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15 juin 2010 2 15 /06 /juin /2010 19:29

 

 

 

Certains noms ont pour moi des vertus magiques et cristallisent une multitude de fantasmes  plus ou moins nécrophiles. Ainsi en est-il de Jenny Lind, qu’on surnommait gentiment « le rossignol suédois ». (J’en vois déjà qui rit au fond). Pourquoi Lind alors que la mode semble plutôt être et avoir été du côté de la Malibran et autres latines ? Peut-être à cause d’un récital de Sutherland (en fait une compilation) qui s’intitulait « Tribute to Jenny Lind » et dont la couverture fleurie me faisait rêver.

 

Lind a eu le génie de mourir âgée et de naître à Stockholm. Elle a donc commencé par chanter, en suédois (ce qui est déjà un gage de qualité et d'imagination), des héroïnes romantiques, pas nécessairement vocalisantes comme l’Agathe du Freischütz (et plus tard quand elle triompha dans Robert le Diable, ce fut en Alice, pas en Isabelle.) Après une crise vocale préoccupante, Garcia lui imposa plusieurs mois de silence et reprit, si l’on peut dire, son gosier en main.

 

Son retour à la scène lui valut l’adulation de l’Europe protestante entière, en particulier du côté de l’Angleterre. Mais Verdi rechignait. Pour elle il dut composer, d’après Schiller, I Masnadieri. Froide, froide et séraphique, ou froide parce que séraphique, telle lui apparut la chanteuse (et un brin capricieuse aussi sans doute.) Après les « vocalises di forza » de ses éprouvantes héroïnes risorgimento, Amelia ruissèle d’arabesques gracieuses et de cabalettes aériennes. Même son grand duo avec baryton obligé (le cruel Francesco) se fait au rythme d’une valse.    

 

La virevoltante et prudente soprano ne risquait pas de connaître le destin et les amours de la Strepponi. Elle n’était pas encore mariée, au moment de la création de l’opéra de Verdi, avec un compositeur bon teint répondant au doux nom d’Otto Goldschmidt. On trouve peu de traces des œuvres du monsieur, en dehors de certains carols populaires en Grande Bretagne. Par bonheur il fait partis des compositeurs recensés par la certainement indispensable anthologie de la « Clarinette victorienne » (paru chez le label « clarinette classics » bien entendu), un disque dont je me promets beaucoup de joies. En revanche aucune trace, à mon profond regret, de son oratorio Ruth créé par son épouse.

 

L’heureux Goldschmidt (Jenny se révéla une campagne exemplaire et un formidable gagne-pain pour celui qui devint son impresario) avait étudié à Leipzig sous la direction de Von Bulöw et surtout de Mendelssohn. Ce dernier, comme plus tard Chopin, était un admirateur éperdu de l’art de la chanteuse. Il rêva à une Lorelei qui restera inachevée, mais parvint au bout d’un Elijah  où Lind était évidemment la voix idéale de l’ange. Le hasard fit mal les choses. Non seulement elle ne put créer l’œuvre (elle avait d’autres engagements) mais encore le compositeur mourut-il sans qu’elle ait le temps de le revoir. Elle fut incapable, pendant plusieurs mois, de chanter dans les reprises d’Elijah, attendit l’année suivante avant de s’emparer de la partie de soprano, et créa une école de composition avec le montant de son cachet. Arthur Sullivan en fut le premier diplômé et elle l’encouragea sa vie durant. Quatre ans plus tard, à Boston, elle épousait Goldschmidt. Entre temps elle avait renoncé à la scène (après de fabuleux succès en Lucia di Lammermoor ou en Amina de La Sonnambula) et était en plein tour américain, organisé par Barnum comme une énorme opération de communication. Cela lui suffit pour rester un très grand nom aux USA, où on a toujours eu du respect pour une artiste qui savait réussir autant qu’exploiter sa réussite.*

 

A la cantatrice victorienne qui exaspérait Verdi répond donc l’interprète angélique, mais éloquente, dont la pureté, le cristal, la grâce et la réserve enchantaient Mendelssohn. La chanteuse pour laquelle il a composé l’admirable «Hear ye, Israel » (au début de la deuxième partie de l’oratorio) qui réunit à la fois le galbe admirable du grand air lyrique et la ferveur, presque tourmentée, de la voix d’oratorio. Il faut vraiment y entendre, même en allemand, Maria Stader accompagnée par Richter, le timbre adamantin ne masquant jamais l’emportement du phrasé pas plus que la grandeur presque prophétique du ton. Je ne sais même pas sûr que le rossignol suédois ait pu faire aussi bien, même si je me plais à imaginer que quelque chose de protestant, si tant est que cela ait un sens, était commun aux deux sopranos.   

 

La voix et le visage de Lind au cinéma ne furent évidemment pas ceux de Stader. Par deux fois, Grace Moore, dès  1930 pour A lady’s scandale, et l’année suivante pour Jenny Lind s'y essaya.  Désolante absence d’imagination des producteurs dès qu’il s’agissait d’employer l’actrice soprano dont la texture vocale plutôt charnue n’avait que très peu à voir avec les souriantes colorature au timbre un peu pincé  qui illuminaient en général le grand écran. En fait le second film est plutôt la version française du premier, américain, les deux racontant le grand tour orchestré par Barnum. Ne boudons pas notre plaisir, A lady’s scandale nous permet au moins d’entendre Grace Moore dans une version inédite et d’un kitsch qui aurait rendu jaloux Zeffirelli lui-même de Norma (hélas en italien).  

 

 

Quelques dix ans plus tard les studios allemands prenaient la relève dans Die schwedische Nachtigall/Le rossignol suédois.  Lind était double en quelque sorte : sa voix est celle, polaire pour ne pas dire frigide quoique brillante dans l’aigu, d’Erna Berger, mais c’est Ilse Werner qu’on voit à l’écran, belle comme l’était la véritable Jenny Lind et remarquable interprète, indemne de toute mièvrerie comme de toute facilité, et d’une sensualité étonnante. Le doublage fonctionne horriblement mal et pourraient gâcher une mise en scène fluide et élégante et une atmosphère mélancolique extrêmement prenante si les moments de chant n’étaient finalement assez rares. On notera surtout le joli clin d’œil qui consiste à faire chanter par deux cantatrices rivales les premières mesures du délicieux trio de Der Schauspieldirektor. Face à Werner c’est Joachim Gottschalk qui attire irrésistiblement la sympathie du  spectateur, en Hans Christian Andersen. Car, non contente d’avoir été l’égérie de Mendelssohn, Lind entretiendra aussi  des liens privilégiés avec le conteur danois, dont les chagrins d’amour ont été plus souvent qu’on ne l’imaginerait à l’origine directe de ses contes. Jenny Lind inspira, dit-on, directement Le Rossignol et l’empereur  (1843). Si le film allemand fait du conte, modifié, une métaphore de la liberté de l’artiste, le discours d’Andersen visait une morale autre (et plus subtile), Lind (le vrai rossignol) ne connaissant pas toujours à Stockholm auprès du public (l’empereur) le succès des chanteurs italiens (les rossignols mécaniques). Allez savoir pourquoi je pense davantage à Hergé qu’à Stravinsky en évoquant tout cela. Mon mauvais esprit sans doute.  Ou bien l'excellence de mon goût.    

 

 

*Je me rappelle encore très bien d’un billet (« Mado sur les traces de Jenny ») passablement rampant du rédacteur en chef d’une revue musicale. Après une attaque en règle, dans un numéro, contre Mado Robin « phénomène de cirque » il avait dû subir une violente levée de bouclier de son lectorat. Pour revenir, maladroitement, sur ses mots il avait rappelé que Lind avait été également un objet de curiosité à caractère commercial.             

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Published by Le vidame - dans Musique
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