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7 décembre 2009 1 07 /12 /décembre /2009 20:18



Encyclopédie subjective du cinéma


Un des bonheurs de la rétrospective Leisen de la Cinémathèque Française, l’année dernière. Le souvenir que j’en ai commence à devenir brumeux mais l’impression, le sentiment de plaisir intense que m’a donné le film lors de son visionnage demeure vivace, en dépit d’une copie pourtant délavée (quand quelques photos de tournage confirment que ce devait être un éblouissement visuel comparable à peu d’autres).

Joan Fontaine dans ses mémoires n’est pas tendre pour The Frenchman Creek’s, qu’elle considère, au milieu d’une série de réussites (Femmes, Rebecca, Soupçons, Tessa, Jane Eyre …) comme un film mineur et même raté. Selon elle, Michel Leisen (qu’elle retrouvera pour le délicieux Darling, How could you ?) ne semblait s’intéresser qu’aux costumes et aux décors et négliger ce qui, pour les tenants du cinéma de prestige restait, le plus important à l’époque, à savoir la direction d’acteurs. Quand on voit ce que Leisen a pu obtenir de Charles Boyer, d’Olivia de Havilland, de Dorothy Lamour, de Don Ameche ou de Claudette Colbert l’affirmation laisse songeur. Leisen détestait apparemment le script de son film, il est possible qu’il se soit consacré à ce qui relevait du visuel (mais pas simplement à ce qu’il filmait, à ce qui était vu : la manière dont il filme est évidemment essentielle ici), en laissant de côté le « contenu » du film, ses dialogues et son intrigues, acteurs compris. Il avait le budget pour (un des plus importants de toutes les années 40). Au demeurant Fontaine est dans ses très bonnes années, sans rien de la sécheresse qui la perdra un peu plus tard : ultra féminine et sophistiquée (ce qui est idéale pour son rôle de grande dame blasée) mais en même temps fondante comme un bonbon. Et ni Basil Rathborne dans un rôle de méchant européen qu’il pourrait jouer les yeux fermés, ni Arthur de Cordova qui évite soigneusement toute caricature en pirate romantique ne déméritent, en dépit du faux accent français du second.

Autour d’eux, un enchantement. Pour une histoire inspirée d’un roman de Daphné du Maurier et qui n’est qu’un prétexte à des arabesques fleuries autour du sujet. Au temps de la Restauration Anglaise, une grande dame mariée tombe amoureuse d’un pirate français qu’elle cherche absolument à sauver de la potence. Curieusement c’est un véritable film de vacances, en costumes (en ce sens c’est un film qui illustre à lui seul un genre) : l’héroïne initie son parcours en fuyant la ville pour se reposer dans sa propriété en Cornouailles et profiter du grand air et du soleil avec ses enfants. Mais « l’aventure viendra de la mer » et  c’est finalement la maman qui jouera à la poupée, et qui se déguisera en princesse, en bergère, en pirate. Tout a un parfum de rêve de fantasme, d’irréalité, même quand le danger réel est très proche. La scène de lutte entre Rathbornne et Fontaine, très longue, presque sadique, éclairée à la chandelle, a ainsi quelque chose d’un cauchemar enfantin, jusqu’à dans son aboutissement (Rathborne écrasé par une armure). A certains moments on peut même se demander si toute l’aventure n’est pas un rêve, le pirate s’introduisant d’abord dans le récit par la chambre de la dame, qu’il occupe, et enfume, en son absence.  L’importance de l’élément nocturne (le film commence à 3h du matin) ne peut que renforcer cette sensation.

A ce tendre onirisme Leisen offre sur un plateau une flamboyance poétique. Tout ce qu’il touche se transforme en or et la découverte du bateau de pirates par l’héroïne est par exemple, presque féérique, tandis que la manière dont il filme Fontaine en garçon puis en fille, pour la plus grande confusion d’un témoin, est d’une sensualité shakespearienne troublante.  Le spectateur n’est jamais écrasé par la splendeur de la production que Leisen intègre parfaitement à l’action et ordonne avec une élégance caractéristique. Dès le début du film la protagoniste échappe à la capitale. Le réalisateur s’applique donc d’abord à rendre agréable à l’œil certains focus pourtant peu luxueux a priori, comme une vieille maison de campagne désertée depuis longtemps ou une compagnie de pirates (dont certains particulièrement mis en valeur par l’œil attentif de Leisen). Tout sera beau, magnifié par un technicolor qu’il voulait éblouissant, lumineux, mais sans l’agressivité éclatante des grandes productions des années 1940. Cerise sur le bateau*, le film est comme tissé par un score spectaculaire, variations symphoniques autour du Clair de lune de Debussy, alors très familier, dont le romantisme revendiqué n’est pas pour rien dans le charme de l’ensemble. S’il est un film dont le plumage est bien accordé au ramage, le voici.   

Invisible évidemment hors copies US (on se demande bien pourquoi. Peut-être parce que les copies conservées demanderaient une restauration importante) comme, hélas, la grande majorité des films de Michel Leisen.

 

 

* Pardon. Pitié. Grâce.

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Published by Le vidame - dans Cinéma
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commentaires

Catherine 08/12/2009 12:30


Très joli film effectivement et qui mériterait une sortie en DVD, car il vaut bien mieux que d'autres films du même style. En plus Joan Fontaine est éblouissante dans ce rôle assez à l'encontre de
ces rôles habituels.