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9 septembre 2010 4 09 /09 /septembre /2010 17:21

 

 

« Si j’avais quelque chose à saler ? se dit-elle. Je ne veux pas saler du pain ; il me faudrait de la viande ou du poisson… Oh ! la bonne idée ! Je vais saler les petits poissons de maman ; j’en couperai quelques-uns en tranches avec mon couteau, je salerai les autres tout entiers ; que ce sera amusant ! Quel joli plat cela fera ! »

Et voilà Sophie qui ne réfléchit pas que sa maman n’aura plus les jolis petits poissons qu’elle aime tant, que ces pauvres petits souffriront beaucoup d’être salés vivants ou d’être coupés en tranches. Sophie court dans le salon où étaient les petits poissons ; elle s’approche de la cuvette, les pêche tous, les met dans une assiette de son ménage, retourne à sa petite table, prend quelques-uns de ces pauvres petits poissons, et les étend sur un plat. Mais les poissons, qui ne se sentaient pas à l’aise hors de l’eau, remuaient et sautaient tant qu’ils pouvaient. Pour les faire tenir tranquilles, Sophie leur verse du sel sur le dos, sur la tête, sur la queue. En effet, ils restent immobiles : les pauvres petits étaient morts. Quand son assiette fut pleine, elle en prit d’autres et se mit à les couper en tranches. Au premier coup de couteau les malheureux poissons se tordaient en désespérés ; mais ils devenaient bientôt immobiles, parce qu’ils mouraient. Après le second poisson, Sophie s’aperçut qu’elle les tuait en les coupant en morceaux ; elle regarda avec inquiétude les poissons salés ; ne les voyant pas remuer, elle les examina attentivement et vit qu’ils étaient tous morts. Sophie devint rouge comme une cerise.

Les Malheurs de Sophie

 

 

Christine fut enchantée du résultat de cette seconde visite, et encouragea François à continuer et à tâcher de ramener aussi Adolphe à de meilleurs sentiments. Pendant deux mois, François retourna tous les jours chez les Sibran. Adolphe guérit de ses brûlures au bout d'un mois; il resta rebelle aux sollicitations de Maurice et insensible à la bonté, à l'amabilité de François. Le pauvre Maurice, au contraire, de plus en plus touché de la généreuse affection que lui témoignait François, devint plus doux, plus endurant, plus résigné de jour en jour; au bout de ces deux mois, Je médecin lui permit de se lever et de faire usage de ses membres remis. Quand il se leva, sa faiblesse le fit retomber de suite, sur son lit; un second essai, plus heureux, lui permit de s'appuyer sur ses jambes et de se tourner vers la glace; mais de quelle terreur ne fut-il pas saisi quand il vit ses jambes tordues et raccourcies, une épaule remontée et saillante, les reins ployés et ne pouvant se redresser, et le visage, jusque-là enveloppé de cataplasmes ou d'onguent, couturé et défiguré par les brûlures! Adolphe l'avait été aussi, mais beaucoup moins.

Le malheureux Maurice poussa un cri d'horreur et retomba presque inanimé sur son lit. Mme de Sibran se jeta à genoux, le visage caché dans ses mains, et M. de Sibran quitta précipitamment la chambre pour cacher son désespoir à son fils.

—Mon Dieu! mon Dieu! criait Maurice, ayez pitié de moi! Mon Dieu! ne me laissez pas ainsi! Que vais-je devenir? Je ne veux pas vivre pour être un objet d'horreur et de risée.

Puis, se relevant et se regardant encore dans la glace:

—Mais je suis horrible, affreux! François lui-même reculera d'épouvante en me voyant! Lui est bossu, c'est vrai, mais son visage, du moins, est joli, ses jambes sont droites... Et moi! et moi!... Maman, maman, secourez-moi; ayez pitié de votre malheureux Maurice!

Mme de Sibran releva son visage inondé de larmes, et, regardant encore Maurice, l'horreur et le chagrin dont elle fut saisie lui firent craindre un évanouissement; au lieu de répondre à l'appel de son fils, elle se releva et courut rejoindre son mari pour unir sa douleur à la sienne.

Maurice resta seul en face de la glace; plus il examinait ses difformités nouvelles, plus elles lui paraissaient hideuses et repoussantes; sa pâleur rendait plus apparentes les coutures et les plaques rouges de son visage; sa faiblesse faisait ployer ses reins et ses jambes.

François le Bossu

 

 

Le chemineau. — Il y a qu’une petite demoiselle courait ; le chemin était juste pour passer, à cause d’un tas de fagots versés au milieu du passage. La petite était embarrassée pour enjamber les fagots. Moi qui suis bonhomme et affectionné aux enfants, je lui prends les mains pour lui venir en aide ; elle me dit :

« – Ne me touchez pas, vieux sale !

« Elle arrache ses mains des miennes ; la secousse la fait tomber. Moi qui suis bonhomme et affectionné aux enfants, je lui pardonne sa sottise et veux la relever ; elle me détale un coup de pied en plein visage en criant :

« – Je ne veux pas qu’un paysan me touche ; laissez-moi, malpropre, grossier, dégoûtant !

« Ah mais ! c’est que, moi qui suis bonhomme, je commençais à ne pas être trop content. Plus je la tirais, plus elle m’agonisait de sottises, plus elle jouait des pieds et des mains.

« – Finissez, mam’selle, que je lui dis ; je suis bonhomme et j’affectionne les enfants, mais quand ils sont méchants, je les corrige, toujours par affection.

« – Osez me toucher, rustre, et vous verrez.

« Puis la voilà qui se met à me cracher à la figure. Pour le coup, c’était trop fort ; je casse une baguette, j’empoigne la petite et je la corrige. Quand je vois qu’elle en a assez, je la pose à terre.

« – Vous voyez, mam’selle, que je lui ai dit, comme j’affectionne les enfants. Vous voilà corrigée ; je suis bonhomme, je n’ai pas été trop fort ; ne recommencez pas.

« Elle est partie comme une flèche, et voilà. »

 Diloy le chemineau

  

« Partez à présent, Maria Pétrovna, et si vous dites un mot de ces deux cent mille roubles, je vous fais enlever et disparaître sans que personne puisse jamais savoir ce que vous êtes devenue ; c’est alors que vous feriez connaissance avec le fouet et avec la Sibérie. »

Le capitaine ispravnik la salua, ouvrit la porte ; au moment de la franchir, elle se retourna vers lui, le regarda avec colère.

« Misérable, dit-elle tout haut, sans voir quelques hommes rangés au fond de la salle.

– Vous outragez l’autorité, Maria Pétrovna ! Ocipe, Feudore, prenez cette femme et menez-la dans le salon privé. »

Malgré sa résistance, Mme Papofski fut enlevée par ces hommes robustes qu’elle n’avait pas aperçus, et entraînée dans un salon petit, mais d’apparence assez élégante. Quand elle fut au milieu de ce salon, elle se sentit descendre par une trappe à peine assez large pour laisser passer le bas de son corps ; ses épaules arrêtèrent la descente de la trappe ; terrifiée, ne sachant ce qui allait lui arriver, elle voulut implorer la pitié des deux hommes qui l’avaient amenée, mais ils étaient disparus ; elle était seule. À peine commençait-elle à s’inquiéter de sa position, qu’elle en comprit toute l’horreur, elle se sentit fouettée comme elle aurait voulu voir fouetter ses paysans. Le supplice fut court, mais terrible. La trappe remonta ; la porte du petit salon s’ouvrit.

« Vous pouvez sortir, Maria Pétrovna », lui dit le capitaine ispravnik qui entrait, en lui offrant le bras d’un air souriant.

  Le Général Dourakine

 

Jacquot. — Jacquot ! pauvre Jacquot ! Gribouille l’a battu !

Gribouille. — Ah ! c’est toi ! menteur ! voleur ! scélérat emplumé ! Ah ! c’est toi… et nous sommes seuls ! À nous deux, calomniateur ! traître !

Gribouille s’élança vers la fenêtre et ne tarda pas à découvrir le perroquet, qui grimpait le long du rideau en s’aidant du bec et de ses griffes. Voyant arriver son ennemi, Jacquot précipita son ascension en criant : « Ha ! ha ! ha ! imbécile de Gribouille ! »

Cette dernière injure exaspéra Gribouille, qui sauta sur le perroquet, presque hors de sa portée ; Gribouille ne saisit que la queue, dont quelques plumes lui restèrent dans les mains. Il s’élança une seconde fois sur le rideau après lequel grimpait le pauvre Jacquot avec prestesse et terreur tout en criant : « Au secours ! Gribouille ! Jacquot ! Gribouille l’a battu ! pauvre Jacquot ! »

Cette fois Gribouille avait mieux calculé son élan : d’une main il saisit le rideau, de l’autre il attrapa Jacquot au beau milieu du corps, et, le serrant fortement, il lui fit lâcher le rideau.

« Te voilà donc, mauvaise langue, insolent, pleurnicheur ! lui dit Gribouille en le regardant avec colère. Ah ! tu crois que cela va se passer en paroles ! Tu vas avoir une bonne correction, mauvais drôle ! Tiens ! vlan ! vlan ! »

Et Gribouille, accompagnant ses paroles du geste, déchargea sur le dos et sur la tête de Jacquot une grêle de coups de poing ; le pauvre animal criait de toutes ses forces :

« Pauvre Jacquot ! Gribouille l’a battu !

– Ah ! tu appelles ! Ah ! tu veux encore me faire gronder ! Crie, à présent, crie ! »

En disant ces mots, Gribouille serrait la gorge de son ennemi, qui continuait à se débattre et à répéter d’une voix étouffée : « Au secours ! Pauvre Jacquot !… Pau… vre… Jac… »

Il ne put articuler la dernière syllabe ; sa voix expira, son bec et ses yeux s’ouvrirent démesurément, ses ailes retombèrent inertes, et Gribouille ne tint plus dans ses mains qu’un cadavre.

S’apercevant enfin que le perroquet restait sans mouvement, Gribouille le laissa retomber.

« Va-t’en ! et ne recommence plus ; tu vois à présent que tu n’es pas le plus fort ! »

Jacquot ne bougeait pas.

« Tiens ! le voilà qui fait le mort, à présent ! Veux-tu t’en aller, méchante bête ! »

Gribouille lui donne un coup de pied.

  La Sœur de Gribouille 

 

Jeannette pleurait, criait, suppliait, protestait qu’elle ne le ferait plus jamais. La mère Léonard, loin de se laisser attendrir, la repoussait de temps en temps avec un soufflet ou un bon coup de poing. Mme de Fleurville, craignant que la correction ne fût trop forte, chercha à calmer la mère Léonard, et réussit à lui faire promettre qu’elle ne fouetterait pas Jeannette et qu’elle se contenterait de l’enfermer dans sa chambre pour le reste de la journée. Les enfants étaient consternées de cette scène ; les mensonges répétés de Jeannette, sa confusion devant la poupée retrouvée, la colère et les menaces de la mère Léonard les avaient fait trembler. Mme de Fleurville remit à Marguerite sa poupée sans mot dire, dit adieu à la mère Léonard, et sortit avec Mme de Rosbourg, suivie des trois enfants. Elles marchaient depuis quelques instants en silence, lorsqu’un cri perçant les fit toutes s’arrêter ; il fut suivi d’autres cris plus perçants, plus aigus encore, c’était Jeannette qui recevait le fouet de la mère Léonard. Elle la fouetta longtemps : car, à une grande distance, les enfants, qui s’étaient remises en marche, entendaient encore les hurlements, les supplications de la petite voleuse. Cette fin tragique de l’histoire de la poupée perdue les laissa pour toute la journée sous l’impression d’une grande tristesse, d’une vraie terreur.  

Les Vacances

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Published by Le vidame - dans Littérature
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commentaires

Catherine 11/09/2010 11:08


Ces violences sont bien caractéristiques d'une époque. J'ai toujours été fascinée par les bétises de Sophie, le pain chaud et la crème, j'ai toujours préféré d'ailleurs Sophie à Marguerite qui
était une véritable petite peste comparée à cette chipie de Sophie :) !


Bajazet 11/09/2010 05:54


Vous allez lâcher ce chien, à la fin ?!


Le vidame 10/09/2010 23:24


J'ajoute que je suis parfaitement conscient que cette exposition des violences séguriennes n'a rien de bien original. J'ai juste réuni mes préférées.


Le vidame 10/09/2010 23:03


En fait je relisais François le bossu l'autre jour et j'ai été particulièrement choqué par le passage qui décrit Maurice défiguré après l'incendie. Du coup j'ai remis le nez dans plusieurs textes,
en me rendant compte qu'à plusieurs reprises j'avais été saisi, enfant, par l'horreur de certains morceaux et que je m'en souvenais très bien.

Petit je relisais Les Vacances tous les ans (en juillet, évidemment). J'étais à la fois révolté par beaucoup de choses (les différences de conditions sociales, les punitions corporelles) et
complètement fasciné.


Catherine 10/09/2010 19:02


Je ne savais pas que tu aimais la Comtesse de Ségur. J'adore la trilogie Vacances, Malheur de Sophie, Petites filles modèles, ou encore les nouveaux contes de fées !