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18 décembre 2009 5 18 /12 /décembre /2009 13:55


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Il y a quelque chose de particulièrement mélancolique à apprendre une mort lointaine un peu avant Noël. Je ne crois pas qu'on puisse éprouver vrai chagrin pour quelqu'un qu'on ne connait pas, mais la disparition de Jennifer Jones me laisse une impression étrange, surtout au lendemain d'un concert euphorique.


Son insécurité maladive s'est toujours sentie à l'écran et elle la compensait par des mouvements incessants, des tics expressifs qui finissaient par lui dévorer le visage. Y-a-t-il eu comédienne plus mobile ? Quoiqu’elle fasse elle semblait « interpréter » et le naturel animal dont on la crédite parfois me semble totalement antithétique avec sa manière et sa personne.  Son jeu tendu, systématiquement torturé même dans la sérénité et la douceur (quelle mort angoissante pour sa Sainte Bernadette !), sa voix, projetée avec violence ou mourante, inquiétante parfois, ses traits étranges, à la fois poupons et affirmés, en ont fait, au contraire, la plus grande actrice maniériste de l’histoire du cinéma.  


Dans Plus fort que le diable, ce comble de l’artificialité, ce qu’elle faisait de sa caricature de femme fatale était simplement délicieux. Elle trouvait un personnage à la hauteur de ses décalages et de sa fièvre. Qui mieux qu’une actrice dont on a dit qu’elle avait rendu géniale la fausseté pouvait interpréter une mythomane ? Huston la teignait en blonde, inspiration de styliste qui rajoutait encore au clinquant décalé de l’ensemble.


Ce qui était merveilleux avec Jones c’est qu’en jouant toujours des personnages différents et en s’appliquant avec une ténacité admirable à exprimer leur singularité, les mêmes névroses magnifiquement exposées surgissaient avec une régularité remarquable. Elle a donc réussi à être toujours différente et toujours identique, sans jamais lasser.


En la voyant dans Duel au soleil, ce grand film malade, dans La Renarde, pour deux rôles où elle est non civilisée, comme dans Station Terminus où elle est, à l’inverse, un modèle de femme de monde, je songe toujours au sonnet le plus célèbre de Louise Labé. Comme le « je » de la poétesse, les personnages de Jennifer Jones sont soumis à des contradictions inconciliables. Ils ont « chaud extrême en endurant froidure ». La métis au prénom de joaillerie de Duel au soleil, le docteur eurasien de La Colline de l’adieu sont écartelées entre deux cultures. Face à ses souffrances l’actrice, la femme, ne sait réagir que par l’excès et l’oxymore. Jamais l’apaisement n’est possible, même quand les situations sont, après tout, banales. En ce sens Jones est une actrice profondément intellectuelle ou plutôt littéraire et ce n’est pas pour rien si elle a été la silhouette pour le cinéma des héroïnes de Fitzgerald (Tendre est la nuit), Hemingway (L’Adieu aux armes), Flaubert (Madame Bovary), Dreiser (Un amour désespéré) et même Elisabeth Barrett en personne, avant de jouer une adaptation théâtrale de Portrait de femmes (un four monumental qui lui donnera, comme toujours, envie de fuir).    


Même la comédie, trop rare (Plus fort que le diable et le prodigieux Cluny Brown de Lubitsch) la voit loufoque, différente, interrogatrice, un peu à l’écart du monde. Si elle a été aussi convaincante en fantôme d’amour  dans Le Portrait de Jenny, ce n’est d’ailleurs pas parce qu’elle est éthérée (rarement une ombre a été aussi charnelle d’une certaine manière) mais bien parce que personne ne s’étonnait qu’elle puisse ne pas correspondre à la réalité, tant est forte l’impression qu’elle ne s’accorde pas tout à fait à son entourage. Dans l’optique ouvertement romantique (et aussi peu flaubertienne que possible … mais après tout qu’est-ce que cela fait ?) de Minelli quand il réalisa Madame Bovary elle était évidemment le choix idéal. Sertie dans des robes qu’elle a su porter avec une grâce contrainte, son Emma est une vision enchanteresse, trop belle, trop complexe pour le monde. 


Alors que d’autres stars, bien plus sophistiquée dans leur apparence, s’essayaient, pour toucher directement le public, à la profondeur et à la simplicité, Jennifer Jones a eu le talent de la surface et le génie de la complication. La distance qui s’instaure entre elle et nous est un gage incompressible de sa grandeur et c’est pour cela qu’il a fallu sa très grande jeunesse physique pour rendre crédible et humaine Sainte Bernadette ou la jeune fiancée que Cromwell ombrait si bien dans Depuis que tu es parti. Plus tard ses rôles les plus simples n’ont pas été ceux dans lesquels elle m’a semblé le plus inspirée (L’Adieu aux armes  ou même Un amour désespéré où tout le monde est extraordinaire sauf elle, à mon sens, qui s’y montre simplement intrigante, comme toujours, mais un peu en retrait finalement). Alors que dans L’Homme au complet gris, un film dont on parle moins, pétrie de contradictions, elle épousait avec évidence, avec une paradoxale sincérité fabriquée, les névroses d’un quotidien frustrant. Contrairement à nombre de rôles de la deuxième partie d’une carrière que son producteur de mari a voulu exemplaire de prestige et de glamour, elle avait l’âge exact de son personnage. Mais même quand ce n’était pas le cas, élégante ou sexy, en fonction de ce qu’on lui demandait, mais dans tous les cas à couper le souffle dans La furie du désir ou Tendre est la nuit, elle pouvait faire oublier, ou plutôt incorporer ce handicap apparent dans l’irréalité flamboyante ou les abymes qui l’auréolaient.  


Certaines actrices ont le don du partage. Jennifer Jones est la seule qui a réussi à avoir celui de l’incommunicabilité. Depuis cinquante ans que ses personnages hantent la mémoire et les fantasmes cinéphiliques, ils gardent intacts leur mystère et, partant, leur pouvoir de fascination.
   

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Published by Le vidame - dans Cinéma
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commentaires

Barbie Moulinex 21/12/2009 22:26


C'est Jennifer de la Starac.... elle est moorrte, mais c'est trop horrible!!!


BBJane 19/12/2009 13:58


Un hommage sensible, juste, et émouvant, qui restitue idéalement la personnalité de la dame, et me donne envie de revoir certaines de ses prestations. Merci.


roxane 19/12/2009 11:13


Connais pas.. Mais cela avait l'air quelqu'un de bien. Cela dit comme Jennifer je préfère Smith (pas Larmore, par pitié!). Et comme Jones, Gouinette...


Catherine 19/12/2009 10:27


Merci pour ce long portrait. Heureusement que les cinéphiles passionnés existent encore !


Le vidame 18/12/2009 22:10


"Et bien" et pas "eh bien" .... rhoooooooo et puis flute, j'abandonne. Désormais j'écrirai mes articles en langage SMS.