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30 décembre 2009 3 30 /12 /décembre /2009 17:19






Symboliquement on aimerait que ce soit la dernière prise de rôle de Stignani. Au disque elle a laissé ensuite une Fidalma un peu embarrassante, sans faute mais sans sourire (un comble !) et engoncée. Et un tardif Orphée. En Grande Vestale elle était encore sidérante d’impact et de facilité, avec le grand ton musical qui convient à cette musique et une véhémence étonnante. A ses côté Callas paraissait presque modeste (et s’appliquait à la paraitre sans doute). Simionato, elle, fera vraiment ses adieux dans un rôle classique dans lequel on ne l’imagine pas : la douce Servilla de La Clémence de Titus. C’était une sortie sur la pointe des pieds, mais infiniment plus digne qu’une ultime et poitrinante Princesse de Bouillon ou Ulrica. 


Entre elles deux six ans d’écart (seulement ? Oui mais Simionato est une survivante et surtout s’épanouira après la départ de sa glorieuse ainée) et en commun Adalgisa avec Callas et Amnéris pour les deux Aïda studio de Tebaldi. Une école aussi sans doute, une éthique du chant, un sérieux, un respect. Après viendront, dans les mêmes rôles verdiens et véristes, les charbonneuses, les Cossotto (qui à au moins pour elle un timbre et parfois une impavidité élégante), les Barbieri, les Obraztsova (que j'aime pourtant, mais pour d'autres raisons), les Gorr, les Zajick aujourd'hui. Et même une Kasarova qui se lance le temps d'un récital. Toute poitrine dehors, tout métal aussi, et tout ce qui ne faut pas à Eboli ou à Amnéris. Stignani et Simionato se contentaient de chanter sans jamais surexposer ni la couleur ni le grave, laissant s’exprimer des timbres colorés, naturellement expansifs. Elles n’avaient pourtant pas les mêmes moyens, ni le même foyer. L’aigu était chez l’une comme chez l’autre d’une aisance prodigieuse et surtout d’une projection large et solide, comme celui d’un soprano. Mais la seule Stignani avait pour elle le grave le plus naturel, le plus profond de l’histoire du disque. Dans la scène du jugement d’Aïda (avec Gigli et Canaglia), elle en faisait ressortir toute l’obscurité âpre et désolée (avant un si bécarre « comme une maison » aurait dit Tubeuf …. Ou Hansk) pour une composition impériale. Simionato était de ce point de vue, plus modeste (mais qui a jamais eu les moyens de son aînée ?) et écouter à la suite leurs deux Ulrica est édifiant de ce point de vue. Là où Giulietta compose vocalement, Ebe est l’évidence noire même.





Leur deux carrières furent également éclectiques en  solides troupières qu’elles étaient, du contralto le plus profond (Ulrica, Fidalma, Orféo ou la Zia Principessa de Suor Angelica) au falcon et aux sopranos (Valentine et Iphigénie en Aulide pour Simionato … Annchën, celle de Weber, pour Stignani, traduite et sans aucun doute trahie). Et tous les rôles qu’on attend du premier mezzo de la Scala : Amnéris, Azucena, Eboli, Laura de la Gioconda, Santuzza, la princesse de Bouillon, Adalgisa, Charlotte, Carmen, Dalila, Marina.  Simionato passait pour plus légère et moins systématiquement sérieuse : elle débuta aux Mozart les plus ensoleillés (un ardent et coloré Chérubin avec la comtesse de Tebaldi) et aux Rossini les plus vocalisants, prenant un peu la suite de Supervia. Elle disait que les fioritures ne s’apprennent pas et on sent bien à l’entendre qu’elles viennent comme elles peuvent, par surcroit plus que comme fin. La discipline de Stignani était encore autre chose et elle aurait pu sans doute en remontrer à beaucoup quand il s’agissait de dessiner réellement des vocalises. D’ailleurs, comme Simionato encore, elle enregistra « Casta Diva » (même Marian Anderson le donnait, presque comme un air sacré, ce qu'il est, dans une certaine mesure) mais sans oublier la cabalette. Dans la prière le timbre de l’ainée est plus lourd, celui de la cadette plus séduisant et reconnaissable à la première mesure. Chez les deux l’étoffe est considérable, somptueuse, mordorée, la texture d’une solidité à toute épreuve et l’élégance de la ligne sans faille.






Dans l’absolu Stignani aurait d’ailleurs plus été à sa place en Norma qu’en Adalgisa dont elle ne pouvait plus, au moment où elle l’enregistrait pour la seconde fois (la première c’était avec Cigna), restituer l’indispensable juvénilité, la lumière. Mais évidemment avec Callas elle faisait au moins jeux égal pour la pâte et la noblesse et elle pouvait lui répondre dans les  duos (et les vocaliser). Simionato donnait sans doute mieux l’impression de la sveltesse vocale, de l’élan, qui éclairent Adalgisa, et aussi ses autres rôles belcantistes (Giovanna Seymour, Roméo ou Leonora de La Favorite, dont s’emparait une Barbieri au même moment) sans cesser pour autant d’exercer une impressionnante autorité vocale (question de couleurs, mais aussi de ton). Dans la Valentine huguenote (elle y remplaçait Callas qui avait eu peur de s’aventurer dans ces terres étrangères face à la jeune et radieuse Sutherland en Marguerite), en italien, tronquée et transposée (mais sans craindre le contre-ut) elle donnait un poids musical miraculeux à chacune de ses interventions, et son grand récitatif, sculpté à la serpe, était celui d’une tragédienne vocale exceptionnelle, une présence en somme, dont le timbre brulant éclabousse la partition. Ce n’était plus tout à fait du Meyerbeer mais c’était du grand chant. Cette incisivité éloquente du phrasé, c'est la même qui rend remarquables, par exemple, les quelques phrases de récitatifs avant le grand air de la Favorite.

Stignani eut rarement l’occasion de chanter les tous premiers rôles. En tout cas pas les premiers rôles glamours et payants de jeunes filles. Mignon je n’en suis pas sûr (alors que Simionato le chanta avec Di Stefano, mais avant sa reconnaissance internationale. Un témoignage existe) et Santuzza est un cas un peu à part. Pas de Valentine, d’Iphigénie, de Rosina, de Cenerentola, de Dorabella, de Leonora. Mais en revanche on lui confiait Waltraud et Brangaine, un de ses premiers rôles à la Scala et un de ceux qui assurèrent sa réputation et son statut. Pour les appels du II, elle n’était pas fiévreuse et angoissée mais purement et sublimement vocale. Elle pensait que c’était ce qui lui allait le mieux, ces rôles silhouettes qui peuvent être parfois chants avant tout. « Je suis quelqu’un sans histoire, sans drame » s’évertuait-elle à répondre aux journalistes. « Votre rôle préféré ? » - « Orphée » et elle le chantait d’ailleurs à contre-courant de ce qu’il devrait être : calme, mélancolique, maternel même. Pas de Fidès du Prophète non plus cependant, guère à la mode en ce temps en Italie et on ne peut que le regretter.





Finalement, comme Simionato, son plus beau rôle ce fut peut-être, à l’opposé du poète demi-dieu, Eboli. Dans ses échanges avec une Canaglia presque policée par contamination, la majesté de Stignani, son ampleur, sa puissance rétablissait la réalité historique : à savoir que la princesse borgne était elle trois fois Grande d’Espagne tandis qu’Elisabeth de Valois n’était, après tout, que la petite fille de marchands Florentins.  Personne n’a eu, à ma connaissance, dans « O Don Fatale », et sur un seul souffle, à la fois le grave écrasant et menaçant, tragique, mais en rien caverneux, et l’aigu flamboyant qui s’attarde sans devenir un cri. L’architecture de la musique de Verdi, sa dynamique, rendraient redondante l’expressivité banale à laquelle d’autres, moins douées vocalement, ont recours (où alors elle peut être reprise à l’envers, comme le fait si bien Regina Resnik, en récital et en intégrale). Simionato  a bien entendu la leçon, qui fait de sa princesse un modèle de réserve, de pudeur et finalement de couleurs séduisantes, exploitant ce que les siennes avaient d’exceptionnelles, comme dans sa fantastique Santuzza, où jamais elle ne s'abaissait à jouer à la marchande sicilienne.

Parce qu'en dépit de leur timbre charnu et de leur langue colorée de natives italiennes, en dépit des maladresses ou des excès scéniques (certaines vidéos sont redoutables) Stignani comme Simionato surent, la seconde s'inspirant sans doute de la première, rester superbement stylée dans le drame comme dans le mélodrame. Des classiques en quelque sorte.


   

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Published by Le vidame - dans Musique
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commentaires

Monsieur Taupe 14/07/2011 16:40



La Servilia de Simionato peut être entendue ici


Attention, Sesto est chanté par Luigi Alva 



L'Exorciste 31/12/2009 01:37


Regardez-moi.

Combien de doigts, là ?


Le vidame 31/12/2009 00:47


"Mais on perçoit très bien le rapport que Callas et Stignani essayent d'avoir pour équilibrer le large format de la soprano, la seconde presque timide, la première trrrrrrrrrrès autoritaire."

Je voulais dire exactement l'inverse.^^

Je suis tout troublé par Edda Moser c'est pour ça.


Le vidame 31/12/2009 00:06


Je n'avais pas regardé de si près la photo que j'ai mise de Simionato en Adalgisa.
Sa plastique semble bien, conformément à sa réputation, être des plus flatteuses. Je suis même impressionné.
Que nous en dit James West, manifestement spécialiste de la Diva sexy ?


Le vidame 31/12/2009 00:03


Tout s'entend ici sinon (je ne peux pas m'y risquer, mes écouteurs sont morts, hélas ... que mon sort est amer !)

http://www.youtube.com/view_play_list?p=B70D1734ADD80D02&search_query=fedora+barbieri+gluck