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16 janvier 2014 4 16 /01 /janvier /2014 11:34

 

 

Avant d’oublier … je relisais la semaine dernière l’autobiographie de
Christa Ludwig. Je reste étonné de constater que le texte a été publié
et qu’en plus il a été traduit en français (alors que, par exemple,
l’autobiographie de Nilsson, qui semble anthologique dans son genre
n’est toujours disponible qu’en allemand et en anglais). Or, on
pouvait le craindre et on a eu raison, ce que l’autobiographe nous
livre ne fait pas réellement honneur à l’artiste. La lucidité est
admirable, mais d’une sécheresse sidérante. Ludwig ne semble avoir
aimé rien ni personne, ou si peu et, d’une certaine manière, à peine
la musique. Tout ce qui est décrit, analysé, raconté, s’achève, sans
pourtant aucune amertume, dans un certain marasme : la vie/voix de sa
mère, le premier mariage avec Walter Berry, les occupations qu’elle
trouvait pour meubler le vide de son existence (la liste est étonnante
et développée avec la même fin désabusée, quoiqu’il en soit), les
voyages. Cette vie entière fut subordonnée à la carrière, au sens le
moins noble qu’on peut donner au mot. Je comprends qu’aujourd’hui elle
refuse purement et simplement de s’exprimer à propos du fait musical,
si ce fut la torture qu’elle raconte. Et lire cette autobiographie
froide vous rend heureux de ne pas vous être engagé dans ce domaine
précis. Plus déprimant encore, les appréciations musicales, dont
certaines sont parfaitement senties (ce qu’elle dit sur
l’enregistrement est d’une intelligence pragmatique très forte)
finissent par devenir interchangeables à force de superficialité et,
assez souvent dès qu’on s’éloigne du répertoire germanique, d’une
certaine indifférence : Charlotte, Didon de Berlioz, par exemple, même
Brangaine, qu’elle a si merveilleusement chanté, sont exécutées (c’est
le mot) en trois lignes dans le chapitre « une voix par rôle ». Quel
que soit le sujet, il y a une sécheresse, une absence d’implication
presque, qui ne forcent pas l’estime, malgré l’humour « à froid » dont
elle fait preuve, en particulier dans la représentation de ses
collègues (il y a au moins un point de vue nouveau sur Irmgard
Seefried qu’elle estime aussi « grande dame chic » que Güden ou de
Della Casa – elle les oppose de ce point de vue à Jurinac - et qui
fut, avec Schwarzkopf, son modèle pour le lied).

Seuls moments, justement, où le lecteur respire et sourit vraiment :
ceux où elle parle du lied, manifestement et réellement, la partie de
son répertoire et le domaine musical en général qu’elle chérit le
plus. Elle cite les poèmes, les caresse avec une soudaine tendresse,
évoque Schubert avec un respect nouveau et quasiment ému. Ouf … du
coup j’ai voulu écouter (pour la première fois) un des derniers
récitals qu’elle a enregistré avec Charles Spencer (qui témoigne dans
le livre avec délicatesse), Farrewell to Salzburg. Mal m’en a pris (et
même repris puisque j’ai beaucoup écouté le disque pour m’assurer de
la fidélité de mes oreilles). Ludwig parle beaucoup de la beauté de sa
voix à laquelle elle attache grand prix. Et pour moi, dans les appels
de Brangaine, les airs de Dalila, le fabuleux récital pour soprano (un
de mes disques de chevet) et j’en passe, cette beauté va de soi. J’ai
été douloureusement surpris de constater à quel point il n’en restait
rien : la voix est lourde, un peu grinçante, un peu grasse, le timbre
présent, simplement difficilement reconnaissable, devenu comme banal,
terne, gris et le vibrato est maîtrisé mais disgracieux. Si l’articulation reste superlative, l’expressivité dominante pourtant et visible, curieusement Ludwig ne trouve jamais « la grâce » qui peut transcender des moyens aussi, voire plus élimés, que les siens. Finalement une voix plastique, qui a existé en partie pour
cela (c’est très lisible dans l’autobiographie) peine sans doute à se
passer de sa propre beauté et dans le travail de la chanteuse on
ressent les tentatives de « sonner » avec la même sonorité onctueuse,
pleine, presque lisse qui fut la sienne. Beauté particulièrement
difficile à entretenir, alors que des voix plus grêles ou plus claires
peuvent donner davantage l’illusion d’une maturité lumineuse. On
ressent encore l’intelligence et surtout la pratique de ce répertoire,
évidemment, plus dans Malher où les graves sonnent au moins chaleureux et justement automnaux quoique Um Mitternach, trop épique, surexpose l'âge de la voix et surtout dans les Schumann qui se prêtent bien à la miniature, que dans les Brahms, un peu uniformément sinistres : elle sait toujours donner ou
au moins suggérer à l’auditeur la mélancolie, la tristesse, le calme
mais tout est comme assourdi par la recherche de l’éclat perdu. Ludwig
parle beaucoup de ses démêlés avec le studio (que, par ailleurs, elle
adorait du temps de Walter Legg et elle semble s’être écoutée avec
beaucoup d’attention toute sa carrière. Le disque a été réalisé après
la rédaction du livre. Je me demande vraiment ce qu’elle a pu penser
du résultat. Une nouvelle source de souffrance, sans doute ... 

 

* Comprenne qui pourra.  

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Published by Le vidame - dans Musique
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commentaires

Monsieur Taupe 21/04/2014 11:16


Du nouveau, c'est-à-dire du primitif :


http://www.jpc.de/jpcng/classic/detail/-/art/Christa-Ludwig-Die-ersten-Aufnahmen-Die-gr%F6%DFten-Welterfolge/hnum/4143653

Bajazet 21/01/2014 21:15


Vous êtes gonflé quand même !


 


Et puis voyez combien elle est souriante et spirituelle dans cet entretien, extrêmement sympathique je trouve, outre le fait qu'elle dit des choses vraiment très intéressantes (mais elle dit bien
à la fin qu'elle est "passée à côté de la vie")


http://www.youtube.com/watch?v=Mbnmp14hj4g


 


(Karajan lui proposa Isolde. Elle le dit à Böhm, qui répond : "Mais il est fou, c'est criminel !… Par contre vous devriez chanter Isolde avec moi". Elle souligne aussi combien la direction de
Karajan aidait les chanteurs, même si sa connaissance des voix était relative, contrairement à Böhm)


 

Le vidame 19/01/2014 09:41


Tut, tut ... pour Gruberova, monsieur, il y a un espace réservé ! Je parlais de son récital Schubert l'autre jour qui a tout ce qui manque, à un âge comparable, à celui de Ludwig que
j'évoque (légèrement ici), pourtant plus "philologique".


 


J'ai oublié de préciser que l'autobiographie était, en plus, affreusement mal écrite (traduite ?).


 


Et maintenant on attend la suite (pour Gruberova) chez vous.

Ho capito 18/01/2014 22:06


Anecdote qu'on m'a certifiée authentique : comme Ludwig enregistrait le Requiem de Verdi avec Giulini, Schwarzkopf, etc., et que sa mère-coach présente aux sessions se plaignait qu'on entendait
mal la voix de sa fille, Walter Legge dit à un technicien : "allons, donnez à Mme Ludwig le même micro quà Mme Schwarzkopf". 


Se non è vero, è rigolo.


 


Une à qui la grâce ne manque pas dans son éternel automne, c'est Gruberova, entendue hier soir en concert, et qui en plus offre une voix quasiment intacte, et le souffle, la poésie du phrasé,
etc. Une merveille.