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30 août 2010 1 30 /08 /août /2010 15:57

 Sous vos yeux ébahis et avec une pensée particulière pour Jean-Charles et Bajazet … j’avoue donc publiquement posséder et même écouter régulièrement une version de La Voix humaine, ce micro-opéra de Boulevard. C’est que les témoignages de Jane Rhodes ne sont pas si fréquents. Et qu’il y a de toute manière chez moi quelque chose d’essentiellement bourgeois et même petit bourgeois qui font, peut –être, que je peux trouver du sublime à ce ridicule là. J’y connais Duval, Olivero (en italien), des fragments hululant de Jones en vidéo (« allo-wow-wow-wow ») et même Magnani dans le film de Rosselini  Amore qui reprend dans sa première partie le monologue de Cocteau. Alors oui, admettons le kitsch de la tragédie domestique (encore que Mirza-le-chien ne soit pas évoqué dans le présent enregistrement, pour Radio France. Duval avait demandé à Poulenc de supprimer le passage et comme c’est elle qui apprendra le rôle à Rhodes … pas dans d’excellentes conditions, mais c’est une autre histoire), mais surtout admirons l’interprète qui me laisse la gorge serrée. En 1976 elle était sur le point de passer un cap, qui allait la conduire, au disque, de la Belle Hélène à L’Opinion Publique et puis bientôt à Taven. Salomé, Renata, Tosca, Rachel, Eboli, Marguerite, les grands rôles hardis auxquelles elle chauffait sa voix sans se préoccuper des tessitures, sont derrière elle. La Voix humaines de Radio France sous la direction de Jean-Pierre Marty (8 ans après ses débuts dans le rôle à l’Opéra Comique. Dans la même soirée elle chantait à la fois le Poulenc et Concepcion de L’Heure espagnole) est presque son adieu à la première place (et elle ne supportera que difficilement la seconde, refusant vite la composition et les sorcières).

Or ce qui frappe d’abord c’est la splendeur et la plénitude de la voix, quelque chose d’à la fois radieux et chaleureux qui semble propre à la texture comme au timbre. On perçoit bien parfois comme un décollement en fausset parfois, vers l’aigu, et un éraillement assez caractéristique du vieillissement des voix charnues plus que soutenues (le syndrome de Moffo, si l’on veut) mais ils ne font qu’affleurer (alors qu’ils deviennent très perceptibles dans la Taven de la Mireille EMI, de sinistre mémoire à tout point de vue). Pour le reste, et en disant le contraire (peut-être parce que c’est ce qu’on attendait d’elle : « je ne pensais pas au chant en jouant ce rôle », « je l’ai vécu », « je suis une tragédienne lyrique » et autre lieux communs post callassiens qu’elle déverse dans une interview à Eve Ruggieri), on sent bien que Rhodes est parfaitement attentive au chant et qu’elle coule son phrasé avec un legato et une tenue vocale que n’avait certainement pas Duval et qui sont évidents dans le récit du suicide. De la même manière ce qui rend si impressionnants les passages les plus lyriques du monologues (le final, où l’orchestre est particulièrement sollicité, est réellement spectaculaire) c’est bien l’intensité vocale qu’elle peut oser, sans risquer le cri, ni même la dureté (la tessiture est flatteuse), la densité des harmoniques, le grain serré des forte. On pressent la largeur de l’instrument sans que jamais le métal ou le vibrato soient envahissants, un peu comme chez Crespin (à laquelle on pense souvent en écoutant Rhodes ou Sarroca, à moins que ce ne soit l’inverse) parce que la voix garde toujours quelque chose d’enveloppant, de caressant même, jusqu’à dans les éclats les plus véhément. Poulenc comme Cocteau ne voulaient pas d’une vieille femme en pleurs. Il y  donc un parfum d’évidence à confier le rôle à Rhodes tant les couleurs gardent les marques d’une maturité riche et pourtant éclatante, qui n’est pas celle d’une matrone et tant les accents sont d’une sensualité très prenante. Elle a, par exemple, une manière tendre de faire mourir sur ses lèvres les « Mon Chéri » émaillant le texte qui rend la musique à la fois plus naturelle et moins triviale.  Mais notons bien que cela reste des effets, et des nuances, vocaux, et non pas la conséquence d’un numéro hystérique, avec soulignements, insistances, redondances, râlements, contorsions et soupirs. Ce n’est pas tant une question de noblesse (ou alors c’est de noblesse terrienne qu’il s’agit) que de musicalité et d’intelligence qui rendent plus saisissants les rares moments quasi parlés que la chanteuse se permette (« J’entends de la musique … j’ai dit : j’entends de la musique ». Seul instant de sécheresse à la fois vocale et dramatique) et qui sont nécessaires également à la rhétorique de cette musique si contestable soit-elle. La hauteur, la force, ne la font pas chanter du Gluck pour autant, même si, brièvement, dans les dernières minutes où la femme est dévastée mais la voix souveraine on a soudain l’impression que Rhodes fait sentir ce qu’elle contenait depuis le début de la scène : une puissance presque effrayante et d’autant plus effrayante qu’elle est canalisée.

Pour le reste, tout en dépassant parfois son matériel, Rhodes a parfaitement compris les caractéristiques de ce qu’elle est en train de chanter et si son style est châtié, cela n’aurait sans doute pas déplu à Poulenc. Le travail sur la diction est extraordinaire (mais les mots de Rhodes en français, au-delà de la netteté qu’elle partage avec ses contemporains, ont toujours fait preuve d’un sens de la langue, de la grammaire et de la phonétique inouï. Il faut entendre ce qu’elle fait de « Divinités du Styx » dans son récital d’airs français, pour en avoir la meilleure preuve), le discours se suit avec la même aisance que s’il n’était pas soutenu, et parfois noyé, par la musique et le ton s’accorde toujours au texte (oui, je sais ...), pliant le phrasé, toujours souple chez elle, au jaillissement prosodique. Evidemment on pourra parler de l’intensité, de l’incarnation, de la vérité autant que l’on veut (et elles sont bien là), mais il me semble que pour cette œuvre c’est en réalité très secondaire et surtout très simples à mettre en place. Par définition une tragédie bourgeoise de l’abandon s’offre à toutes et à tous : les interprètes de La Voix humaine peuvent crier, pleurer, sangloter et mal chanter, elles feront toujours se pâmer leurs admirateurs qui transposeront leurs propres névroses et se rouleront dans des restes de timbre. Je me pâmerais sans difficulté, d’ailleurs, en écoutant Rhodes. Mais la netteté de sa voix humaine est sans doute sa plus grande vertu.         

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Published by Le vidame - dans Récital au disque
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commentaires

Memento Milky 01/09/2010 00:00


http://fr.academic.ru/pictures/frwiki/84/Tapioca_pudding.jpg


Martha Angelichien 31/08/2010 23:00


http://www.andsoblog.com/.a/6a00d8357c653d69e2011168952857970c-800wi


Général Tapioca 31/08/2010 13:19


À l'attaaaaaaque !


Le vidame 31/08/2010 01:40


Nonos à la niche ! Sinon je lâche Scovotti.


Le vidame 31/08/2010 01:39


Non je crois que ça n'a rien à voir avec la forme. C'est plutôt un moyen de pallier mes angoisses de Septembre. D'ailleurs le fait que je sois là à 1h24 du matin en train d'engloutir un immense bol
de tapioca au lait (avec des raisins secs) n'est pas bon signe non plus.

Je note que vous connaissez l'oeuvre par coeur quand même ... y compris les passages coupés.

Rhodes aurait pu remplacer Gorr avantageusement dans tout je pense, y compris Iphigénie (mais là ils avaient déjà Crespin) et Médée tombait pile dans ses bonnes notes et la ligne qui lui convenait.
Tendue et exposée. Mais ce genre de voix je les fantasme souvent en Vestale aussi (la petite) sauf que je ne pense pas qu'un mezzo même monté en graine puisse tenir longtemps. Cela dit elle
chantait Lisa de la Dame de Pique par exemple et je ne suis pas sûr qu'elle se soit considérée comme "mezzo". "Tragédienne lyrique" de toute manière ça recouvre n'importe quoi. Dommage qu'elle n'en
ait pas profité pour faire l'Armide de Lully tiens aussi (en plus de Phèdre et de Poppée).

Sarroca je connais peu finalement mais le vibrato rapide et large (Rhodes comme Crespin en sont indemmes) est assez perturbant. Enfin j'aimerais bien quelques fois avoir de meilleures connaissances
physiologique pour savoir comment des manières de chanter peuvent influer sur le rendue de la voix au point de créer une parentée de timbre. Un peu comme Ferrier et Procter.

Ah que mon sort est amer .... j'ai fini mon tapioca !