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10 octobre 2010 7 10 /10 /octobre /2010 11:43

  

1937 est une année scandaleuse. Aujourd’hui encore une grande partie de la communauté des collectionneurs d’oscars sur internet s’affronte avec une énergie considérable, d’accord sur un point : Luise Rainer n’était pas le bon choix pour remporter, pour la deuxième année de suite, le trophée. Reste à savoir qui était mieux placée pour être couronnée quand on pense à la prestigieuse liste que j’énonce immédiatement :

 

·         Irene Dunne pour Cette sacrée vérité (MacCarey)

·         Greta Garbo pour Le Roman de Marguerite Gautier (Cukor)

·         Janet Gaynor pour Une étoile est née (Wellmann)

·         Luise Rainer pour Visages d’Orient (Franklin)

·         Barbara Stanwyck pour Stella Dallas (Vidor)

 

Excusez du peu. Les performances remarquables étaient si nombreuses que Bette Davis qui venait de remporter le prix d’interprétation à Venise pour Femmes marquées  ne fut même pas nommée. Et moi-même, après avoir revu tous les films, je suis perplexe.

 

Qu’on prenne Dunne dans ce qui était un des plus beaux succès de l’année (le film fut inondé de nominations aux oscars, même si Cary Grant fut injustement oublié) : à côté de son éblouissante Théodora, l’année précédente, son interprétation dans Cette Sacrée vérité (disponible en DVD pour une bouchée de pain) ne pâlit pas et se révèle une des meilleures de sa carrière dans le registre comique. La dernière séquence est extraordinaire de tendresse et surtout d’un érotisme délicat qu’elle semble inventer pour les besoins du rôle (celui d’une jeune femme de la bonne société. Et on sait ce qu’Hitchcock pensait des « vraies grandes dames »).  Tout est dans l’attente et le regard. Son interprétation est d’un dynamisme et d’un charme délicieux qui entrainent systématiquement chez le spectateur à la fois sourire et sympathie. Le petit rire doucement moqueur (je dois avouer que le rire d’Irene Dunne est un des sons que je préfère au cinéma) qu’elle place à la fin de son numéro de chant, pendant que Grant se bat avec une chaise, est un des premiers exemples qui me viennent en tête.  Elle-même estimait que jouer ce type de rôle n’était pas très exigeant. C’est peut-être ce qui explique son naturel désarmant dans les passages les plus virtuoses, comme son imitation d’une chanteuse un vulgaire et simplette le soir des fiançailles de son ex-mari. Les gestes comme les mots frappent juste et cette manière de s’encanailler est irrésistible, à la fois par elle-même et par contraste (le moment où elle est raccompagnée par les policiers en moto est désopilant alors qu’elle en fait très peu). Impossible de trouver une faille et encore aujourd’hui on comprend la popularité de l’actrice (Peary lui offre d’ailleurs son oscar alternatif) même si les votants ne se décidèrent pas pour elle, peut-être parce qu’ils avaient déjà récompensé une héroïne de Screwball deux ans auparavant.

 

Oui mais 1937 c’est aussi l’année du triomphe de Garbo dans un rôle classique, appuyée en principe par la grande machine de la MGM et déjà lauréate  du Prix de la critique New Yorkaise pour sa Camille (on peut voir le film dans le coffret Garbo édité par la Warner). Dans un personnage attendu, laissant a priori peu de place à l’improvisation et à la nouveauté (même dans les années 30) elle est au sommet de sa gloire, de sa beauté (à couper le souffle ici) et de son talent. Rien de forcé, de théâtral, de posé, de typique de Garbo enfin, dans cette interprétation d’une merveilleuse fluidité. Comme portée par la réalisation noblement romantique de Cukor, elle ne se heurte à aucune facilité et sans écraser ses partenaires (Robert Taylor est un fantastique Armand, on ne l’a pas assez dit, ) attire les hommages des spectateurs avec autant de facilité que les propositions galantes à l’écran. Pour être fascinante elle n’a qu’à être elle-même et jouer les courtisanes grandioses et exotiques, au passé trouble, ne lui pose évidemment aucun problème. Mais les tours de force, les grands moments lyriques, ne la trouve jamais démunie. Je n’ai jamais aussi bien compris ce que la cabalette du grand air de Violetta dans la Traviata avait de tragique qu’en voyant la scène équivalente dans le film, où Marguerite répond à son protecteur, en s’étourdissant d’un rire  désespéré et incrédule, que les coups frappés à la porte sont peut-être ceux du «grand amour de [sa] vie ».  Et je n’ai jamais aussi bien perçu l’abyssale souffrance du personnage qu’en voyant Garbo embrasser Taylor, aspirant la vie par ses lèvres. La scène après la visite de Germont père est atroce jusqu’à dans la manière que l’actrice a de s’écraser la main de son visage, sans plus aucun soucis de son apparence. Et la mort absolument poétique mais discrète finalement (elle ne tousse presque jamais) est chorégraphiée avec une précision mathématique qui n’empêche pas l’émotion : le regard qui se perd dans le vide, filmé avec génie par Cukor en plan américain pour qu’on la voit dans les bras de Taylor alors qu’on attend le gros plan, est saisissant dans sa retenue. Une des plus belles morts de l’histoire du cinéma.

 

 

Plus modeste apparait Janet Gaynor dix ans presque après ses succès muets à la Fox et son oscar. Elle joue cependant dans une production importante de l’année, filmée en couleurs et avec Selznik en producteur tout puissant. Une étoile est née (qui fait désormais partie du domaine public) a un peu souffert du prestige de son remake en 1954 (avec Judy Garland qui sera nommée aux oscars pour le même rôle, mais c’est une autre histoire) et en ce qui me concerne je ne suis pas globalement très sensible au scénario. Mais je dois reconnaitre aussi la qualité de la réalisation et de la direction d’acteurs (tout le monde est excellent et Frederic March franchement brillant). Gaynor donne une interprétation techniquement accomplie dont la justesse est permanente. Quand on la compare avec les rôles qui l’ont rendue célèbre (tous basé sur le même modèle) on est même surpris de l’ampleur de son registre. Tout au plus peut-on la trouver assez peu crédible en toute jeune fille au début du film, mais quelque chose de très modeste dans son physique et son jeu aide le spectateur à comprendre les difficultés qu’elle rencontre à percer. A l’inverse on est presque étonné qu’elle puisse rencontrer le succès (d’autant que la séquence censée faire d’elle une star n’est pas très convaincante) tant elle semble effacée et ses poses de stars de cinéma volontairement caricaturales (menton relevé, regard mi-clos) sont plus amusantes que réalistes (à l’exception du plan où elle pose pour des photos chez elle. On a vraiment l’impression d’assister à un shooting « Vogue 1937 ».) D’ailleurs l’humour dont elle fait preuve dans le film (la scène où elle cherche à se faire remarquer en imitant Garbo, puis Hepburn, puis Mae West est très réussie) équilibre bien l’émotion à fleur de peau des dernières séquences. Bref pas l’interprétation que je préfère cette année (j’ai tendance à l’oublier en fait) mais de la belle ouvrage.

 

 

Luise Rainer est donc une des actrices le plus détestées de la toile. Passe encore qu’elle remporte la victoire sur Lombard pour un rôle presque secondaire. Mais qu’elle double Dunne, Garbo et Stanwyck en jouant une paysanne chinoise … Sa nomination n’était pas une suprise. Norma Shearer, Marie Dressler, Claudette Colbert furent nommées les années les suivirent leurs oscars, comme si l’Académie voulait en quelque sorte confirmer son choix. Qui plus est Rainer jouait dans un film monumental, estampillé MGM et considéré comme le testament de Thalberg, le fils bien aimé d’Hollywood, en tant que producteur. Si l’on ajoute qu’elle était dépouillée de tout glamour (ce que l’on a souvent confondu avec la talent d’actrice) et qu’elle était maquillée en asiatique, son succès critique ne faisait guère de doute. Qu’en est-il aujourd’hui, en mettant de côté la question de la crédibilité en Chinoise ? On ne peut pas dire qu’elle parcourt précisément une palette interprétative très large. Son rôle est pratiquement muet (ce qui n’est pas un empêchement en soi à la qualité, au contraire même) mais surtout très peu varié, sauf en ce qui concerne le temps qui passe, qu’on sent d’ailleurs assez peu. Il lui faut faire preuve avant tout d’humilité craintive et de timide réserve. L’actrice s’est inventée pour cela toute une panoplie de gestes, de regards de côté, de phrasé carressant, à l’opposé de sa prestation flamboyante du Grand Ziegfield. Sa manière de marcher en retrait, sa silhouette aux épaules toujours baissées, sa façon de pencher la tête comme si elle craignait les coups composent déjà une figure frappante. Elle se livre donc à une espèce de tour de force permanent (Paul Muni, son partenaire, n’est pas en reste d’ailleurs), à une véritable composition en somme, auquel on comprend que le public et les votants aient été sensibles. Quelques séquences sont particulièrement réussies (celle du vol des joyaux, où elle suinte la peur)  et même si les moments les plus mélodramatiques ont moins bien vieilli (sa mort ne tirera pas de larmes) elle parvient parfaitement à transmettre l’essence maternelle, solide et mélancolique de son personnage « terrien », sans chercher non plus à mendier une empathie hors de propos par des entreprises de séduction vis-à-vis du spectateur (dans ses sacrifices systématiques, elle est même régulièrement exaspérante).

 

Barbara Stanwyck a clairement dit sa déception cette année là. Elle pensait que Garbo était sa principale rivale et la victoire de Rainer fut une (mauvaise) surprise. Pour Stella Dallas (disponible en DVD zone 1. Je ne l’ai pour ma part vu qu’en VHS et en VF, grâce au Videosphère) elle avait reçu les meilleures critiques d’une carrière déjà très riche et sa première nomination aux oscars. Remake d’un « soap » bien connu de l’époque du muet le rôle lui offrait à la fois une composition à faire et l’émotion maternelle à exprimer. Le film de Vidor est une réussite du mélodrame et une des plus belles peintures d’une relation mère-fille que j’ai vue à l’écran. L’alchimie tendre qui nait des rapports entre Stanwyck et Ann Shirley (nommée dans la catégorie « supporting actress) rend certaines séquences (celle du train par exemple) absolument bouleversantes. C’est sans doute à mettre au crédit à la fois du réalisateur et des actrices. Le jeu de Stranwyck est d’une modernité remarquable et seule une actrice aussi peu larmoyante pouvait être à ce point crédible dans les larmes. Jamais un moment, ni une expression, appuyé, mais une constante rigueur interprétative, une sobriété nerveuse, qui rendent justice au lyrisme de la réalisation. Le plan sur son visage baigné par la pluie à la toute fin, dévoré d’amour et de fierté, est inoubliable. La composition proprement dite m’a semble moins éblouissante (mais le doublage me rend peut-être mauvais juge). Pendant tout le film j’ai eu l’impression que Stanwyck était déguisée. Non pas femme vulgaire qui singe les habitudes et les tenues de la bonne société, comme cela devrait être, mais au contraire femme intelligente et élégante qui joue à la boutiquière. Certaines tenues et attitudes sont même carnavalesques (quand elle arrive chez Barbara O’Neil on dirait une clocharde). Du coup on a du mal à saisir comment la jeune fille en blanc du début, devient la matrone ridicule de la seconde partie du film parce qu’absolument rien ne permet de deviner ou de comprendre qu’il puisse y avoir cette composante dans la personnalité de l’actrice telle qu’elle transparait à l’écran. On exceptera la séquence intime où Stanwyck est devant son miroir, dévastée par l’inquiétude, et où Stella Dallas s’offre au spectateur avec une crédibilité qu’elle n’a pas toujours eu.

 

 

 

On comprend que les votants n’aient pas su où donner de la tête. Pour ma part mes choix auraient été légèrement différents, en tout état de cause et j’assume leur subjectivité. Davis m’a toujours semblé trop nerveuse, presque hystérique, histrionique en tout cas, pour me convaincre complètement dans son rôle de fille de mauvaise vie de Femmes marquées.  Aussi me serais-je plutôt penché sur :

 

  • Irene Dunne pour Cette sacrée vérité
  • Greta Garbo pour Le Roman de Marguerite Gautier
  • Zarah Leander pour La Habanera/Paramatta, bagne de femmes (Douglas Sirk) pour ses expressions de pieta (dixit Catherine), son contralto renversant et l’aura tragique qu’elle dégage mi-star, mi-sirène. Visibles dans le coffret « Sirk les mélodrames allemands » chez Carlotta.
  • Anna Neagle pour Victoria the great (un des grands succès anglais des années 30. Le jeu précis et exubérant de Neagle fonctionne à merveille et donne une image à la fois attachante et un peu moqueuse de la reine qu'elle imite délicieusement bien. Visible en zone 2, mais sans aucun sous-titrage dans le coffret Anna Neagle)
  • Luise Rainer pour Visages d’Orient (le film existe en DVD zone 1 mais avec des stf)

 

 

 

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Published by Le vidame - dans Oscars
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commentaires

Catherine 10/10/2010 23:29


Je n'aime pas les contre-altos certes, mais la voix de Leander est caverneuse, sans grâce aucune contrairement par exemple à Ferrier dont je n'aime pas le timbre. Avec Leander, j'ai l'impression
d'une Dietrich bis :) !


Le vidame 10/10/2010 21:52


PS : c'est Spencer Tracy pour Capitaine Courageux qui a obtenu l'oscar du meilleur rôle masculin en 1937 (il avait comme concurrents March, Montgomery pour La force des ténèbres, Muni pour Zola -
mais il était fantastique dans Visages d'Orient- et Boyer en Napoléon).


Le vidame 10/10/2010 21:48


Taylor n'a même pas été nommé pour son Armand alors qu'il y est bouleversant. Il était considéré comme un joli garçon, rien de plus ... Cukor a dit des choses trés élogieuses à son sujet plus
tard.

Pour Leander ce n'est pas toi qui déteste les voix graves chez une femme en général ? Lyrique ou pas ? Par contre je trouve la voix de Leander beaucoup plus timbrée, profonde et étendue (avec un
vibrato assez ample) que celle de Dietrich chez laquelle j'entends surtout une "diseuse" (oui je sais c'est facile) et qui a tendance à m'ennuyer atrocement. Par contre on trouve bien chez
certaines actrices musicales allemandes la volonté de chanter "alla Leander". Je pense à Kirsten Heiberg.


Catherine 10/10/2010 20:01


Passionnant une fois encore, je n'ai pas vu Stella Dallas, et j'adore une étoile est née ainsi que le roman de Marguerite Gautier. C'est sans doute le rôle où Garbo est le plus naturel et Robert
Taylor, quel magnifique Armand. Au fait qui as eu l'Oscar masculin ?

J'ajoute même Dolorosa à Pieta. Maintenant faudra m'expliquer ce qu'on trouve à l'horrible voix de Zarah Leander, qui est une Dietrich bis (mais oui, mais oui). Stella Dallas en VOST existe, avis à
l'amateur.