette simple et efficace. C’était joli, c’était coloré. Autres points communs qui me fait revenir sur ces enregistrements : ils sont tous les trois disposés autour de chanteuses plus assez jeunes (ou, dans le cas d’une entre elle, plus assez jeune de voix) pour pouvoir réparer des ans l’irréparable outrage. Mais un vidame n’est que tendresse avec les vieilles dames, c’est bien connu.

Prenez donc Renata Tebaldi que j’écoute en ce moment même dans l’intégrale du Bal Masqué  de Bartoletti. 1970 c’est bien tard, surtout quand on a dans l’oreille les horreurs plébéiennes de son Elisabeth de Don Carlos, autre rôle qu’elle n’a jamais abordé à la scène. Mais, protégée par le studio (et par la disparition métaphorique de Callas sans doute aussi) elle perd toute pudeur et exhibe sa voix avec une vigueur finalement sympathique. Parvenue à une époque où, ne cherchant plus à être « l’ange » de Toscanini, elle se trouve des ressources de mezzo, un grave caverneux, une voix de poitrine spectaculaire et, épargnant à l'auditeur les sanglots du direct, joue la carte du grand mélodrame ce qui nous vaut un ample et spectaculaire air du gibet, meilleur moment de son interprétation. Curieusement elle ne donne donc pas l’impression d’une texture trop élimée : le timbre surnage encore assez bien, à part dans certaines zones de passage (en haut et en bas) où la couleur n’a vraiment plus rien de juvénile et où la fausseté est trop souvent au rendez-vous pour des oreilles chastes. Grande, opulente, dramatique au premier degré (son aveu amoureux est un ouragan d’épanchement, pas une palpitation du cœur), la voisine est un peu mure et chante sa partie isolée sans doute, couvée par ses partenaires attentifs à la belle personne qu’elle est, malgré tout, restée. Il est difficile d’imaginer une histoire d’amour plausible avec le jeune Pavarotti, dont je comprends bien, en écoutant, cet enregistrement, l’engouement dont il a bénéficié. Impossible d’être plus brillant, plus séduisant et plus léger. Tellement sûr de lui, tellement vocal, tellement plastique, mais, pourtant, sans rien du « ténor italien », sans alanguissement, ni rubato démonstratif, attentif, seulement mais magistralement, aux notes et au legato. On ne pleure pas à sa mort et décidemment je ne suis pas sensible à la dorure de ce timbre si personnel, mais enfin musicalement c’est absolument impeccable. Tout aussi juvénile (et donc peu accordé à son épouse) le Renato de Sherrill Milnes ténorise son baryton clair et sonne particulièrement à l’aise dans les aigus. A côté de ceux de Pavarotti et de Tebaldi son italien semble en revanche plutôt aplati et un peu terne. La ligne est souveraine dans « Eri Tu », phrasé comme une cantilène avec un chic enviable. Derrière le trio (on écoutera avec intérêt celui du deuxième acte pour entendre Tebaldi négocier, avec l’aide des preneurs de son, cette page redoutablement tendu et s’en sortir avec les honneurs) amoureux, les seconds rôles ont fier allure. D’abord je n’avais pas fait attention à la présence de José Van Dam en méchant masqué, mais à l’écoute seule j’ai été impressionné par l’élégance dont faisait preuve son Silvano (aidé, je crois, par la battue : on dit souvent que le Bal Masqué est un opéra de chef, moi je n’y connais rien, mais j’ai trouvé que l’absence de pose, la légèreté, la discrétion presque belcantiste dont se montrait capable Bruno Bartoletti lui faisait honneur.) En revanche j’ai acheté ce disque aussi pour ses voix féminines. D’abord Donath en Oscar qui montre que la meilleure des chanteuses ne peut pas (ou ne veut pas) changer le plomb en or, aussi agaçante que n’importe quel Oscar, piquante et brillante, mais sans rien de vraiment personnel, avec cependant une touche d’acidité qu’on ne trouve pas habituellement chez elle et qui me fait dire qu’elle a choisi volontairement de se placer dans une certaine tradition. Enfin Resnik en Ulrica (je connaissais son air depuis longtemps via son récital-compilation chez Decca), auréolée par la prise de son (elle est vraiment située au fond d’une caverne), tellement énorme qu’elle rend Tebaldi frêle dans leur rencontre, me séduit plus que tous les autres, noircissant son timbre jusqu’à l’obscénité, le grain lourd, la voix puissante, sorcière de comédie qui joue à la devineresse, avec toute la panoplie exigée. On est très loin de la formidable horizontalité d’une Stignani, par exemple, mais le résultat est, à mes oreilles, formidable.  

Je disais grand bien de Bartoletti … je ne peux en dire autant de Lamberto Gardelli pour son Macbeth. Hélas, l’ennui rode partout dans le disque, la faute d’abord au chef, d’une lenteur qui n’a rien d’hypnotique ou de chatoyant. Assez grande fut ma déception face à ce disque rêvé, que je trouvais finalement légèrement anesthésié. Evidemment ma motivation principale résidait dans l’interprétation d’Elena Souliotis, en noire lady, pour son dernier rôle principal au disque (en 1971.) Mais la passion ne s'est pas rencontrée là non plus. Il faut d’abord repousser la légende qui veut qu'elle exibe dans ce disque une voix en miettes. Ce n’est pas absolument le cas. Sans doute, encore une fois, faut-il remercier les preneurs de son. Mais Souliotis ne semble absolument pas tentée par un débraillement vocal. On la sent, au contraire, très attentive à coller ses registres disjoints ensembles, à soutenir ses airs, à rendre justice aux vocalises. Ce qui fait le charme de la chanteuse, son timbre flottant, l’ébène de son registre grave, la beauté diaphane de ses sons filés, demeure. Mais la formidable volonté et le travail qu’elles exigent à ce stade de sa carrière lui coutent et cet effort justement ruine une partie de sa séduction. On sent la prudence, précisément la caractéristique dont s’accommode le moins un tel rôle et un tel opéra. Aucune des fulgurances dramatiques, si consubstantielles à la cantatrice ne frappe à l’audition. On ne craint rien et c’est un problème, d’autant moins que, pour le confort sans doute de Souliotis, c’est en l’accompagnant que Gardelli se fait le plus désossé. Face à elle Dietrich Fischer-Dieskau est plutôt pusillanime, fuyant la note et la guerre, chuchotant, voire chuintant, étouffé et finalement monotone, comme privé de couleurs, ce qui est un comble en ce qui le concerne. Souliotis le couvre systématiquement quand ils chantent à l’unisson, autre frustration. Leur premier duo, à l’impact si extraordinaire en principe, finit même par ennuyer à force d’être mesuré. Les récitatifs les voient tous les deux plus à l’aise, moins éprouvés dramatiquement par la lenteur de la baguette de leur chef et on pressent encore quels acteurs de talent ils sont, au fond, ce qui rend le ratage d’autant plus rageant. A l’opposé Pavarotti et Ghiaurov se contentent de leurs timbres et de leurs spontanéités dans leurs silhouettes respectives et le résultat, dans sa simplicité, est presque apaisant.    

Réussite en revanche la Cenerentola dirigée avec le brio nécessaire par Oliviero de Fabritiis. C’est évidemment un projet construit autour du nom célèbre de Giulietta Simionato. En 1963 celle-ci, à quelques années de la retraite, n’est plus une Angelina rayonnante, mais elle en impose incontestablement. A l’opposé de Tebaldi, c’est par le grave que la voix est partie (l’aigu est toujours juste et aisé) et au début je n’ai pas reconnu son timbre si classiquement beau et pourtant si singulier, devenu un peu gris, dans le premier ensemble.  Evidemment son Angelina brille surtout par des qualités qui ne sont pas celles qu’on espère en principe : l’autorité et l’ampleur qui en font une princesse naturelle, pas vraiment une cendrillon. Les vocalises, primordiales ici, sont, à mon goût, parfaitement suffisantes et la souplesse naturelle de la chanteuse n’est pas trouvée en défaut. Il y a quelque chose d’un peu trop seria dans les ornements et l’émission elle-même, mais je suis sensible à la gravité dont elle fait finalement preuve. Son air final n’éblouit pas par sa fluidité mais la charpente est bien là, solide et chaleureuse, encore une fois soutenue par un registre supérieur toujours conquérant et l’italien, si beau dans cette page, est toujours merveilleusement sculpté. Un noble testament finalement. Son prince est littéralement charmant : Ugo Benelli, ardent, jeune, viril et gracieux à la fois, parfait en somme et vocalisant comme un ange. On ne peut pas réellement dire que le couple soit idéal : il y a une différence d’âge qui ne va pas dans le sens qu’on pourrait attendre (à tort d’ailleurs : il doit être aussi jeune qu’elle). Mais la musique y trouve finalement son compte et leur grand duo est sensiblement exécuté par des chanteurs qui connaissent leur Rossini. L’entourage déborde de consonnes, de voyelles et de virtuosités dans les mots et dans les notes, ce qui donne une cohérence sans faille à un ensemble raisonnablement poétique et théâtral. De la belle ouvrage, en somme. 

 

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Published by Le vidame - dans Musique
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commentaires

Le vidame 11/08/2013 16:41


Ma chère Regina,


J'embrasse vos deux mains. Je vais réécouter votre Carmen, je viens de parler de votre récital Decca, je ferai ce que je peux, mais d'autres vous connaissez vraiment :


http://wanderer.blog.lemonde.fr/2013/08/10/in-memoriam-regina-resnik/

MYRNA LOL 11/08/2013 14:03


Pour ma part je voudrais souligner ceci : Verdi aura été vraiment l'artiste de son temps.


 

Lambino Gardeoli 11/08/2013 13:53


Heureusement que vous dites vous-même que vous n'y connaissez rien MDR !


Et heureusement qu'il y a de vrais spécialistes qui savent vraiment juger de ma version de Macbethon et de la Lirica !!!


http://lacasadellalirica.eklablog.com/macbeth-verdi-discographie-comparee-a83643256


 

Regina Resnik 10/08/2013 21:33


Bien !


 


Alors maintenant que je suis morte, j'espère que vous allez parler de moi plus précisément sur ce blog qui bien sûr ne va pas fermer comme ça, je ne le permettrrrrai pas !