Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
17 décembre 2011 6 17 /12 /décembre /2011 09:21

 

Et ouais on parle de tout ici bas … même de Barbara Hendricks et de Richard Strauss. Ma curiosité a été piquée récemment en lisant que ses « Quatre derniers lieder n’étaient pas ridicules ». Bon … on dirait qu’on parle d’Andrea Bocelli, mais passons. Cependant je me souviens aussi d’une critique assassine qui disait que pour entendre une lecture de l’œuvre à ce point dénué de vision il fallait remonter … à Montserrat Caballé. Cruelle comparaison. J’ai un a priori positif sur l’artiste depuis un soir où je l’entendis, à l’aveugle, dans Gilda (à Orange je crois). Elle mettait exactement dans le rôle la couleur, l’intensité, la tension, la grâce que j’espère y sentir. Et j’avoue que je suis curieux de cette seconde carrière discographique qu’elle mène par le biais de sa propre maison, enregistrant systématiquement la plus belle musique du monde, avec un goût toujours très sûr.

Le disque « Strauss » qui existe aujourd’hui compile, pour une bouchée de pain, deux récitals EMI. L’un, avec 22 lieder accompagnés au piano (y compris les « Lieder der Ophelia »), date de 1991. L’autre, avec rien moins que Sawallish comme soutien, complète le programme du premier (dont les très beau « Mädchenblumen » que Stich-Randall a merveilleusement chanté dans son récital d’Aix) et se risque à plusieurs lieder avec orchestre pour conclure par les périlleux, car célébrissimes et donc forçant nécessairement la comparaison, « Vier Lezte Lieder ». J’oublie qu’en prime on a droit à une petite notice embarrassée de l’ami Tubeuf sobrement intitulée « Barbara ».  Or donc je commande le disque (dans l’ignorance encore de la prime Tubeuf, évidemment), je le reçois et depuis plusieurs jours j’en fais mon miel. Peut-être d’abord parce que ce répertoire me rend fou. Monsieur Taupe me disait hier soir que le lied de Strauss « c’était de l’opéra déguisé ». Certes. Cela explique sans doute mon hyper sensibilité à cette musique, en état permanent d’ébriété sonore, comme si Strauss était perpétuellement émerveillé de sa propre veine mélodique et cherchait à tirer les sons les plus agréables et les plus jolis (beaux ?) qu’un clavier et une voix sont capables de produire. Pas besoin de parler allemand pour aimer les lieder de Strauss (c’est sans doute, pour l’innocent, leur grande supériorité sur ceux des maîtres Schumann et Wolf). On peut même les fredonner sous la douche, comme une ballade du répertoire de Zarah Leander. La variété allemande et le lied de Strauss … même combat ! Il y a même le petit soupir au milieu.

Hendricks chante l’ensemble du programme avec des moyens très similaires, malgré les cinq années qui ont passé. On ne peut réellement dire que la voix ait gagné en ampleur (dans les notes tenues le vibrato sonne peut être légèrement plus lyrique. Mais il est possible que ce soit un choix interprétatif, visant à donner l’illusion d’un héroïsme qui lui évidemment impossible) dans le disque de 1996. Du moins ne porte-t-elle pas non plus son âge : ni stridence, ni dureté … quelques tensions dans le phrasé, mais finalement elles habillent la ligne davantage qu’elle ne l’abime et le timbre était audiblement un peu plus plein et donc un peu plus présent en 1991.  Ce n’est pas un chant si facile à analyser en fin de compte, précisément parce que les chemins qu’il emprunte sont, me semble-t-il, sans complexité. Mais je ne sais pas exactement par quel biais Hendricks est toujours capable, dans ce que j’ai entendu d’elle dans ce répertoire, de tenir une ligne mélodique en la saisissant sous son jour le plus flatteur, avec des manières presque familières, mais sans cesser de se conduire avec sobriété. C’est sans doute un art qui manque d’arrière plan, mais il peut se révéler idéal pour les formes strophiques ou, comme ici, les épanchements sentimentaux à moitié féériques. Les quelques scories (je n’ose dire « pailles) qu’on perçoit en particulier dans son registre grave, insupportables en Suzanne, donnent ici des résonnances soudaine à cette voix que je ne trouve décidemment pas angélique. Le timbre, très personnel, peut vite devenir écœurant sans doute à force de présence insistante, d’autant que la voix est pourvue d’un aura qui prolonge encore légèrement la couleur après la note, de telle sorte que le chant ne s’arrête jamais vraiment, dans certaines pièces un peu bavardes (« Saüsle, liebe Myrte ! »), mais j’ai un vrai plaisir à le percevoir dans les mélismes des lieder avec orchestre (les attaques ondoyantes de « Ich wollllt ein Straülein binden » que j’ai trouvées immédiatement rassurantes quant à la probité du style). Et si, encore une fois, le poids de la voix, son impact, sa force, font défaut, la prise de son arrange les choses sans les rendre invraisemblables.

Mais alors ? En dehors de ces considérations purement vocales ? Le sourire et les pleurs sont-ils indifféremment gris ou blancs ? Pas tout à fait. Prenez les « Mädchenblumen », rien moins qu’éthérés, sans murmure mais avec des nuances, sans question mais débordants de féminité, tout en séduction, liquides, perlés à chaque aigu plus qu’ardents, avec, pour « Wasserrose, une soudaine inquiétude qui rapidement s’apaise, dans une espèce de lyrisme tendre. Un peu trop rose, un peu trop bonbon pour les goûts de tous sans doute, mais le charme est vrai et difficilement contestable, d’autant qu’il est appuyé par le piano extrêmement fleurie et violement séducteur de Sawallisch (trop de notes ?). Pour l’opus 27 « Ruhe, meine Seele » est frémissant, sans qu’elle puisse réellement rendre justice au caractère déclamatoire de la pièce, mais sombre (et là réellement j’aime la couleur de son grave ou plutôt de son ombre de grave), mais sérieux sans être sinistre. En 1996 « Cäcilie », qui la voit amener comme elle peut les aigus les plus exposés, la met un peu à nue mais « Heimliche Aufforderung » (soutenu par un piano dévorant de sensualité) et « Morgen » sont à la fois un peu trop sentimentaux et merveilleusement bien chantés, ce dernier en particulier, avec la mesure exacte de mélancolie sereine qu’il exige, dans un registre plus mièvre (ce n’est pas une critique) que philosophique (Sawallisch donne la curieuse et intrigante impression de ne pas terminer les deniers accords).

Les « quatre derniers « ne sont pas ridicules » en effet, même s’il est humain d’y préférer des sonorités plus capiteuses que celles que peut offrir Hendricks, par ailleurs sans doute déjà trop préoccupée par l’aspect technique pour être réellement convaincante expressivement. « Frühling », avec ses attaques incessantes, la laisse épuisée (alors qu’on est en studio), quoique ravissante à plus d’un endroit. « September » n’est pas automnale pour deux sous et la chanteuse ne tient pas réellement la course des pianos nostalgiques. La clarté et la constante fraicheur du timbre et de l’émission dans cette tessiture, le vibrato ardent aussi, donnent plutôt une impression d’énergie, de projection vers l’avenir … bref de printemps. Ce qui frappe pour « Beim Schlafengengehen » et « Im Abendrot » finalement, encore une fois, c’est l’énergie qui est dégagé par un chant rien moins qu’hédoniste et complaisant (moyens obligent ? Chef aussi je pense, d’ailleurs passionnant dans sa conduite très rapide et dense des masses orchestrales), mais réellement radieux et concentré, avec des couleurs variées, l’émission se faisant plus couverte qu’à l’accoutumé, à certains moments, pour affronter le lyrisme des pages. « Im Abendrot » est probablement le plus réussi du lot, celui où l’artiste rayonne avec le plus d’évidence, s’appliquant (et réussissant) à phraser large, à respirer profondément, à laisser flotter avec nostalgie les mesures. Elle a bien écouté les grands modèles.

Si je repars en arrière la comparaison est d’autant plus simple que « Morgen », « Cäcilie », « Cih wollt’ein Straülen binden » et « Saüsle, liebe Myrte ! » ont été enregistrés deux fois, les deux derniers dans la version avec piano et puis celle avec orchestre.  Ce qui change (outre l’accompagnateur, plus conventionnel, Ralf Gothoni) est d’abord dû, je crois, à la prégnance du timbre, plus forte, à la séduction de la voix, plus immédiate. Pour le coup « Cäcilie » devient réellement opératique, franc, amoureux, « Ich wollt » plus interrogatif, plus imaginatif. Les autres lieder, y compris les plus célèbres (« Wiegenlied », « Zueignung », « Freundliche Vision » où la soprano semble particulièrement inspirée par le romantisme de la page) soutiennent très bien la comparaison, pour l’esprit, l’animation, le mouvement ou l’immobilisme (mais pas pour l’allemand, parfois très américain, à ce qu’il m’a semblé) avec des versions historiques. Il faut cependant, encore une fois, passer par-dessus les sucreries du timbre. Les « Ophelia »  arrivent à les faire oublier, chantés avec la juvénilité indispensable, mais aussi une voix comme plus serrée, moins épanouie, presque grinçante (« Guten Morgen »), presque inquiétante aussi, ce qui est, en soi et avec la nature de l’artiste, un exploit. Preuve, en tout cas, qu’à sa manière onctueuse et trop lumineuse sans doute, Hendricks est une sensibilité plus complète et plus intelligente qu’on ne le pense.

PS : Ses autres excursions chez le compositeurs ont été documentées, mais en fait je ne les ai jamais entendues. Il y a la magicienne dans Hélène l'Egyptienne (version studio chez Decca avec Gwyneth Jones dans le rôle titre) et même une Sophie du Chevalier, pour EMI, avec cependant, casting déprimant s'il en est, Kiri Te Kanawa en Maréchale.  

Partager cet article

Repost 0
Published by Le vidame - dans Musique
commenter cet article

commentaires

Souris effectivement bien Sotte 20/12/2011 19:42


Je n'ai pas du tout suivre, mais je lui trouve un air russe à Hendricks là, sur la photo... moi qui la croyais Suédoise!

Le vidame 19/12/2011 16:23


Le Korngold ce n'est qu'avec Orchestre ... et les Illuminations c'était tiré par les cheveux (Korngold aussi d'ailleurs), je le reconnais. Bon Beethoven c'est bien un récital complet (seconde ...
ou dernière .. carrière discographique).


Quand j'étais jeune (il y a longtemps) j'écoutais en boucle le "Et Incarnatus Est" de Hendricks qui figurait dans une compilation de mes parents. Je préfèrais d'ailleurs cette lecture
séraphique (cette fois je peux utiliser l'adjectif) et majestueuse à la fois (jusqu'à la caricature d'ailleurs) à l'autre que je connaissais ... c'est à dire une version tardive de Stader,
précisément beaucoup plus, incarnée que j'aimais beaucoup aussi (je savais à peine qui était la chanteuse), mais qui ne me portait pas à ce point d'extase. Je n'ai pas réécouté ça depuis des
années.


 


 

Monsieur Taupe 18/12/2011 01:57


P.S. Je remarque sur votre photo en coin que vous avez apparemment les oreilles gonflées, alors n'abusez pas de "Un jour mon prince viendra".


Ecoutez plutôt "Einer wird kommen" par Köth, pour vous décongestionner.

Monsieur Taupe 18/12/2011 01:54


Il existe des albums de lied tout Strauss plus que recommandables, monsieur le persifleur, mais par des chanteuses qui n'existent pas dans votre monde enchanté : Margaret Price, Lucia Popp, les 2
avec Sawallisch, les 2 chez EMI ; et bien sûr le disque Fassbaender (DG).


 


Et pour un couplage Strauss-Pfitzner : par la jeune Edda Moser, les seconds vingt fois plus convaincants et profonds que les premiers (le groupe de Brentano en l'occurrence)


 


Rassurez-moi, les Korngold de Hendricks, ce n'est pas avec piano ? Et puis si vous annexez Britten au lied, on n'est pas rendu à Loches… D'ailleurs à part les Illuminations, elle n'a rien
enregistré de lui, ou si ? Miss Jessel, ça lui irait comme un gant, avec ses schoolroom dreams 8-)


 


Au fond, il ne lui aura manqué qu'un disque Babar.


Ou alors Goldorak ; mais ça c'était réservé pour Deutekom à l'origine. Fulguropoint ! Astéro-hache !


 


Mais c'est compliqué. Dans mes jeunes années, la Messe en ut mineur de Meuzârt avec Hendricks et Karajan me mettait en lévitation. Maintenant je n'arrive guère à écouter ça, je
ne parle même pas de l'orchestre (une rolls avec Bruckner dedans). Et voilà comment on brûle ce qu'on a adoré. Pourtant elle a autrement de grave que Donath dans le Kyrie, mais ça me semble
tellement démonstratif. Pfff, Philips ferait mieux de rééditer la version Marriner 1. Au fait, le Jephté de Haendel par Marriner, avec Kirkby qui fait l'Ange et Marshall la Belle, vient de
ressortir dans les corbeilles magiques d'Australie.


 


 

Le vidame 17/12/2011 20:28


Je crois que ce disque Walt Disney a fait plus pour la discréditer que tous les critiques réunis.


J'ai justement emprunté le disque Schubert dont vous parlez, la suite au prochaine épisode. Mais en fait elle a tellement servi le lied, dès les années EMI, qu'on a que l'embarras du choix.
Jusqu'à Britten, Korngold, Ravel, Schumann, Wolf, Beethoven et j'en passe (elle a fait les Frauenliebe aussi, tiens ..). Mais enfin du Wolf sans vrais mots ... (parce qu'il ne faut pas non
plus me croire absolument sourd).


Cela dit je découvre finalement de manière sérieuse les lieder de Strauss, par ce biais. Je les ai toujous entendus au coeur de programmes plus larges, ou alors uniquement dans les versions avec
orchestres (Janowitz et Schwarzkopf d'abord). Je n'ai même pas d'idée d'un disque à recommander en fait de Strauss avec piano exclusivement. Peut-être qu'un disque entier peut apparaître comme
indigeste. Il faudrait un mélange Strauss-Pfitzner, j'imagine.