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14 janvier 2010 4 14 /01 /janvier /2010 18:57





Tom me disait, il y a déjà longtemps, que pour nous, malheureux français, même ce prénom si simple a l’écrit était  imprononçable. Il faut faire succéder à une espèce de jota espagnole un r roulé. Essayez pour voir, un soir d’oisiveté. Si elle avait joué à Hollywood (et quand elle débutait on la comparait beaucoup physiquement à Ingrid Bergman. Moi elle m’évoque plutôt à la fois Wendy Hiller et Katharine Hepburn) on lui aurait sans aucun doute demandé de simplifier son patronyme. « Gré Brouwenstijn ». Comment espérer faire une carrière internationale avec un nom pareil ?  Il fallait bien des vertus exceptionnelles.

Justement Tubeuf est « fan jusqu’à l’adoration » quand Cabourg ne l’aime guère et quand l’un s’extasie sur son Elisabeth de Valois, l’autre la trouve « trop peu latine » (horreur … horreur …). On ne fait pas moins « latin » en effet que le soprano de Brouwenstijn. Est-ce un empêchement pour un tel rôle ? Vaste débat que j’agite régulièrement ici et ailleurs et sur lequel je ne reviendrai pas. En attendant, pour l’apprenti mélomane que j’étais, cette discussion, par presse interposée, m’interpelait assez pour que je retienne ce nom terrible bien avant d’entendre la moindre note émise par une voix dont je ne percevais pas très bien la nature. Un rendez-vous manqué eut lieu avec La Walkyrie Decca sous la direction de  Leinsdorf, un de  ses rares  enregistrements studio (pour le reste il faut se contenter d’une poigné de récitals, d’une version tronquée de Tiefland, d’un Requiem de Verdi et d’une 9ème Symphonie de Beethoven dirigée par Cluytens). Mais cette musique emphatique et désespérément bruyante et anarchique à mes oreilles, non touchées par la grâce wagnérienne, ne pouvait que me masquer les qualités de la chanteuse, surtout en Sieglinde dont chaque intervention m’ennuie à périr, quelle qu’en soit l’interprète.    

Et pourtant … Certains timbres sont naturellement froids et obligent les chanteurs à un excès d’inventions et d’arabesques pour les rendre expressifs. A l’inverse la Néerlandaise avait la voix la plus naturellement vibrante (et parfois littéralement) du monde, à la manière de Lehmann. Avec cette texture serrée, charnelle et cependant si pleine de clarté, toutes ses notes deviennent vivantes et fiévreuses, ce qui l’oblige a un surcroit de discipline dès qu’elle aborde les formes closes du classicisme, jusqu’à étouffer sa spontanéité sous la maitrise avec quelque chose de presque péremptoire. « Sois sage ô ma voix et tiens toi plus tranquille ». Ainsi Brouwenstijn ne s’offre pas d’emblée, elle se découvre et finit par enivrer, à faire paraitre toutes les autres, dans les mêmes rôles, un peu pâles et fades ou faciles. Parallèlement au moment où la séduction opère, au fur et à mesure de l’écoute, la chanteuse elle-même se libère de son carcan, la voix se chauffe et s’embrase et s’illumine sur des aigus éblouissants. Car Brouwenstijn fait bien partie de ces sopranos qui, paradoxalement, gagnent en chaleur quand la tessiture s’élève, comme si la voix ne s’épanouissait totalement que dans les sommets. Au demeurant le foyer dans le medium est réel et même, déjà, brûlant. Mais l’aigu l’est, miraculeusement, encore plus, alors que le grave peut rapidement devenir sourd (d’autant qu’elle ne chante pratiquement jamais en voix de poitrine). Je n’ai jamais entendu une voix dont la chair soit aussi caractéristique et reconnaissable, plus encore que le timbre proprement dit. Le vibrato rapide et serré est évidemment essentiel à son individualité mais la rondeur incarnée qui se dégage de ses interprétations l’est tout autant. Quand Brouwenstijn chante une note, on a l’impression qu’on pourrait la saisir à pleines mains.

Cette expansivité flamboyante naturelle, qui m’émeut tant, était en plus équilibrée non seulement par cette discipline dont j’ai déjà parlé, mais encore plus par une pudeur et une dignité qui, même dans les éclats véristes de Tosca (qu’elle a beaucoup chanté), ennoblissent encore la musique. Il ne faut pas non plus imaginer quelque chose de marmoréen dans l’expression, car le sens du texte de la chanteuse existe bien  et s’exprime parfois avec violence : c’est plutôt une qualité naturelle de couleur autant qu’une certaine idée du phrasé et de la nuance vocale qui place immédiatement si haut les personnages qu’elle incarne.

Et ce soprano qu’on qualifiera, faute de pouvoir mieux définir son charme, de radieux fut ignoré des maisons de disques, des firmes parallèles (du moins jusqu’à il y a peu) et du grand public. Des Eva, des Sieglinde à Bayreuth, une Elisabeth de Valois dans une production célèbre à Covent Garden, mise en scène par Visconti, n’ont pas suffi. Pourtant son répertoire fut celui, classique, des grands sopranos lyriques : Fidelio, Chrysothémis, Agathe,  les Wagner blonds (avant tout Sainte Elisabeth que Karajan dirigea), les Verdi les plus lyriques, Aïda, Amelia, Desdémone (encore à Covent Garden), les deux Leonora, Tatiana, les Mozart les plus larges…  On nous rend petit à petit, précieusement archivée par la radio de son pays, ces rôles avec un entourage maison, dont le nom décourage pas avance la critique. Et on se perd un peu dans sa discographie studio, pourtant maigre. Philips a édité une compilation qui pioche dans un récital Wagner-Verdi dirigé par Moralt avec des compléments pris un peu partout « Ah perfido » et le premier air d’Agathe (récupéré dans une sélection d’extraits). Manquent encore, au moins,  l'air de Santuzza, celui de Rezia (en allemand) et le duo du Bal Masqué avec Frans Vroons. EMI aussi a republié (mais je ne me le suis pas encore procuré) semble-t-il un récital plus tardif avec un programme similaire, Puccini en plus. Le studio éteint un peu sa vibration et on sent davantage ce que l’italien peut avoir de forcé, même si la noblesse congénitale et l’allure dans la ligne de chant, l’attention portée aux nuances évidemment et l'aisance considérable de l'aigu, demeurent.




On se tournera plutôt vers les pirates qui documentent à plusieurs reprises une Elisabeth de Valois à la hauteur du mythe, comme ailée dans la romance, sans contraintes ni attachements au sol, mais résolument tournée vers une juvénilité féminine extrêmement séduisante. Plus soprano que Falcon, bien entendu. Ou on écoutera sa Leonora du Trouvère lumineuse de couleurs et quasiment idéale de galbe, respirant haut et large à la Tour. Et évidemment sa Léonore de Fidelio ardente et emportée, dont chaque phrase se colore, se tend et s’amplifie sans jamais perdre de sa clarté vaillante. Rien de masculin ni même d’ambigu, rien d’héroïque à la Mödl, mais la revendication du vivant. Enregistrer l'opéra de Beethoven avec elle était le dernier projet de Bruno Walter.

J’aimerais vraiment connaître sa Chrysothèmis et son Iphigénie dont un extrait surexposé est disponible dans le coffret anniversaire Ponto. A l’écoute de ce « O malheureuse Iphigénie » (version allemande) ce qui frappe surtout, c’est par la vivacité des tempi qui n’empêche pas, chez la chanteuse une maîtrise remarquable de l’arternance piano-forte. En tout cas ce Gluck manque au coffret A portrait of Gré Brouwentijn, sorti l’année dernière et dont j’ai dit un mot rapide en décembre après avoir découvert sa parution. Portrait néerlandais (en live et à la radio) qui la saisit essentiellement à la fin des années 40 et au début des années 50, autrement dit dans ses plus belles années (elle  fait ses débuts en 39 et ses adieux, dans Fidelio, son rôle chéri, en 71) et qui est absolument indispensable. Les récitals la montrent dans des pages de Don Carlo, d’Aïda, du Trouvère qu’elle connait bien et qu’elle parfois enregistrées par ailleurs, mais on tient probablement ici sa plus éblouissante version de l’entrée d’Elisabeth dans Tannhäuser, avec son émission haute, peu wagnérienne peut-être, mais dotée d’un geste, d’une ardeur et pourtant d’une plénitude incomparable. Son Elsa intégrale étant totalement inconnue, j’ai découvert,  avec la joie que l’on peut imaginer, toujours dans le cadre d’un récital radio, toute la scène de la chambre, ou face à un ténor un peu chevrotant mais investi et  finalement poétique, Brouwenstijn libère totalement les vannes de sa féminité fiévreuse et emporte tout, y compris l’orchestre, tout en soutenant à la perfection une tessiture de plus en plus élevée.  

Au hasard des plages on entendra aussi une comtesse des Noces à contre-courant, le temps de son deuxième air, de ce qui est offert habituellement dans le rôle, presque en colère, autoritaire et sûre d’elle-même avec des effets de phrasé et de diction surprenants et un peu maladroits (comme ce « Susanna » qui accentue la dernière syllabe). La ligne a beau être parfaite, une fois encore, ce Mozart-là la restreint vocalement sans doute trop. On la préférerait en Donna Anna ou en Fiordiligi. Le sentiment est un peu identique à l’écoute  du duo Mickaëla-Don José où, dans ce corset du numéro fermé, le grelot de la voix et sa diction un peu pointue et appliquée en français paraissent presque vieillots. Pourtant sa romance d’Antonia des Contes d’Hoffmann est éblouissante encore, le trop plein vocal de la chanteuse, sa lumière aussi, semblent trouver à s’exprimer naturellement dans les inquiétudes du rôle. Du coup l’air de salon devient comme dangereux, ce qu’il est précisément censé être.  Aucun doute quant à l’exaltation et la phtisie du personnage.  Dans la même logique les lieder de Brahms et de Wolf, choisis pour clore l'hommage, sonnent-ils liquides et vocaux comme jamais, extrêmement séduisants dans un registre fleuri, alors qu’on l’attendait, a priori, peu dans ce répertoire.

Aux récitals s’ajoutent de très larges extraits de représentations Amsterdamoises de Tosca et des Contes d’Hoffmann.  Une Tosca néerlandaise (avec Jan Deskern) existait déjà mais cet affrontement avec Scarpia (jusqu’au « Vissi d’Arte ») est spectaculaire jusqu’à dans l’incroyable tenue qu’elle offre au grand air, transcendé par la dignité de son interprète, sans pathos ni sanglot mais éminemment musical. Les Contes en néerlandais marquent ses grands débuts nationaux en Giulietta (qu’illustre la photo en couverture du coffret). C’est tout l’acte vénitien qui est restitué permettant à Brouwenstijn de faire valoir son aigu royal au détriment d’un grave étouffé. Son duo avec Hoffmann l’oblige à des persiflages sourds dont l’impact dramatique, pour être réel,  n’en est pas moins peu orthodoxe.

Le soprano franc de Jenufa ne la soumet pas à de tels dilemmes. Je ne connaissais l’œuvre que dans la version studio Decca (je n’ai même pas entendu Jurinac et Mödl) et j’avais simplement entendu le duo final  avec Brouwenstijn dans le même coffret anniversaire Ponto. Gala profite du coffret pour publier l’intégralité de cette Jenufa en néerlandais. Autant j’avais le souvenir, flou cela dit, d’une austérité un peu sèche, cérébrale presque chez Södeström, autant le lyrisme tendre de Brouwenstijn m’a bouleversé, comme cette manière de s’emparer directement de la musique de Janacek, de lui reconnaitre ce qu’elle peut avoir de noblement romantique. Cette Jenufa de 20 ans éblouit par la couleur et la projection de son aigu mais touche par le soyeux de l’incarnation.

A qui voudrait prolonger cette ballade je conseillerais de faire un tour ici,   (qui recense essentiellement des enregistrements plus tardifs que ceux du portrait absolument inédit) et encore  et surtout d’écouter ces disques.






Détails du coffret Gala A portrait of Gré Brouwenstijn

Disques 1 et 2

Jenufa (en néerlandais) avec Frans Vroons (Laca), Lidy Van der Veen (Kostelnicka), Jan Van Mantgem (Steva) Annie Delorie (Rychtarka) et Cara Canne Meijer (Karolka). Amsterdam, 13 juillet 1951. Sous la direction de Paul Pella

Dernière plage du disque 2 + Plages 1 et 2 du disque 3

Concert Radio avec Jan Van Jan Van Mantgem. 17 juin 1951. Sous la direction de Jan Van Raalte.

Duo de la chambre de Lohengrin, Dies Bilnis ist bezaubernd schön (La Flute enchantée), E Susanna no vien ... Dove sono (Le Nozze di Figaro)

Disque 3

Acte Troisième des Contes d'Hoffmann en néerlandais avec Frans Vroons (Hoffmann) et Theo Baylé (Dapertutto). Amsterdam. 13 Mars 1948. Sous la direction de Willem Van Otterloo

Disque 3

Concert radio avec John Van Kesteren. Fevrier 1948. Sous la direction de Henk Spruit.

Allons ! Courage (Les Contes d'Hoffmann), Elle a fui la tourterelle (Les Contes d'Hoffmann), Parle-moi de la mère (Carmen).

Disque 3

Concert radio. 28 mars 1954. Sous la direction de Rae Jenkins.

Klänge des Heimat (La Chauve Souris), So elend un so treu (Der Zigeunerbaron)

Disque 3 et 4

Concert radio avec Giuseppe Campora. 26 novembre 1953. Sous la direction Arturo Basile.

Dich, teure Halle (Tannhäusser), D'amor sull'ali rosee, (Il Trovatore), Tu che le vanita (Don Carlo), Qui Radames verra ! et La Fatal pietra (Aïda), Gia nella notte densa (Otello).

Disque 4

Tosca Acte II depuis Dov'è Angelotti jusqu'à Vissi d'arte. Avec Justus Bonn (Mario) et Scipio Colombo (Scarpia). 21 octobre 1957.

Disque 4

Lieder de Brahms (Meine liebe is Grün - incomplet - Komm bald, Rühe Süssliebchen)

Lieder de Wolf (Anakréons Grab, Gesang Weylas, der Gärtner)

11 mars 1959. Felix de Nobel, Piano.


Edit : A l'instant où je termine cette évocation j'écoute le récital Philips que je regrette d'avoir expédié un peu rapidement. Les Wagner (Elisabeth, Elsa et Senta) sont resplendissants avec un souffle, une tension (la prière !) qui ne sont nullement un empêchement à la pureté et la même aisance et le même soin qu'elle apporte toujours à exploiter la palette des nuances. Pour juger directement des Verdi, on ira son large et enveloppant "Madre, pietosa Vergine" à partir d'un des liens que j'ai donnés plus haut. Ce que j'ai entendu sur youtube me semble, en revanche, systématiquement écraser ce qui fait le prix de cette voix et les extraits ne sont pas très représentatifs (la moins bonne des 3 ou 4 Elisabeth de Valois disponibles, dans le duo avec Zampieri.)    







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Published by Le vidame - dans Musique
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commentaires

Le vidame 08/04/2011 23:16



Merci. Je vais sacrifier deux jeunes vierges pour en remercier les Dieux.


Par contre je suis surpris. Stich-Randall, Wilma Lipp et Hilde Zadek font partie des noms à propos desquels je fais des recherches systématiques mais je n'avais pas entendu parler de ce coffret,
encore.


Martha je connais, oui, il y a beaucoup de musique (je veux dire que la sélection n'est pas mince) et le résultat est formidable, même si Stich est sans doute trop surnaturelle pour un
tel rôle. MAis je connais pas d'autres versions, en réalité.  



Amurat 08/04/2011 03:56



P.S. Pardon, j'oubliais Hilde Zadek, à qui doit revenir sans doute la Valse rhénane, et j'oubliais Stich-R et Rössl-M dans Martha (mais ça, vous devez connaître déjà). En fait le coffret est
sorti il y a un an déjà !



Amurat 08/04/2011 03:51



Et voyez : Fortune fait tourner sa roue en votre faveur, sans passer par la case prison.


Gala vient de publier un coffret réunissant des "sélections" d'opéras allemands des années 50, et on y trouve les extraits du Freischütz avec Madame, Berry, Kmentt et Rosl Schwaiger (qui chantait
donc autre chose que Barbarina). Et comme un bonheur n'arrive pas seul, il y a aussi des extraits de l'Oiseleur avec Patzak et Wilma Lipp !


 


http://www.arkivmusic.com/classical/album.jsp?album_id=460879


 



Amurat 08/04/2011 03:11



Le récital Philips de Brouwenstijn sera réédité ce mois-ci par Newton :


http://www.prestoclassical.co.uk/r/Newton%2BClassics/8802061


Ils se sont contentés de reprendre le CD Legendary Classics paru en 1990, sans ajouts. Donc on y trouvera l'air d'Agathe mais pas la scène de Rezia, seulement accessible dans le récital Preiser
qui, excepté "Ah perfido", offre plus de choses apparemment.


 


 


 



Amurat 09/02/2011 18:04



Je farfouillais dans le livret d'Achille in Sciro de Métastase, et je tombe sur l'ensemble du récitatif de "Ah perfido !", qui est donc emprunté aux imprécations de Déidamie quand elle
pige qu'Achille a viré sa gonella pour suivre Ulysse. Timeo Danaos et roba ferentes. Aucun souvenir d'avoir lu que le texte de l'air de Beethoven provenait en partie de là.