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16 avril 2012 1 16 /04 /avril /2012 13:59

  

 

Gloire aux éditeurs Membran qui regroupent avec sérieux et peut-être même passion dans d’épais coffrets (4 ou 10 disques) les témoignages libres de droits des chanteurs que nous avons, un jour, aimé. Avec Wunderlich, Fischer-Dieskau, Rothenberger, Bonisolli ou Los Angeles, Birgit Nilsson est livrée toute entière aux appétits de ses fans, à partir du moment où l’enregistrement date d’avant 1960. La voilà donc saisie au plus précis dès 1949 dans la quasi intégralité de son répertoire (dont on se rend compte qu’il s’est forgé très tôt.) Manquent quelques Strauss périlleux pour l’esprit (la Maréchale) ou l’héroïsme (la Teinturière, Salomé et Elektra) et son Elettra d’Idoménéo, princesse barbare et mystérieuse, davantage idole roide qu’ardente amoureuse. Comme le coffret ne s’embarrasse pas d’un livret (mais enfin à ce prix … 15 euros sur amazon) je me propose donc de restituer rapidement le programme de chacun des dix disques.

Le premier se consacre (comme la moitié des témoignages rassemblés environ) à Wagner avec une cohérence d’esprit (à défaut d’organisation) déjà remarquable, moitié Lohengrin, moitié Tannhäuser. Il pioche dans le récital avec Hotter dirigé par Leopold Ludwig en 1957 et que Testament a réédité (il est en fait repris intégralement, d’un disque à l’autre) pour « Einsame in trüben Tagen » et « Dich, teure Halle ». Inutile de revenir sur ce qui est évident : Nilsson cette année là livre des monuments de ferveur wagnérienne, entaché par aucune tendance monumentale, même si la voix est déjà démesurée et sidérante de facilité et d’impact. Elsa est longuement documentée par un live de Bayreuth (Jochum – 1954) avec Varnay en Ortrud et Windgassen (toute la chambre) en Lohengrin, dans un son excellent et où l’épique semble être pour tous les sujets du drame une seconde nature. Et Elisabeth se complète avec la lecture que Suédoise fit de Vénus (Böhm, à Naples en 1956), insupportable de sa propre grandeur, de son poids et de son tranchant, expliquant sans aucun doute la fuite éperdue de Tannhäuser.  

Le deuxième reprend un double récital (solitaire celui-ci) réédité également par Testament et datant toujours de 1957 (avec Heinz Wallberg et encore Ludwig) pour deux airs de Weber, le premier d’Agathe et, évidemment, « Ozean, du Ungeheuer ». Les deux sont à préférer, à mon sens, aux gravures figurant dans les intégrales EMI du Freischütz et d’Oberon. Nilsson y est infiniment plus juvénile et perméable aux mots et aux situations. On ne trouvera pas la poésie innée des grandes Allemandes dans la partie intermédiaire de « Leise, leise, fromme Weise » mais il y a là toute la cantilène souhaitable dans les rêveries (le soutien est admirable). Avec assez de logique on réentend dans le même disque la ballade et le duo du Hollandais Volant encore extraits du récital avec Hotter et encore plus enthousiasmants parce que Nilsson se lance dans les flots avec une beauté et un rayonnement vocaux qui suppléent à une vulnérabilité qu’elle n’a pas tout à fait (et qu’Hotter est aussi lumineux et bondissant qu’elle, lui donnant une réplique amoureuse idéale.) Enfin, après un raisonnablement frais et souriant « Guten Abend Meister » où elle s’essaye à Eva (en 1953 avec Sigurd Björling), 25 minutes ("Es ist alles vergebens" et le duo final) d’une Ariadne en suédois où la cantatrice confirme que pour être à leur meilleur les interprètes doivent chanter dans leur langue maternelle (on y reviendra à propos d’Aïda). Nilsson, d’une blancheur d’albâtre en 1949, impressionne beaucoup par son éclat, évidemment mais chante surtout comme une suicidaire perdue dans ses rêves de mort, plus Janowitz que Leontyne Price en bref. Déjà publié dans le coffret « Rarities » Gala consacré à Nilsson.

Le troisième disque (tout Verdi) confronte deux récitals : celui avec Leopold Ludwig qui complétait chez Testament les extraits de Weber, Beethoven et Mozart gravés avec Wallberg et celui dirigé par Argeo Quadri (1959) pour Decca. De ce dernier disque on reprend deux des trois airs de Lady Macbeth (il n’y a pas le Somnambulisme contrairement à ce qu’indique la pochette, mais « La Luce Langue ») « Madre Pietosa Vergine », l’air d’Abigaïlle avec cabalette et « O Don Fatale ». On a privilégié le « Pace, pace mio Dio » de la version avec Ludwig, complété par l’air du gibet du Bal et les deux airs d’Aïda. Comme pour l’autre disque « Testament » l’intégralité du récital nous est en fait restituée sur plusieurs disques (à l’exception de la mort d’amour d’Isolde et de l’air de Fidelio). Avoir préféré, pour le seul doublon italien, cette version à celle gravée pour Decca, indique chez les éditeurs une conscience ou en tout cas un goût personnel qu’il est bon de louer à une époque de compilation systématique. Le disque avec Quadri la montre avant tout vocale, très concentrée, d’une appréciable souplesse (étonnantes vocalises en force qui font rêver à une Odabella walkyrie) et d’une grandeur de son évidemment éblouissante (les aigus !) : rien ne semble la prendre en défaut, même si quelque chose d’imperceptiblement marmoréen commence à se faire sentir : la madone se statufierait-elle ?  Peut-être que son « Pace, pace » 1959 souffre d’une absence de convulsion, de mobilité ou de jeunesse préjudiciable alors que ce qu’elle offre avec Ludwig est merveilleusement chantant. Quoiqu’il en soit les deux airs de Lady Macbeth (et là on rage vraiment, seule véritable erreur de tout le coffret, de l’absence du somnambulisme) nous confirme l’inquiétante cruauté qu’elle mettait au personnage, peut-être encore mieux chanté (les vocalises assassines sont particulièrement en situation) que dans l'intégrale Decca.

Je n’ai pas encore écouté le quatrième disque (Puccini). Il y a là à la fois la quasi intégralité des interventions de sa Turandot RCA avec Björling et Tebaldi, disque que je connais assez bien pour le coup et où, en 1959, Nilsson justifie sa réputation de chanteuse polaire et pyramidale à l’intonation sifflante. Evidemment c’est fascinant mais le « Del Primer Pianto » et même le « Figlio del cielo » (le moment que je préfère dans l’opéra) marquent trop la difficulté qu’elle éprouve à s’agenouiller. En complément des extraits de la Fanciulla del West pour EMI (1958) avec Matacic et dont, pour l’instant, je ne peux rien dire. Je me rends compte cependant qu’il n’y a non plus aucun extrait de Tosca dans le coffret.

Retour à Verdi pour le cinquième disque. Si les passages en allemand du Bal Masqué pour la radio Bavaroise (1955- il y a l’intégral parue chez Walhall) ne m’ont pas inspiré grand-chose malgré le très réel investissement de l’artiste et la beauté du phrasé qu’il implique (à noter que les interventions de Köth en Oscar dans le final sont superbes), une Aïda de 1956 à Stockholm (et en suédois) m’a soulevé dans mon siège et constitue sans doute la divine surprise du coffret. Radieuse et manifestement bouleversée par le rôle (je ne sais pas si c’était ses débuts dans ces pages) Nilsson ne fait qu’une bouchée des écueils de la partition (les contre-uts, y compris pianissimo sont faits comme en se riant) et impose sans réserve une conception royale du personnage (la malheureuse Amnéris locale n’a qu’a bien se tenir) qui ne l’empêche pas de se montrer à la fois fiévreuse et féminine, avec des sanglots et des poitrinages à l’italienne jamais ridicules. Certes on est bien tenté d’entendre dans cet héroïsme violent une lecture trop wagnérienne d’un compositeur rival et italien. Mais sentir avec autant d’évidence l’éclat brillant de la jeunesse conjugué à quelque chose d’insolent à force d’énergie et de sveltesse, sans raideur ni de ton, ni d’intonation, voilà qui permet de comprendre avec netteté l’impact de l’arrivée sur les scènes internationales de cette voix claire et solide comme une église. S’il est, au disque, un timbre conquérant (quelqu’un parlait de rapt vocal, c’est assez juste, je trouve), le voici, qui ne s’incline, dans une chaleur rougissante imprévue, que face à l’Amonasro imposant de Sigurd Björling.

Le disque 6 est consacré à Mozart et à Beethoven. De Donna Anna on entend le duo avec Ottavio et « Non mi dir » extraits de l’intégrale Leisdorf pour Decca (si difficile à trouver aujourd’hui) complété par l’« Or Sai Chi l’onore » du récital Testiment (Wallberg), nouveau choix qui prouve la cohérence du projet. Plus imposante que permis, dès 1957, Nilsson exhibe en Donna Anna la matière infinie de ses aigus qu’il est tout à fait pertinent de qualifier de « dardés » (copyright de qui l’on sait). Le « Non mi dire » (sans récitatif) 1959 permet de confirmer que la voix bénéficiait alors d’une certaine légèreté et d’une légitimité vocalisante qu’elle n’avait plus guère lors de l’enregistrement DG (ou Böhm devait visiblement ralentir pour l’aider). Plus excitant, sans doute parce que mieux dirigé le « Ah perfido » avec Wallberg repose pourtant sur une grammaire vocale pas si éloignée. Mais la chanteuse, quoique rigoureusement attentive aux nuances et aux phrasés, fait une démonstration spectaculaire de ce que sa voix pouvait avoir de plus ample (le récitatif), de plus large et surtout de plus impétueux (la section rapide est cinglante). Le legato et le soutien parfait dont elle fait preuve lui coutent sans doute la propreté de l’italien, mais tout est admirablement chanté et senti avec des délicatesses belcantistes dans la conduite de la ligne au moment de la cantilène. Suivent les deux airs de Clara dans Egmont avec Klemperer (le disque intégral a été publié par Naxos) où j’ai surtout admiré une musique obsédante et exaltante que je ne connaissais pas et enfin de larges fragments d’un Fidelio pour la radio de Cologne. Kleiber y dirige Nilsson, Frick et Hopf, dans un registre préromantique sans équivoque, au charme captivant et évidemment adapté aux moyens titanesques des interprètes, la Suédoise héroïque (mais presque timide : comme elle halète avec une tendre inquiétude dans le duo avec Frick) en tête.   

Les quatre derniers disques sont un « tout Wagner » dont je peux moins parler et qui surtout est mieux connu et célébré.

Tristan et Isolde pour le 7ème mélange des prises du studio avec Solti (1950, il permet d’entendre au premier acte quelques répliques de la Brangaine de Resnik, ultime preuve du bon goût des éditeurs) avec des extraits lives sous la direction de Karajan (1959), Sawallisch (1957)  et Knappertsbusch (1960) pour la mort d'Isolde.

Le 8ème disque est consacré entièrement au premier acte d’une Walkyrie de 1953 (Nilsson fait Sieglinde) avec Svanholm et Greindl qui reprend en fait le programme d’un disque publié en 2000 chez Bella Voce. La réponse se fait au 9ème disque pour Brünnhilde où on notera surtout, outre des prises live avec Sandberg et surtout Kempe (en 1957) la dernière partie du récital studio avec Hotter pour leur gravure légendaire des adieux de Wotan. Le 10ème disque termine le parcours avec des extraits (immolation comprise évidemment) des deux derniers volets de la Tétralogie dirigé par Kempe (Covent Garden puis Bayreuth en 1960)  ou Knappertsbusch (1955).

Ainsi l’heureux acquéreur de ce coffret peut estimer qu’il pourra entendre entièrement ce disque indispensable :

 

 

 

 

Plus la quasi intégralité de ces deux autres récitals :

 

 

 

 

 

 

A quoi s’ajoute un volume Bella Voce pour Sieglinde. Le reste peut être perçu comme un immense complément. Quoiqu’il en soit c’est assez généreux. Gloire, décidemment, à Membran. Mais on rage pour Lady Macbeth.

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Published by Le vidame - dans Musique
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commentaires

Robin 01/05/2012 21:35


Je suis de ceux que la voix de Nilsson n'a jamais vraiment touché. Jusqu'à un soir  où je suis tombé par hasard sur son "Pace" de La Forza et pour la première fois sous cette voix
marmoréenne j'ai ressenti comme une profonde mélancolie, en fait j'ai été extrèmement ému.


C'est bizarre, le lendemain, j'apprenais qu'elle avait quitté ce monde.

Mirna Loy 18/04/2012 01:04


PÖÖ PÖÖ PEE DÖÖ !


 



Beckmesser 17/04/2012 19:10


Nilsson a chanté Macbeth à la Scala dans une mise en scène de Jean Vilar, en noir et blanc, c'était sous la direction de Scherchen. Vous savez s'il en existe une trace ? Souvenir d'une
photo de Nilsson dans cette production, souriante et terrifiante. Le ténor était Bruno Prevedi Chéri, dont Nilsson écrit dans ses mémoires qu'elle le trouve très sous-estimé. En plus il portait à
ravir la coupe bol. Brunoooooooooo !

Le vidame 17/04/2012 17:49


J'ai fait sans honte l'impasse, pour l'instant, sur les disques "Ring", ma patience et mon amour de la musique ont des limites, vous savez.

Beckmesser 17/04/2012 17:47


"Un récital tout Wagner je ne sais pas si je suis prêt encore."


Vous voulez dire que vous n'avez pas écouté certains cd de ce coffret Membran ?
Eh bien, vous n'avez que plus de mérite d'avoir écrit ces belles choses !