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6 juillet 2010 2 06 /07 /juillet /2010 20:36

  

 

 

 

Je suis très fier du titre mais de mauvaises langues diront qu’il pourrait convenir à la moitié des articles de ce blog.

En décembre 2004 Elena Souliotis rendait son âme à Dieu. Un an plus tard, l’infiniment plus illustre Birgit Nilsson la suivait, comme on dit, dans la tombe. (Ne comptez pas sur moi pour faire une allusion au Walhalla, même si j’en meurs d’envie).  Pourquoi rapprocher dans le même billet, deux chanteuses que rien ne semble réunir, si ce n’est un rôle, Lady Macbeth, enregistré d’ailleurs pour la même maison de disque, Decca en l’occurrence ?

Parce que c’est grâce à leurs nécrologues respectifs que j’ai arrêté d’acheter, sauf contrainte mortelle, de la presse musicale. J’ai muri cette réflexion pendant tout 2005, alors que j’avais encore la faiblesse de me procurer régulièrement « Opéra Magazine ». En janvier de cette année le mensuel proposait deux larges pages, à la fin du numéro, à Souliotis. Deux pages réticentes et crispée où on devinait la moue boudeuse du chroniqueur se profiler derrière chaque ligne. Un article court et informel aurait été mieux venu, mais je me demande si la pluie bruyante de regrets sur le net n’a pas conduit la revue à cet expédient affligeant : demander à un journaliste qui ne connaissait ni n’aimait la chanteuse de la pleurer publiquement. Pour nous dire ce qui était répété depuis trente ans, ou peu s’en faut et nous énumérer les défauts de l’artiste sans effleurer une qualité. Même l’unique photo qui illustrait l’article était un lieu commun.

 

Janvier 2006, Opéra Magazine titre « Dossier Birgit Nilsson », hommage, portrait, discographie … Las … une vaste imposture. Trois pages, quatre photos, une discographie bâclée et sans commentaires, ou si peu … quelques lignes pour nous expliquer que Nilsson, comme si on avait besoin de se l’entendre dire, avait été une grande Wagnerienne, une Turandot historique et une Elektra importante, mais pas grand-chose de plus. Comme si une grande chanteuse n’apportait un peu de sa personne, et donc de son génie, à tous ses rôles. Comme si une personnalité vocale singulière n’avait pas pour vocation d’éclairer ce qu’elle chante.  Nous étions au royaume du prêt-à-penser, sans l’ombre d’une analyse autre que la concordance parfaite entre un rôle et une voix. Mais n’importe quelle choriste peut faire les notes. Et aucune note, seule, ne fera jamais une star.     

 

 

J’ai toujours aimé Souliotis (vous noterez que j’écris Souliotis et non pas Suliotis. C’est elle qui a changé l’orthographe de son nom et le regretté Xavier me l’a fait assez souvent remarquer pour que je ne l’oublie pas). A dire vrai je l’aimais même avant de l’avoir entendue. Dans le catalogue Decca, dont je découpais studieusement les pages pour regrouper dans un classeur mes pochettes favorites (on a les jeux qu’on mérite à 13 ans), j’étais fasciné par la collection « Grandi voci » qui illustrait une collection d’airs généralement galvaudés par une photographie en gros plan de l’interprète. Moins le nom m’était familier, plus j’étais intéressé et menais des recherches, souvent décevantes, dans l’Avant Scène Opéra. J’économisais pour acheter et découvrir (souvenirs merveilleux du sublime dont était capable Cerquetti en studio, elle que je devais découvrir bien plus fragile et exposée en live). La même année je commandais le récital de Souliotis (Anna Bolena, Macbeth, Luisa Miller, Un Bal Masqué, La Force du Destin, Gioconda … mais au fond je me moquais un peu du programme) en même temps que la Linda di Chamonix de Serafin, avec Antonietta Stella, dont j’adorais la couverture. Ruptures de stock dans les deux cas. Linda je la dénichais un an plus tard à Madrid. Pour Souliotis il faudrait la réédition éphémère de l’Anna Bolena de Varsivo qui allait devenir pour longtemps mon intégrale de chevet, devant toutes les autres. (C’est bien mon âme que je vous ouvre aujourd’hui.)  Je connaissais l’œuvre par la version avec Callas qui, tronquée, m’avait un peu ennuyé. Je redécouvrais un mélodrame nocturne et mélancolique, qui s’ouvrait sur des chœurs funèbres et un air mouvant à la ligne difficile à saisir de l’héroïne, culminait sur un final de l’acte I écrasant et emporté, avant l’éblouissant duo (et ses vocalises en canon) qui confronte la reine et la suivante et la cantilène suspendue de la folie. Ghiaurov était monumental, pas autant cependant que sa Giovanna, une Horne, presque plus virile et plus grave que lui. Et Souliotis ratait sublimement tout, à commencer par les notes, d’une justesse approximative.  

Elle flottait, comme Lotte Lehmann nageait, parce que la voix est, pour faire court, mal soutenue, et comme Strauss je préférais ma flotteuse aux autres, avec leurs qualités.  La justesse donc était flottante, la ligne aussi, comme hésitante, fragile un peu, aquatique en fait. Il y avait de l’Ophélie dans cette Boleyn là, aux prodigieuses couleurs de nuit et d’eau. Une chanteuse élégiaque, dont les suspensions avaient un parfum d’inquiétante étrangeté. Et pour cause. L’émission est chez elle est presque archaïque. Le pianissimo ne vient pas de tout le corps, selon les règles de l’art, mais uniquement de la tête, comme détaché du reste des registres. Le grave, d’un noir de jais,  est entièrement réfugié dans la poitrine. Et la légèreté de l’aigu et du haut medium se place très haut. Pas étonnant que la voix se soit disjointe dans ces conditions. L’auditeur lui est toujours surpris, entre ces récitatifs hardis au mieux, aboyés au pire, ces aigus jaillissant ou en force (ou bien les deux … ou bien ni l’un ni l’autre quand elle passe à côté, ce qui lui arrive plus souvent qu’à son tour. Il faut écouter le ratage final de la cabalette de Bolena en live), ce phrasé qui malmène la ligne avec violence parfois, et le recours systématique aux graves caverneux.  Au demeurant ces défauts sont surexposés au studio où elle ose encore plus la véhémence comme l’impalpable. Une voix schizophrénique et inspirée, capable de baigner de tendresse, sur le souffle, la cavatine d’Abigaille, à la Scala, entre un récitatif terrifiant de dureté et une section rapide d’une violence qui va encore au-delà de la vulgarité. A mes oreilles, la plus grande Norma du disque officiel, avec Gruberova dont elle n’est pas sans partager une certaine conception du rôle. La fragilité, l’abandon, l’humanité et par-dessus tout la jeunesse, qui donne l’impression, quand Norma s’effondre (des larmes dans la voix, pas autour), que depuis le début de l’opéra, une trop jeune fille est confrontée à de trop importants enjeux. Les nuances tenues et retenues, à défaut du souffle infini de certaines, du « Casta Diva » suffisent à captiver, dès son entrée. Mais, si j’ai réussi à entendre sa Luisa Miller, sa Santuzza, sa Leonora de la Forza et … finalement son récital Decca, je ne connais pas la Lady Macbeth, avec Gardelli et DFD. On en dit le plus grand mal, mais les gens sont si méchants et le casting si affolant à la lecture.  

 

Alors que j’ai entendu, enfin, des fragments du Macbeth de Schippers, avec Nilsson, une « Lady quasiment angélique » écrivait un critique probablement atteint de surdité ou d’aveuglement émotionnel. Le disque lui-même n’est plus disponible. Comme la Norma de Souliotis, justement il s’agit d’une édition à la base tronquée. Decca ayant déjà dans les deux cas une version complète et philologique à son catalogue –Bonynge pour Norma/Gardelli pour Macbeth, ces nouvelles versions étaient destinées avant tout aux amoureux fervents des interprètes. Les extraits, édités en Allemagne, se resserrent presque exclusivement sur Nilsson (les trois airs, le final de l’acte II, brindisi compris, les deux duos avec Macbeth).  Sans usage du sexe, ni même réelle féminité, sous l’éclat du timbre, cette Lady Macbeth est d’une poigne un rien castratrice jusqu’à dans les vocalises de ses airs. La souplesse n’est jamais fluidité dans cette voix sûre d’elle-même et de ses notes, que rien ne semble pouvoir détourner de son chemin. La hauteur, nordique, de l’émission et la difficulté à assurer un réel legato, la manière dont le métal se tord en fait pour conquérir la ligne verdienne, rend chaque mesure captivante (le Brindisi est extraordinaire) par son artificialité. De la même manière l’impossibilité congénitale de colorer réellement et surtout autrement le timbre, de le noircir, empêche tout effet facile, et en tout cas, attendu. L’inquiétude saisit par conséquent l’auditeur qui se demande à quelle sauce son haggis va être mangé.  Nilsson n’est pas angélique, elle est au contraire monstrueuse. Trop civilisée, mais loin du monde. Et donc potentiellement mortelle.

 

J’ai acheté ce disque d’extraits parce que j’avais envie d’entendre la Suédoise dans le rôle. Je me suis rendu compte récemment que j’avais acquis en fait Nilsson dans à peu près tous ses rôles hors Wagner (et encore le seul Tristan et Isolde qui encombre mes étagères c’est la version DG dirigée par Böhm). Insidieusement j’ai apprécié ce timbre, cette voix, cette manière, ce caractère aussi. Je connais son Elettra de Mozart, pour la recréation d’Idoménéo, raide d’intonation (« Idol mio ») mais tranchante et donc isolée, d’une jeunesse sans policé, quoique maitresse d’elle-même, avec déjà la même étrangeté troublante qu’à sa Lady Macbeth. Son Agathe, superbe et écrasante (le rôle de ses débuts, je crois) qui ne peut restituer les palpitations et les inquiétudes de la musique de Weber. Sa Donna Anna guerrière, cuirassée de vertus, au fulgurant  « Or Sai chi l’onore », qui utilise sa projection et ses aigus comme des armes blanches, mais doit baisser les bras dès que la vocalise devient extatique et négocier comme elle peut.  Sa Tosca aux inflexions d’une coquetterie désarmante mais tellement noble dès qu’elle doit en imposer. Juste en laissant la voix s’étendre et s’entendre. Au demeurant l’écouter dans ce rôle, comme en Aïda, est passionnant parce qu’il prouve sans équivoque que la froideur de Nilsson est une conséquence de son timbre et de son poids, pas de son esprit. Dans des rôles italiens mais vocalement dimensionnés pour elle (contrairement à Agathe) parvient très bien, d’un sourire, d’un ton, d’un port de voix bien placé, d’un poitrinage discret, d’un allégement soudain, d’une exclamation à animer des lignes. Rien d’exotique au fond dans sa Tosca, si ce n’est qu’on sent toujours chez elle une intelligence et un sérieux qui ne sont pas ceux de la vaporeuse cantatrice. Et puis évidemment la rectitude, le panache, l’absence de relâchement du vibrato, qui ne sont pas trop le fait des habituées de ces rôles.

 

Certes Nilsson fut une "grande" wagnérienne et certaines choses, chez cette Isolde, sont irremplaçables. Je ne parle pas que vocalité écrasante, mais bien de réflexion sur le personnage. Impossible d’oublier la haine qu’on sent au premier acte d’Isolde, la voix devenue presque grimaçante, comme pour sa fracassante entrée en Teinturière, mégère, méchante même, comme aucune n’ose le faire, le grave grinçant, partout un défaut de cette voix mal équilibrée, subtilement utilisé pour détacher le caractère du personnage. Mais enfin d’autres ont parlé et parleront mieux que moi de sa Brunehilde (j'avoue que les combats autour des différentes interprètes de la walkyrie me passent un peu par dessus la tête), de son Elektra, de sa Salomé, de sa Turandot.  Je ne  rien encore de son Ariadne (en suédois !) faute de l’avoir entendue. Mais je l’appelle de mes vœux, avec autant de ferveur qu’Ariadne elle-même réclame la mort. Ca vous vaudra peut-être un « Nilsson II ».  J’en vois déjà qui sont impatients.    

 

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Published by Le vidame - dans Musique
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commentaires

Tuano Transivit Gladius 20/12/2011 16:14


C'est affreux, je viens de recevoir un texto de Madame Gruberova : elle ne chantera pas Norma à Pleyel ce soir.


 


Dans un MMS perso, elle me dit aussi de sortir couvert car l'hiver commence aujourd'hui. Puissent les frimas n'altérer jamais son timbre doux et lumineux !


 



Le vidame 08/07/2010 15:28


A propos de Nilsson et les critiques je me rappelle aussi d'un vieux numéro d'OI qui confrontait les Isolde de la discographie. Trois ou quatre pages très denses mais riches et bien faites (Lehel
?) d'ailleurs peu indulgentes pour Nilsson, mais argumentées de ce point de vue.


Le vidame 08/07/2010 14:31


Disons que je me demandais si Nilsson pouvait être une voix "sexuelle" (sexuée oui très bien) si vous voyez ce que je veux dire. Je ne ressens pas ça quand je l'écoute en Lady Macbeth ou en Salomé,
par exemple.


Bajazet 08/07/2010 13:30


Euh… vous pensez que j'attends du monstre froid à tous les Nilsson ? Mais si vous commencez à faire de l'ado trash…


Le vidame 08/07/2010 10:53


"« (C’est bien mon âme que je vous ouvre aujourd’hui.) »
>> Oui, eh bien avec la chaleur qu'on nous annonce, j'espère que vous penserez à la refermer, hein. Même si l'âme se raffine à mesure qu'elle se gâte."

- Et je n'ai même pas la clim'

"J'ignore qui sont les auteuirs des "hommages" à Souliotis et Nilsson que vous évoquez. Je me souviens quand même que dans Opera Magazine, quand Decca a réédité le récital Souliotis avec Luisa
Miller etc., Chr. Cappacci avait célébré ce disque en se situant ouvertement en dehors de la doxa critique que vous vitupérez."

- Je vitupère mais je ne mords pas. D'ailleurs Tubeuf avait recensé le même disque pour Classica avec un certain intérêt (du genre "on serait bien content avec ça maintenant" ... mouais). Je ne me
rappelle plus non plus du nom des auteurs, cela dit, mais, pour Nilsson, ça ressemblait furieusement à un mixte de Parouty et de Marquet.


"Comme je ne connais toujours pas Souliotis, deux mots sur Nilsson, qu'il est je crois aussi facile de vanter de façon béate qu'il est difficile de cerner sa manière avec justesse. Vous ouvrez la
voie en tout cas. J'ai pu écouter récemment ce Macbeth intégral (je doute que la direction spectaculaire de Schippers soit forcément propre à favoriser les qualités de cette Lady M.). Ce rôle me
fascine par l'ampleur des possibilités qu'il ouvre à la caractérisation musicale et théâtrale, et si on peut juger Nilsson trop peu idiomatique (gnagnagnagna), sa composition de monstre froid, de
fureur froide me captive (malgré un pathos curieusement appuyé à tel ou tel moment), les "défauts" se tournant en qualités, mais pour le coup j'aimerais l'entendre dans un live. N'est-ce pas elle
qui avait chanté le rôle à la Scala dans une mise en scène de Jean Vilar (fraîchement accueillie) ?"

- Vous savez que je me rends compte n'avoir rien dit d'elle en fait (rien du genre : "timbré, éblouissant, écrasant"). Mais comme vous dites ce n'est pas simple et d'un moment à un autre je suis
plus ou moins agressé par son émission que j'entends un peu nasale à force d'être aussi haute et assez raide. En général j'aime beaucoup, mais je comprends qu'on puisse être réfractaire.
Plusieurs Lady Macbeth live existent (sous le manteau). Je ne connais pas son récital Decca, mais on m'a dit à plusieurs reprises que ce qu'elle faisait des trois airs était meilleur que dans
l'intégrale. Cela dit par "meilleur" je me demande si on n'entendait pas plus virtuose et plus idiomatique, justement.

"Comme vous, je suis sensible à ce que Nilsson offre à Isolde, la jeunesse, la colère blanche, une forme d'abstraction dans le lyrisme, même si le Liebestod avec Böhm est pour moi une sorte
d'apothéose absurde, un triomphe vocal, écrasant, et non pas une assomption-dissolution. Je me demande si avec ses qualités particulières elle n'est pas plus séduisante dans l'intégrale Solti (mais
je ne l'ai pas entendue en entier) ; il est vrai que j'ai un faible pour Fritz Uhl, mais ça ne se soigne pas."

- Et puis chez Solti c'est comme en Salomé : curieusement juvénile (j'avais donc oublié que j'avais en fait deux Tristan chez moi, puis que j'ai aussi cette version). Une ado trash quoi ...


"Mais pour vous ouvrir un peu mon âme damnée, je regretterai toujours qu'elle n'ait pas chanté Lulu !"

- Vous voyez Lulu comme un monstre froid ? Je connais mal l'opéra et pas du tout les pièces, mais dans le film de Pabst, Brooks est plutôt un peu au dessus de la morale, absolument pas malfaisante
consciemment en tout cas, et très charnelle.


"« J'en vois déjà qui sont impatients. »
>> Je me suis retourné, et je puis vous assurer qu'il n'y a absolument personne !"

- C'est parce que vous êtes tout au fond.