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27 juin 2012 3 27 /06 /juin /2012 20:13

A cette heure je devrais être à l’Opéra Garnier. Mais la volonté est faible devant le désir de quiétude (et le perspective de passer trois heures mal installé devant un poteau). J’ai donc passé une partie de l’après-midi, au lieu de préparer cette sortie ramiste, à me rouler dans des rêves d’adolescent. Merci la Chaumière qui m’a signalé la réédition, déjà ancienne sans doute, de ceci :

 

 

Un rapide coup d’œil sur le net m’informe d’ailleurs que, passé depuis longtemps dans le domaine public, cette Manon Lescaut de chez RCA figure même dans le catalogue Naxos. Evidemment j’aurais préféré la jaquette originale, objet d’un désir violent, quoiqu’oublié depuis, il y a environ une quinzaine d’années. La mauvaise réputation de Licia Albanese m’a toujours donné envie de l’écouter, mais, ne pouvant me livrer à tous les vices dans le même temps, c’est un soprano que j’ai fini par mettre de côté, en comprenant de loin, qu’elle était en quelque sorte une première mouture d’Antonietta Stella, de ces chanteuses dont on dit qu’elles sont « provinciales et démodées ». Je vous assure, ô mon lecteur, que j’ai écouté ce disque sans atteindre autre chose que l’assouvissement d’une curiosité déjà ancienne. Mais le fait est que je suis resté à la fin de l’écoute, la gorge serrée et le cœur ému. Il est vrai que je n’avais accordé jusqu’à présent qu’une oreille très lointaine à l’œuvre (découverte avec Freni et Pavarotti … alors évidemment). Cette fois-ci j’ai été saisi par sa concision qui n’est pas âpre pourtant, et surtout par le ton étonnament funèbre, absolument désespéré, même dans les premières pages de l’œuvre, quand rien n’est encore joué. J’ai eu le sentiment que tout était conduit en mode mineur. Jamais les personnages, chez Massenet (et dans une œuvre que j’aime profondément), ne m’ont semblé aussi prédestinés et donc jamais Manon ne m’avait semblé aussi, littéralement, fatale. Je suppose que je dois cela, en partie au moins, aux interprètes, au chef d’abord, ce monsieur Jonel Perlea, dont je connaissais qu’une Aïda en technicolor, et qui doit avoir exactement la battue qu’il me fallait pour me faire redécouvrir l’œuvre, accentuant un aspect d’abord urgent (la fin du II), plus que lyrique et qui, loin d’être ensoleillé, m’évoque plutôt un hiver coupant. Albanese et Björling sont d’ailleurs très sombres tout les deux (dans mon souvenir le Suedois était plutôt un ténor clair … là la ductilité est magistrale, les nuances aussi, mais elles s’exercent sur un instrument très concentré, presque barytonant) et ont sans aucun doute dépassé la limite d’âge permise pour Des Grieux et Manon. Le disque a été enregistré en 1954, aucun des deux n’étaient pourtant, en mesure du temps lyrique, ridiculement vieux.

Je suppose qu’Albanese n’a, de toute manière, jamais eu la voix d’une beauté étale, juvénile et charnue, qu’on associe spontanément à la jeune courtisane. Le timbre n’a rien, d’ailleurs, de fondamentalement séduisant : c’est celui d’un honnête soprano, aux couleurs prononcées et capiteuses, parfois pétulantes (au premier acte), mais guère singulières (alors qu’il me semble que Stella, dont je parlais plus haut, avait cette qualité là, quoiqu’on lui ait souvent dénié). Mais enfin, une fois qu’on aura admis que, techniquement, tout est parfaitement place (une facilité qui lui permettait de chanter sans trembler Traviata face à Toscanini), que l’aigu (d’une solidité qui ne se questionne même pas) se tient autant que le grave et que tout est parfaitement homogène, une fois qu’on aura dit aussi que la diction est d’une clarté absolue, différenciant non seulement les consonnes (ça c’est normal) mais aussi la moindre voyelle, il faut reconnaitre que ce qui fait le charme puissant de cette incarnation réside dans un phrasé exceptionnel, légèrement daté parfois (dans les coquetteries du duo dans la chambre, dans certains recours à la voix de poitrine) mais d’une mobilité, d’une fraicheur, d’une énergie, d’une virtuosité, qui convoquent les plus grandes et les mieux célébrées. On ne sait quoi admirer de plus, du grand mouvement ample de « Sola, perduta » aux sons rauques, toujours contrôlés, de la mort (le « ahimé » dans un souffle, mais sans rien de débraillé, est à donner le frisson), des insinuations légèrement rusées du début (qui s’oppose parfaitement à la candeur lyrique de son partenaire dans leurs premiers échanges) à la lassitude voilée qui passe sur la voix. Certes, encore une fois, c’est une école, très expressive, très italienne, très convulsée, mais la manière dont la chanteuse se fait photographier en musique montre une admirable compréhension du media phonographique : le portrait est toujours puissamment dramatique, jamais insistant ou redondant, toujours acéré (presque autoritaire, ce que je trouve tout à fait remarquable et intriguant), en fait, d’un poli, d’une élégance même (pourtant pas congénitale à la voix) qui tourne le dos à toutes les tentations du mauvais vérisme (alors que pourtant, c’est bien un chant « vériste » que j’entends là, du moins, tel que je l’imagine bien compris).

Chacun semble avoir compris la leçon : Björling retrouve des gaucheries et des tendresses de petit garçon au Havre, au milieu du désespoir sincère dont il fait preuve et de l’ardeur surtout, chez lui aussi toujours parfaitement maîtrisée et d’une poésie poignante quand il rêve de sauver Manon. Le soutien et le legato sont infaillibles, c'est-à-dire que la tenue de l’ensemble, même dans ce répertoire expansif, est admirable, d’autant plus que le rôle est notoirement impossible et semble solliciter à loisir le cri, ce que le ténor s’ingénie à toujours éviter. Il n’y a guère que « Tra voi, belle, brune e bionde » qui le trouve, peut-être et très légèrement, à court de facilité éclatante et de jeunesse, encore qu’il y soit tout à fait séduisant. Merrill, en Lescaut, est aussi sombre que possible et parvient, dans ce climat obscur et dense, à ressortir encore à force de noirceur en Des Grieux, aidé, il est vrai, par la même sobriété et le même contrôle du vibrato que ses partenaires. Avec un chic encore supérieur d'ailleurs : le duo du deuxième acte la montre, elle, finalement dure (on l'imagine volontier rapace, en effet), avant d'haleter de frustration dans "In quelle trine morbide", lui presque aristocrate, viril mais pas caricatural, très sûr de sa situation et de sa supériorité. Mais le doublon de Franco Calabrese (à la fois Geronte et sergent) est à signaler pour son assurance autant son éclat vocal et même Anna Maria Rota parvient à se hisser à une soudaine et émouvante beauté vocale dans la parenthèse du musicien.

J’apprends que ce disque, vieux de plus d’un demi-siècle, était précisément le préféré de la chanteuse (miraculeusement quasi centenaire), qui fait preuve, en plus de ses qualités, d’une excellence de goût dont il faut la féliciter (à titre de comparaison, rappelons que le disque préféré deGundula Janowitz est l’enregistrement soporifique des Saisons avec Karajan). Je n’arrive plus à me souvenir de ce qu’en disait la critique de l’Avant Scène Opéra, mais je crois qu’elle était  de Jean Cabourg, ce qui n’est probablement pas très bon signe. Il me semble qu’il pensait un peu de mal de la version Serafin, avec Callas (que j’ai aussi, mais qui ne m’avait jamais fait découvrir l’œuvre de cette manière.) C’est tout ce qui parvient pour l’instant à mon esprit embrumé.  Quoiqu’il en soit je me rappelle, par contre, que comme Peerce ou Herva Nelli, on n’apprécie pas généralement qu’Albanese ait été aussi sollicitée par Toscanini. Je crois moi que le chef savait parfaitement ce qu’il faisait.  Et demain je vais écouter avec un intérêt particulièrement attentif la Wally (Marton et Araiza) pêché le même jour et au même endroit.        

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Published by Le vidame - dans Musique
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commentaires

Michael de Nostradamonasro 16/08/2014 18:51


Or quand Licia Alba naissait,


Anna Maria rota.


 


(Contre-centurie 21)

Monsieur Taupe 22/07/2012 20:39


On peut apprécier à la fois une salade de tomates à l'ail qu'on mange debout et un bœuf strogonoff. La Manon de Jurinac et Dermota gâche l'oreille pour tous les autres, j'en ai bien peur. Vous
avez le souvenir d'autres interprètes qui allient de la sorte érotisme, grâce du style, subtilité et sentiment ? Maintenant on a Netrebko et Villazon. Misère.

Le vidame 22/07/2012 15:41


Cela dit, Cabourg est un peine-à-jouir, pas un imbécile. J'hésite maintenant à réécouter cette Manon de peur d'être déçu. Me croiriez vous aussi influençable ?


Ce qu'il dit à propos de "In quelle morbide" que la chanteuse "convulse" (il s'agit de simple double croches, toutes égales) "sans doute pour faire pathétique" doit pouvoir se
mesurer objectivement. Peut-être que, finalement, j'aime le mauvais vérisme ? Il parle aussi, mais en négatif, de choses que j'avais perçues : quand il la voit comme une
"maquerelle" j'imagine que finalement ça se rapproche de mon "rapace, rusée et plus toute jeune" ... je suis définitivement perdu pour le bon goût (voilà une nouvelle formule toute faite,
vous avez remarqué ?)


Les horreurs concernant Björling ne doiven pas être reportées ici, elles sont indignes de lui. Et Merrill qui "braille" ... là je ne comprends pas (ou plutôt je n'entends pas.) 


 


J'ai voulu entendre Callas, pas eu le courage, alors je me suis fait un petit coup de la Manon de Massenet Dermota/Jurinac. Vous connaissez ? C'est beau comme le tour de France.

Monsieur Taupe 22/07/2012 13:39


Bienvenue au Vidame Horror Show.


Pourtant à propos de la discographie de Verdi il me semble que Cabourg a souvent tressé des couronnes à Dieskau et à quelques autres Allemands morts. 


 


Plus largement, je pensais au poids du discours tout fait sur tel ou tel chanteur. Albanese est condamnée à rester dans sa cage en fer blanc, sauf sur vos terres où elle peut courir, japper et
lever des bécasses.


Enfin, on se comprend. "L'idée reçue remplaçant avantageusement la réflexion dans le discours de la critique musicale et des musiciens eux-mêmes, et ceci depuis fort longtemps" (Alain Lompech,
critique musical). Du reste, vous avez pu remarquer autrefois comment les forums web peuvent aussi bien donner asile à des avis indépendants que devenir les chambres d'enregistrement d'un
discours pétrifié et simpliste sur l'art d'un chanteur (exemple, Dessay).

Le vidame 22/07/2012 10:34


J'ai lu l'ASO, c'est bien Cabourg (qui en fait dit plutôt du bien de Callas, je confondais). Pour la version qui nous concerne elle fait partie du "Musée des horreurs discographiques"
. C'est plutôt bon signe. La charge contre Albanese (Cabourg fait partie de ces gens qui parlent de la "laideur" ou de
la "beauté" d'un timbre) ne m'a pas surpris, mais j'ai réalisé qu'il détestait Björling au moins autant que Gedda. Le problème que cet homme rencontre avec les non latins dans le répertoire
italien ou français est vraiment surprenant.