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24 octobre 2010 7 24 /10 /octobre /2010 22:20

 

Jennifer Larmore enregistra, dans ses bonnes années pour Teldec, ce rare récital avec Antoine Palloc, inspiré, au piano. Une distribution confidentielle dans nos contrées (je ne me rappelle pas qu'il ait été recensé par la presse spécialisée) n’a pas empêché que je découvre ce disque, par le plus grand des hasards, à une époque où je commençais justement à m’intéresser au répertoire anglo-saxon. Je me rappelle avoir acheté, dans une boulangerie, un petit pain au potiron pour accompagner la première écoute. Je connaissais et, oui, j’aimais beaucoup Larmore, son timbre un peu pâteux, ses sons dans les joues, ses aigus massifs et ses vocalises affolantes. Qu’on me permette d’ajouter que je pense qu’elle n’a jamais été si remarquable que dans cet enregistrement d’une richesse presque épuisante (trente numéros et presque autant d’atmosphères) et auquel je reviens sans cesse. Je n’étais dans une certaine mesure absolument pas préparé à ce voyage, sauf en songeant à cette remarque heureuse d’un critique qui disait que jamais un chanteur n’est autant lui-même que lorsqu’il chante dans sa propre langue.

Mais enfin quels choix pour commencer … Jake Heggie (un ami de la chanteuse comme d’à peu prés tous les grands noms américains ai-je l’impression), Copland, Barber, Ives évidemment et des noms moins familiers : John Duke, Lee Hoiby, Lora Aborn … Pas de romances à l’anglaise mais bien des mélodies qui puisent leurs sources dans les répertoires germaniques et français les plus exigeants et qui s’équilibrent à l’aide d’une une certaine plasticité et même à celle de chants populaires, religieux (mais jamais de Spirituals) ou laïques, d’une manière qui n’est pas sans rappeler une frange du travail de Britten. Le balancement entre séduction immédiate et exigence intervient parfois au cœur d’un même opus.  Et Larmore rend justice à tous les aspects de ce programme avec un naturel dans le dire et l’expression déconcertant qui passe d’abord par des variations d’émission d’une imagination singulière. Le chant presque liturgique, plein et rond, des hymnes de Copland (d’une ferveur perceptible), est à l’opposé du chuchotement en voix de tête de Bessie Bobtail ou de l’espèce de virtuosité syllabique de The Leather-Winger Bat elle-même très loin de l’ampleur opératique qui vient brusquement renversé l’auditeur parfois (dans Winter Song de Lee Hoiby d’ailleurs une des réussites les plus évidentes du disque). Quelque chose de la technique vocale du Musical américain passe aussi parfois sans jamais s’imposer (Richard Cory). Mais partout la chanteuse fait flotter une nostalgie et même une tristesse qui viennent d’abord de la texture naturelle de sa voix, d’habitude malmenée par les pages virtuoses ou héroïques qu’elle aborde avec crânerie. Jamais je ne l’ai entendue aussi chaleureuse et pourtant jamais je n’ai senti aussi nettement que le tempérament qu’elle exhibe avec générosité est un aspect presque secondaire de sa nature vocale.  

Il faut entendre la douceur de son messa di voce dans les mélodies d’Heggie, suivre la ligne riche de Sure on this Shining Night pour remarquer quelle musicienne attachante Larmore demeure (ou plutôt était : nous sommes en 1996). La précision est infinie et combat sans cesse la nature vocale exubérante de la chanteuse, sa nature vocale (le vibrato se fait sentir à certains moments, les aigus forte ont une tonalité un peu trop « soprano dramatique » à d’autres). Mais la voix se plie à l’interprète (ce à quoi échoue douloureusement une Deborah Voigt dans un autre disque de mélodies américaines au programme d’une force au moins équivalente) et renonce souvent à sonner séduisante ou spectaculaire, se camoufle, ondoie pour suggérer avec succès la truculence de Soldier, soldier ou l’évasion de The Astronomer, gommant ce que le moelleux peut avoir de capiteux chez elle et corrigeant l’absence naturelle de variété dans les couleurs. En somme Larmore se montre d’une éloquence musicale qu’on ne soupçonnait pas  chez une interprète qui se montre souvent assez générique quoiqu’engagée (l’anglais, ou plutôt l’américain, est d’ailleurs d’une sureté et d’une fermeté remarquables, plutôt énergique, très dessiné, pour palier à nouveau le flou vocal dû à la richesse du timbre). C’est sans aucun doute grâce à ce sens, presque inespéré, de la mélodie que la plupart des œuvres enregistrées, quel qu’en soit le registre, se gravent vigoureusement dans l’esprit et dans l’oreille de l’auditeur bienheureux.       

 

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Published by Le vidame - dans Récital au disque
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commentaires

Michel Parouty 15/11/2010 20:54



Tout à fait! on passe un bon moment sans prétention



Le vidame 15/11/2010 20:28



Je suis méfiant (mais pas totalement réfractaire) quant à Larmore dans le répertoire français. Une des choses les plus atroces que j'ai entendu de ma vie fut sa mort de Cléopatre
retransmise à la radio. Sans ligne, sans musique, sans mot, le son gros, l'aigu dur et le grave vilain. Ca remonte à il y a presque 10 ans je crois et depuis elle s'est manifestement refait une
santé. Ou alors son imagination s'est développée. Sa Gertrude du Met est monstrueuse vocalement mais elle me fait le même effet que la Médée de Plowright ... je suis fasciné.


Ah et puis son récital "tragique" (avec justement Cléopatre et les adieux d'Andromaque par Barber) a plutôt bonne presse.



Nicolas (de) Peyrac 15/11/2010 01:55



Eh non, je n'aime pas cet air, Sesto or not Sesto : vraiment tout ce qui me barbe dans Vivaldi, mais chut… Wir sind belauscht mit Ohr und Blick



jameswest 15/11/2010 01:47



Oui da, cher Nicolas, c'est strictement le même air, à la croche près, seules les paroles sont -légèrement-modifiées... Un des innombrables exemples de recyclage made-in-Vivaldi!


Comment, vous n'écoutiez pas les sublime air de Ruggero pour castrat et flûte solo "sol da te"... ici transposé à l'octave et chanté par Sesto Bruscantini? 



Nicolas (de) Peyrac 15/11/2010 00:50



Oui, j'y étais ! Phydilé était tellement bien chanté que je me suis endormi. Et pourtant les ennemis ont tout pris, tout pris, tout pris, jusqu'à notre petit lit. Le clou du concert
était  la  création posthume des Cinq Chansons pour Marthe de Poulenc. Bouleversant. Surtout la dernière, basée sur une prosopopée du chien, mais sans paroles, et sur deux
notes seulement. Encore plus poignant et dépouillé que les Litanies à la Vierge Noire. Le grand Poulenc, quoi.


 


"Andero, gridero, volero" ? C'est le même que "Andero, chiamero dal profondo" ? Quand j'écoutais la version Scimone (ça fait un bail ), je zappais tout sauf les airs d'Alcina par Valentini-Terrani. Non, je suis injuste, j'aimais bien Carmen Gonzalez aussi.