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5 novembre 2009 4 05 /11 /novembre /2009 14:17






Monsieur Segalini nous l’a assez répété : « Et un jour Callas vint ». Dans Rossini, Bellini, Donizetti et autres compositeurs en « i » sa voix remplaça, annula même, celle de Pagliughi, de Galli-Curci, Dal Monte ou Carioso. Le soprano léger était mort, vive la « soprano dramatica coloratura » dans Rosina, dans Gilda, dans Lucia, dans Amina. Par extension il fallut que les mêmes types de voix, volumineuse, corsées, pleines, rondes et aux graves aisés mais vocalisant en force s’emparent de la Cléopâtre haendelienne,  de Constance et de la Reine de la Nuit et pourquoi pas de Lakmé. Aux anciennes titulaires de ces rôles on laissait, un peu parce qu’il fallait bien qu’elles chantent quelque chose, l’Olympia des Contes d’Hoffmann (mais c’était bien mieux si une « soprano d’agilita e di forza » à la triple personnalité vocale pouvait chanter les trois rôles), une poignée de rôles d’ingénues sans virtuosité (la Sophie du Chevalier à la rose comme celle de Werther ou Sœur Constance), Oscar du Bal Masqué et puis Zerbinette (qui fut créé pourtant par Siems : première Maréchale et première Chrysothémis) la tard venue. On vous souhaite bien du plaisir, mesdames. Hors le velours point de salut et surtout pas dans la soie. Qui dit « voix colorées » semble dire systématiquement « voix expressives » et c’est ainsi que certains ont pu être bouleversés par l’art dramatique d’une Dimitrova, pourtant parfois remarquable d’impavidité (écoutez ses récitatifs, c’est souvent édifiant). A l’inverse, parce que Lili Pons était si vainement folle de son suraigu en Lucia, ou Wilma Lipp si tendre de timbre en Reine de la Nuit, il fut établi qu’un soprano clair et argenté était systématiquement imperméable à l’émotion ou simplement à l’expression. 


Ensuite le disque s’en est mêlé ou plutôt le compact qui acheva ce qui avait été initié dans les années 50. Car pendant un temps les deux voix, au moins sur les marchés nationaux, avaient, au disque et à la scène, brillé ensemble. La révolution callassienne ne s’est pas faite en un jour, ni même en dix ans. C’est nous qui aujourd’hui sommes incapables de nous en détacher et n’avons retenu que la moitié d’une époque de transition. Quel rossignol de l’immédiat après-guerre provoque encore l’admiration ? Il faut pour cela les vertus exceptionnelles de Rita Streich (et encore : essentiellement en Allemagne).





Jenny Lind, le premier de nos rossignols, qui déjà ne chantait pas uniquement les folles belcantistes mais se tournait vers Bach et inspirait Mendelsohn, mais pas Verdi qui la détesta. La rigueur, la clarté protestante et les envolées vers un ciel qui n'a rien de latin ou de catholique.  

Si tous nos sopranos perlées n’ont pas la discographie conséquente de Streich (regroupée dans un superbe coffret DG) elles ont bien enregistré pourtant, et même on leur a offert des récitals. Des anthologies d’ « airs pour colorature », des albums Mozart, des bouquets de lieder. Mais qui s’intéresse assez à ces disques modestes pour les rééditer, autrement que fugitivement (au mieux) ? Les noms ne parlent plus et le format spécifique des LP ne peut pas se transposer tel quel en CD. Il faudrait pour contenter le public pouvoir coupler deux enregistrements, ce qui n’est pas toujours possible – encore que Geszty ou Köth ont une discographie dont on ne suspecte pas, de notre côté du Rhin, l’abondance. (Et pourtant Decca l’a très bien fait, ressortant de ses cartons d’enthousiasmants et imparfaits récitals de James MacCracken, Felicia Weather ou Huguette Tourangeau dans les formats d’origine). Un nombre incalculable de richesses dorment un peu partout dans le monde, attendant comme la belle au bois dormant le baiser d’un prince charmant éditeur. (Jetez un coup d’œil à ce site de collectionneur compulsif qui nous apprend, entre autres, que Claire Watson a même enregistré un récital Schubert-Wolf : link
)


Les coloratures pourtant sont entrainées à avoir une précision infaillible autant que doit l’être leur musicalité, leur imagination et leur intonation. C’est à elles, au moment  où d’autres chantent Aïda, Norma ou  Abigaïlle, auxquelles on confit de complexes créations ou bien de délicates recréations. Mady Mesplé rêvait de Wolf, enregistrait des mélodies de Poulenc et des motets de Vivaldi. Et c’était une stimulation, un défi, pour elle que de déchiffrer de la musique réputée  indéchiffrable. Reri Grist travaillait Mahler avec Bernstein, le Rossignol avec Stravinski et quand une maison de disques pensa à graver une cantate inédite de Scarlatti c’est à elle qu’elle s’adressa.  Jeannette Scovotti fut au disque la première Télaïre, ou presque, l’Armida d’Haendel et la Femme silencieuse de Strauss. Et puis, pour elles toutes, Mozart évidemment, ses lieder, ses airs de concerts et Zerline, Despina, Suzanna (pourtant trop graves au fond) encore parfois La Reine de la Nuit. Mozart qui anoblie tout ce qu’il touche et qui demande, vertus essentielles du soprano léger, netteté, articulation et musique. C’était un peu la récompense de ces chanteuses abonnées à des Barbiers de Séville ou à des Rigoletto dans lesquels on disait qu’elles étaient anachroniques et qu’elles enregistraient pourtant, tout ou partie. Et c’était logique, puisqu’au fond dans les cocotteries, les « Parla », les « concerto pour Colorature », les Hirondelles et les Rossignols c’est la même infaillibilité qui est exigée, encore au-delà de la pure virtuosité et des suraigus qui sont censés être là par définition.  Il suffit d’écouter ce qui se passe quand Mesplé vocalise avant de se lancer dans les …. « Légendes de la forêt viennoise ». 

 



D’Erika Köth un voisin a détaillé avec une tendresse tangible la réédition par EMI, aujourd’hui introuvable, des récitals d’airs d'opéra ici : link (on espère toujours la critique de son récital de lieder, jadis promise).


Je réécoutais hier son Annchen du Freischütz avec Gedda et Nilsson, mais hélas, la singularité fragile de la chanteuse est gommée à la fois par la prise de son (son grelot caractéristique a presque disparu) et par sa partenaire qui non seulement écrase les palpitations de son rôle dans une tessiture et une ligne qui la desservent mais masque (on est tenté de dire évidemment) Köth dans le duo et le trio.  La ballade pourtant respire une timidité, une inquiétude, une peur même qui, pour constituer presque un contre-sens, ne manquent pas de charme. Une certaine grâce de la manière et du timbre surnagent malgré tout, mais on ira plutôt chercher du côté de ses Mozart au disque pour les gouter pleinement. Fut-elle Zerbinette ? Sans doute que oui, elles l’ont toute fait, si ce n’est enregistré.  


Sylvia Geszty, par exemple, accompagna Janowitz et Zylis Gara chez Kempe et s’y montre, comme toujours, considérable musicienne. Le timbre s’est très vite terni et ses airs de concert mozartiens, autres cheval de bataille des sopranos coloratures, en souffrent mais ses premiers enregistrements le montrent encore délicatement fruité. Partout, et quelle que soit l’époque, cependant un art du chant qu’on a rarement entendu aussi accompli, même chez ce type de voix. Styliste caméléon d’une imparable intelligence, capable de chanter avec le ton juste « Un jour mon prince viendra » (mais oui, même ça) aussi bien que « True Love » (de Cole Porter) sans jamais faire diva en goguette dans son album de cross over. Mais qui sait aussi voltiger dans la folie d’Ophélie avec un fini et une précision caractéristiques chez elle et l’impression d’une facilité évidente qui ne tourne jamais les vocalises en numéro de cirque (et pourtant elle pouvait atteindre des cimes de suraigu, comme en se jouant). Même dans le grand air de Violetta (dans le même récital) dire et articuler comme elle le fait le récitatif, en ayant tout retenu des leçons callassiennes, et finir sur des vocalises d’un chic et d’une élégance qui sont, après tout, ceux de la courtisane, fait paraître en comparaison Sills (dont la typologie vocale est très proche en réalité) un peu prosaïque et appliquée.






 



A la maîtrise de Geszty, une Jeannette Scovotti et dans des programmes voisins à coups de « Caro Nome » et de contre-fa de la Reine de la Nuit, ne peut qu’opposer ses vocalises éperdues et une voix tendue, perpétuellement au bord de la rupture, mais qui arrive au moment des suraigus à se ressaisir et à se redresser pour se montrer plus véhémente que jamais.  Le timbre percutant et peu amène prend de surprenantes couleurs quand la ligne s’étire et le trille n’aura jamais la perfection vraiment remarquable de celui de la colorature hongroise. Mais impossible de ne pas être saisi par l’énergie vocale et la conscience du texte de la chanteuse qui flamboie en Reine de la Nuit, se jette à corps perdu dans la folie de Lucia di Lammermoor (quitte à être passé à côté du nocturne du premier acte dont l’onirisme lui échappe) et explose le modeste air de Fiorilla dans le Turc en Italie. Pour tout complément d’information sur la chanteuse dans Mozart adressez-vous, encore une fois, là : link

 

 



On retrouve des caractéristiques très semblables chez Erna Spoorenberg, autre Lakmé, autre Gilda, à qui Gala (toujours soucieux de la notoriété de ses compatriotes) a consacré  une compilation particulièrement fournie, la même énergie qui la pousse dans Don Giovanni à ne pas être Zerline ou Despina mais Elvira et Fiordiligi pour lesquelles elle s’invente un grave avec une telle conviction que l’auditeur finit par y croire, quand bien même il ne sonne ni très profond, ni très orthodoxe. Le timbre a la même opacité froide, la ligne se tient mieux (et dans les vocalises d’Atalanta la rigueur est extrême), mais en contrepartie le suraigu sera un peu moins vaillamment projeté et en conséquence un peu plus acide. Qu’importe. On sent chez cette Mélisande enfantine dont l’ambition ultime était d’être une Maréchale (elle y parviendra) un sens de la poésie qui supplée  à la richesse vocale.  

Après ces stridences dont la séduction n’est pas évidente pour tout le monde Beverly Hoch ou Ingeborg Hallstein apparaissent, même sur les cimes, comme des enchanteresses du beau son. La première voulant redonner sa dignité aux pages les plus abstraites et instrumentales de leur répertoire (et même reprenant à Lili Pons les poèmes de Ronsard mis en musique, aimablement, par Milhaud) et y parvenant à force de rigueur et de réserve, s’éloignant à grands pas des maniérismes, souvent  hypnotiques, d’une Gruberova. La seconde plus enjouée, plus charmante, plus sucrée même pour du Rossini en allemand (encore Le Turc en Italie au complet et pour la télévision du pays). Chez les deux des contre-notes à la pelle, sans sourciller, frappées toujours au centre, un timbre immaculé, plein et gracieux, intact jusqu’au sommet et une précision infaillible. Des chants d’oiseaux gracieux qu’on regarde de haut parce que dans les mêmes temps le public leur demandait encore et toujours de vocaliser sur « Una voce poco fa », au mépris, disent les puristes des souhaits de Rossini, lequel ne voulait surtout pas de ces voix. On vous l’assure, on vous le promet, on vous le prouve. Comme si la musique était un procès.

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Published by Le vidame - dans Musique
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le vidame 10/08/2014 12:08


Pas en Mélisande, en effet, on dit régulièrement que c'est la seule mauvaise Mélisande de l'histoire du disque. Ouais. Bref.


La voix dans la compilation Gala est souvent moins séduisante que les extraits (du moins dans mon souvenir) du Tube, il faut passer par dessus une légère pétulance. Ce que vous nous faites
entendre est remarquable par le soyeux, vraiment le charme premier de la voix aussi, je trouve.


Pour les Mozart on retrouve sa compréhension du texte, c'est évident et frappant dans les extraits de Fiordiligi et d'Elvira qui ne sont pas tout à fait pour elle, bien entendu (pas de
graves du tout quand même).

Monsieur Taupe 09/08/2014 22:30


Cette Theresienmesse est dans le Tube :


http://www.youtube.com/watch?v=qwMFKIU8QQk

Monsieur Taupe 09/08/2014 22:17


Spoorenberg était chez moi, sans que je le susse ! Dans la Theresienmesse de Haydn (dir. George Guest, 1965) couplée avec son Stabat Mater (Decca). C'est très beau, très
suggestif, ce qu'elle fait, elle a pour moi le don de capter immédiatement l'oreille et l'esprit. Bernadette Greevy aussi, mais c'est à cause de son énorme cheveu sur la langue (pas besoin
d'appeler les Experts à Las Vegas, je suis formel). Par contre Tom Krause ne fait pas vraiment dans le suggestif, hum.

Monsieur Taupe 09/08/2014 02:13


Je réagis des années après à ce que vous dites de Spoorenberg, de son sens de la poésie qui compense les limites vocales. En fait à l'époque où vous avez publié ces remarques, je ne devais
connaître d'elle qu'une messe de Haydn, vaguement.


Ce soir, pour dissiper l'horreur (même pas sacrée) que m'inspire Deutekom dans l'Ange beethovenien du Christ au Mont des Oliviers, je cherche sur le Tube, je tombe sur un concert avec
Wunderlich et… Spoorenberg (paru en cd d'ailleurs). C'est un autre monde : la poésie en effet, le sens du texte et de la nuance même dans un air brillant, la dignité, la classe, je trouve ça
admirable. On entend les limites d'une voix qui n'est pas grande, la rondeur à l'ancienne, ça pourrait être uniforme ou simplement joli, mais non, tout est senti et tenu.


 


Et alors ensuite, un concert de la tv hollandaise où elle chante deux airs de concert de Mozart, le "Non so d'onde viene" pour Aloysia et "Bella mia fiamma" (ça nous rapproche d'Elvire) :
c'est ICI. Grande intelligence je trouve, et un charme qui n'est pas superficiel. Et elle
fait vivre le texte italien. Le second air est coupé, mais elle sait l'habiter malgré une voix plus légère que le canon (pan !) le voudrait. Ça donne vraiment envie de l'entendre plus avant (mais
pas Mélisande, hein, un peu de dignité que diable !).

Wilma 25/09/2011 21:32



Oui mais alors la Lipp ? Plutôt boudeuse, ou plutôt charnue ?