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9 décembre 2009 3 09 /12 /décembre /2009 16:54

 

































Ne prolongeons pas le suspens trop longtemps, Claire Watson donc, comme l’auront deviné ceux qui sont familiers avec mes obsessions. Claire Watson qui « fut à Munich une espèce de Stich-Randall pour l’absence de couleurs qui est pis qu’une fadeur » écrivait aimablement (je cite de mémoire) André Tubeuf à propos de son Agathe dans l’Avant Scène Opera consacré au Freischütz. Il est vrai que dans sa discographie de l’œuvre, Tubeuf n’en épargnait aucune, pas plus Nilsson que Seefried, Behrens que Janowitz, consacrant Grümmer comme unique et inapprochable dans le rôle.

Loin de moi l’idée d’ailleurs de comparer Claire Watson, presque modeste troupière, avec ses illustres contemporaines, même si cette voix me parle mieux que beaucoup. Disqualifiée d’office, en quelque sorte, parce qu’Américaine (comme Stich-Randall justement) et même New-Yorkaise. Un documentaire qui filmait les coulisses, si l’on peut dire, du Ring de Solti pour Decca, la montre d’ailleurs, en train de répéter la scène d’entrée de Gutrune dans Le Crépuscule, la silhouette haute, élancée, athlétique presque, vêtue d’un tailleur à la coupe impeccable. On l’imagine très bien, jeune fille, arpenter la Cinquième Avenue des Fifties. Ce qui n’exclut pourtant pas une volonté de s’européaniser manifestement très forte, qui lui vient peut-être de son professeur à New-York, rien moins qu’Elisabeth Schumann. En tout cas c’est à Amsterdam puis à Vienne qu’elle poursuit ses études de chant, avant de faire ses débuts à Graz et de s’attacher à Francfort et enfin à Munich, pendant presque vingt ans. Avec la capitale Bavaroise, les liens furent si étroits qu’après sa mort, en 1983, sept ans seulement après ses adieux, en Maréchale, une rue, qu’on imagine modeste à son image, prendra son nom.  On peut même voir encore aujourd’hui son portrait dans les couloirs  du Bayerische Staatsoper. C’est la petite gloire, à échelle locale, d’une chanteuse importée.

Première soprano à Munich, cela voulait dire qu’elle devait non pas exceller dans quelque chose mais être régulière partout. Elle avait pour elle deux choses : une largeur d’autant plus importante que le timbre très tranchant passait l’orchestre sans difficulté et une souplesse qui pour ne pas être congénitale n’en était pas moins remarquable. On sent toujours sur cette voix une discipline de fer qui la plie immanquablement à la ligne, aux nuances et aux vocalises et qui lui permit ainsi la comtesse, Donna Anna ou même Cléopâtre qu’on ne confiait pas alors, il est vrai, à des voix virtuoses (c’étaient Della Casa, Tebaldi ou Seefried les antécédents immédiats de Watson dans le rôle). 

C’est très précisément cela qui m’émeut autant chez elle. Le contraste entre un matériel large et plutôt ingrat, ou en tout cas peu aimable, et une musicalité attentive qui la conduit à canaliser ces sonorités anguleuses, mais non dénuées d’un certain éclat, pour servir au mieux, ce qu’elle est en train de chanter. Cela et puis ma sensibilité naturelle à une transparence vocale qu’on retrouve rarement dans le répertoire qu’elle a fréquenté. Chez Watson on sent toujours l’ampleur d’une wagnérienne « blonde » derrière une voix dont la clarté lyrique est une vertu essentielle.  Finalement il faut se tourner vers les plus grandes représentantes de l’école germanique, une Della Casa par exemple, pour retrouver cette qualité de lumière sur une structure aussi solide. Mais des chanteuses comme Della Casa ou Janowitz ont pour elles un soyeux, une homogénéité, une séduction immédiate du timbre dont la Munichoise d’adoption ne pouvait que rêver, avec son vibrato pourtant maîtrisé qui malmenait jusqu’à la trame même de la couleur, si mince qu’elle semble toujours sur le point de se briser.  

En dépit de la fragilité paradoxale de la texture, il n’y a chez elle, jamais une faille vocale mais une honnêteté solide, une franchise qu’elle peut techniquement toujours assumer, quel que soit l’emploi, secourue par son assise et un souffle miraculeux (celui d’Elisabeth Schumann ?). Dans les Mozart périlleux qu’elle chantait (Elvira, la comtesse ou Fiordiligi) et enregistrait (Donna Anna) on entend d’abord une leçon qui frappe par son sérieux et sa concentration. Avec Klemperer, pour Don Giovanni, il n’était pas question  de perdre la ligne en dépit des tempos délirant de lenteur imposés par le chef. Dans ces conditions pourtant peu confortables, même la reprise sur le souffle du « Non mi dir » la trouve prête, avec un impalpable pianissimo qui m’impressionne toujours chez elle, avant des vocalises parfaitement articulées (Nilsson, autre grand format mis à Donna Anna en vertu d’une certaine tradition, n’y arrivera pas avec Böhm.) La droiture, à tous les sens du terme, de la voix compose d’ailleurs un personnage de Grande d’Espagne qui ne saisit pas par son vertige mais en impose par sa dignité naturelle. Sa Donna Anne est, en ce sens, très proche de sa comtesse.  

Ce DVD des Noces, avec Böhm cette fois, filmées en noir et blanc en 1959, ne fera jamais référence avec ses perruques d’un autre âge. C’est à Salzbourg et il y a, non pas du beau monde, mais plutôt de jolis personnes : Wixell en comte, Berry en Figaro, Grist, un peu écœurante de présence sucrée, en Suzanne et le phénoménal Chérubin d’Edith Mathis. Un petit côté « Au théâtre ce soir » marque que le temps a bien passé, mais assure aussi une certaine vie sur scène. Watson, ne bénéficie pas de la plastique ou de l’aura de certaines mais en impose scéniquement et vocalement. Chaque intervention semble menacer, dès qu’elle est dans les forte en particulier, de révéler la nature essentiellement polaire (neige, creux et glace) de la matière. Mais avec sa poigne formidable, la chanteuse obtient d’elle-même chaleur dans le ton, recueillement dans la voix et sons filés suspendus dans la ligne. Même le duo avec Grist s’équilibre à force de délicatesses.  

 

 

 

La manière dont elle enchaine sur le souffle la deuxième strophe de « Porgi Amor » en éteignant la voix en un murmure, tout en conservant le galbe de la mélodie, est admirable et fait écho directement à ce qu’elle réussit dans l’ « Und ob di wolke » de ce Freischütz tant décrié qu’elle illumine pourtant de son élégance vocale un peu roide et du sérieux de musicienne qui lui fait tenter et réussir de telles prouesses, pas tant spectaculaires que respectueuses d’une structure.  Peu de couleurs sans doute, et en tout cas pas celles flatteuses qui font les réussites d’autres dans le premier air, mais une tenue vocale.  Autour d’elle Schock en Max et Frick en Kaspar, ce qui n’est pas rien.     

Le chef, Lovro von Matacic, est presque modeste comparé aux noms qui jalonnent la discographie de la soprano. Pour ses débuts dans les studios (1958) c’est un enregistrement conçu pour devenir légendaire (mais l’est-il aujourd’hui ? Pour l’oiseau de Sutherland peut-être ?), le Ring de Soti dont je parlais plus haut, qui lui faisait côtoyer London et Flagstad (puisqu’elle chantait Freia) aussi bien que Windgassen et Nilsson (pour sa Gutrune). On serait écrasé à moins. Pour Solti encore elle fut Desdémone puis Sieglinde, comme pour Knapperbusch. Mais dans le premier acte de la Walkyrie il n’y a rien à discipliner et tout à chauffer. A  l’hyper-lyrisme béant de cette musique, Watson n’a rien à offrir, si ce n’est sa vaillance. En Eva au moins (avec Keilberth cette fois) elle avait la ligne aérienne du quintette à tenir. Je ne connais pas son Elsa, à Vienne, avec Jess Thomas et Christa Ludwig, mais je sais que c’est Böhm encore qui les dirige et je crains un peu sa Maréchale en songeant à la date (1974) malgré la battue de Kleiber fils.

A cette énumération des chefs les plus prestigieux de son temps, il faut ajouter Benjamin Britten qui la choisit personnellement pour enregistrer Ellen dans son Peter Grimes pour Decca. Il est d’ailleurs étonnant d’entendre comme le rôle la sert bien ou plutôt comment elle sert bien le rôle, la voix toute de lumière, mais sans froideur, comme un vitrail traversé par un rayon. L’anglais libère chez elle une empathie pour, à la fois, son personnage et son entourage, particulièrement tangible ici. Ces qualités lui ont sans doute valu  un engagement l’année suivante pour le Didon et Enée de Purcell, recréé par Britten. Le compositeur appréciait peut-être aussi, dans cette tessiture centrale, une voix qui n’avait pas besoin de poitriner avant les notes les plus graves et une diction idéale en anglais.

Tous ces disques sont commercialisés depuis longtemps et facilement accessibles, comme le DVD qui documente son Ariadne en concert, éclipsée sur la jaquette par Beverly Sills en Zerbinette (mais Hillebrecht n’apparait même pas sur la couverture de l’Ariadne à Naxos DG) mais admirable, une nouvelle fois, de souffle, de tenue, de délicatesse, à l’opposé exact de certaines voix très charnues qui se sont souvent approprié le rôle.  L’intérêt est d’autant plus grand qu’il s’agit de l’Ariadne straussienne première version, dont les enregistrements ne sont pas légion.




 
Il ne m’a pas encore été donné de dénicher sa Chrysothèmis (à Munich bien sûr) qui existe bien, pourtant. Elisabeth de Valois, Tatiana ou Cléopatre n’ont, en revanche, a priori laissé aucune trace, à mon grand regret, contrairement à sa comtesse Madeleine qu’elle a beaucoup chanté et dont on entend un extrait un peu frustrant de par le choix même de la plage musicale dans le coffret anniversaire de Ponto (avec des moments aussi précieux que Silja dans Les Contes d’Hoffman ou Brouwenstijn en Iphigénie et en Jenufa). Si je me rappelle bien, ce Capriccio fut le premier opéra entendu enfant par le directeur des programmes de la firme. A priori Ponto en possède des bandes complètes.

Le hasard et Internet aidant j’ai aussi pu récupérer, à l’occasion d’une émission radio consacrée à Hertha Töpper (!) un improbable « Mira Norma » (en italien) où elle s’affronte au rôle titre de l’opéra de Bellini. Le fini et la précision des vocalises est impressionnant pour une voix de cette école. J’aimerais savoir dans quel contexte elles ont chanté ce duo. C’est manifestement un enregistrement radio, mais je me demande si c’était dans le cadre d’une version intégrale.

 

Je me rends compte en m’acharnant sur tout cela du côté absolument vain qu’il y a à tenir un blog. Par définition on expose trop souvent des ressentis et de ressassements dont nous sommes les seules victimes. Qui diable pourra jamais répondre à ma question à propos de la Norma de Claire Watson ? Et qui se plaindra avec moi que son seul récital studio (1975) ne sera certainement jamais réédité ?  Schubert et Wölf. Delphine, Der Jüngling un der Tod, Rastlose liebe, Auf ein altes Bild, Der Knabe und das Immelein, In der Frühe …. On ne peut pas douter après cela de son exigence et de sa musicalité.  

 

 

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Published by Le vidame - dans Musique
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commentaires

Monsieur Taupe 11/08/2014 15:15


C'est la Sainte Claire aujourd'hui. Vous avez prévu quelque chose pour marquer le coup ?


 


Sinon, c'est la date anniversaire de plein de vos amis : Raymond Leppard, Cora Canne Meijer et même Sophie van Sante, on est cerné par les batavias !


 

Monsieur Taupe 14/11/2012 19:01


Non non, je n'ai toujours pas le Così ni la Flûte, laquelle m'avait bien déçu quand je l'avais découverte autrefois, attiré par son étiquette "version de référence". Il me semble que Gedda est
très loin d'y être aussi bon que dans Ottavio, la conception générale m'avait refroidi (j'étais habitué à Fricsay et à Sawallisch il est vrai), Janowitz en Pamina il faut aimer le sublime
translucide des lointains… je garde surtout le souvenir des 3 Dames, mais vous savez que c'est à peu près ce que je préfère dans cet opéra . Il me semble qu'Agnès Pignon fait l'un des 3 Garçons d'ailleurs.

Le Vidame 14/11/2012 17:22


Ca explique le prix des Nozze soit descendu à un niveau acceptable sur amazon.com ...


Je vous dis ça, car, comme vous avez tout déjà, j'imagine, le coffret complet est certainement moins attirant.  

Monsieur Taupe 13/11/2012 02:01


Attendez encore avant d'acheter le Don Giovanni de Klemperer. En fait EMI réédite depuis cet été tout le legs Klemperer petit à petit en gros coffret super éco, et en mars prochain, l'un d'eux
réunira les 4 opéras de Mozart en studio, donc la Flûte, le Cosi avec Margaret Price, ce Don Giovanni, et enfin les Noces avec Anneliese Burmeister . 

Monsieur Taupe 11/11/2012 21:25


Mais oui, je vous assure, je trouve qu'elle sonne jeune. Ce que je ne dirais pas de Margaret Price en Donna Anna. Mais sans doute aussi parce que Watson sonne fille (et ce sera ma 3e partie).


 


Enfin… que savons-nous vraiment des jeunes filles ? je vous le demande.