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11 mai 2010 2 11 /05 /mai /2010 19:58

 

 

Sport national sur la toile américaine, l’analyse attentive et comparative, année par année, des performances féminines nommées aux Oscars, permet à un nombre important d’obsessionnels, potentiellement dangereux, de mon espèce, de satisfaire une passion malsaine pour les listes et les classements, sous le prétexte d’une cinéphilie passionnée et exhaustive. Le cinéma a bon dos. Je compte croiser ce petit jeu avec l’Encyclopédie Subjective du Cinéma déjà en cours et m’en promets par avance beaucoup de plaisirs. Je rassure, non sans prétentions, les mélomanes curieux : je n’abandonne pas du tout la part lyrique de l’activité du blog (Edith Mathis et Yvonne Kenny posent dans mon atelier virtuel en ce moment même).  

L’Académie remit pour la première fois ses prix un beau jour de 1928. Il s’agissait de récompenser, par le biais du vote d’une assemblée de « spécialistes » (mais pas des théoriciens), les meilleurs films, réalisateurs, acteurs et actrices (entre autres) de la saison 1927-1928. Il n’y avait pas réellement de cérémonie mais une remise de prix très simple et rapide. Les nominations n’existaient pas encore officiellement, même si on annonçait par avance le nom des principaux films et interprétations qui avaient récolté le plus de voix, avant le dernier tour.

On avait donc prévenu les trois actrices retenues qu’une d’entre elle serait invitée à recevoir son prix en public.

  • Louise Dresser pour A Ship comes In (1928)  
  • Janet Gaynor pour trois films : L'aurore/Sunrise (1927- de Murnau), L’Ange de la Rue/Street Angel, et L’Heure suprême/Seventh Heaven (1928 et 1927- deux des grands succès muets de Borzage).
  • Gloria Swanson pour Sadie Thompson (1928).

Ce fut Janet Gaynor qui remporta le trophée pour les trois films (et non seulement pour l’Aurore comme on le voit écrit parfois). Ce fut la première et la dernière interprète à être récompensée de cette manière. Très vite il fut établi que les oscars d’interprétation concernaient une unique performance, pas la qualité globale d’un travail sur une année. Gaynor fut donc la seule actrice, officiellement, à bénéficier d’un regard de l’Académie sur trois interprétations remarquées, au demeurant assez similaires. La quantité doublait la qualité. L’autre film qu’elle tourna avec Murnau en 1928 (Les Quatre Diables) sortit trop tard pour être pris en compte.

Gaynor était une nouvelle venue dans l’industrie du cinéma. Elle avait, moins de deux ans auparavant, signé un contrat avec la Fox et les réalisateurs à laquelle on la confia (Murnau et Borzage dont elle devient une interprète essentielle) comme le partenaire avec lequel elle format un « couple » de cinéma dans une logique caractéristique des années 20 puis 30 (Charles Farrell) figuraient parmi les plus importants artistes de leur temps, ce que la postérité a confirmé. On peut imaginer qu’à travers elle, l’Académie valorisait l’impressionnante réussite d’une œuvre cinématographique autant qu’il encourageait une jeune actrice devenue très populaire auprès du public. De plus le registre de Gaynor,  jeune fille ou très jeune femme issue de classe populaire, victime de mélodrame et éminemment aimable au sens du lovable anglais, permettait à l’actrice de faire preuve, avec une relative facilité, de son pouvoir émotionnel. Le cinéphile pourra aisément évaluer ces prestations, toutes disponibles en DVD (Coffret Murnau MK2 pour L’Aurore, Coffret Fox Borzage pour les deux autres films). Il est effectivement complexe d’en distinguer une par rapport aux autres. L’Ange de la rue est probablement le film qui demande à l’actrice le registre le plus large, et on est étonnement convaincu par les passages où endurcie par le malheur l’héroïne devient prostituée ou peu s’en faut. A ce moment là Gaynor met un peu de Gavroche dans sa Cosette, tout en restant crédible et cohérente, d’autant qu’Angela, son personnage, s’empressera de se rouvrir au monde et à l’amour, ce qu’une interprétation plus amère et adulte aurait rendu peu vraisemblable. Pour le reste il faut reconnaitre que son physique gracieux, sa stature menue et la fantastique cinématographie de son sourire comme de ses larmes suffisent à rendre ses personnages bouleversants. Certains plans, d’une grande simplicité technique, transpercent de part en part, comme celui, célèbre, où elle comprend que son mari songe à la tuer dans L’Aurore. Impossible de chercher la moindre trace de composition. On devine que le réalisateur lui a simplement dit « prend l’air inquiet … tu as peur … tu es triste » pendant que les expressions se peignent sur son visage poupon. Le jeu très discret dont elle fera preuve pendant le parlant semble, par rapport aux critères du cinéma muet, d’une formidable modernité, mais dès 1928, les spectateurs durent être frappés par le ruissellement d’amour qui jaillit spontanément de son regard quand elle regarde son seigneur et maitre. Les trois films mettent en effet en scène des jeunes femmes qui ont des rapports pratiquement masochistes et en tout cas furieusement machistes, avec leurs conjoints : Angela menacée d’être étranglée, « The Wife » craignant d’être noyée, Diane rabrouée par son Chicot dégagent la même ferveur presque religieuse qui les empêche de tomber dans une mièvrerie absolue. On ne peut pas nier, évidemment, la force de la mise en scène et ces films ne sont pas devenus légendaires pour rien, mais Gaynor, et l’aura de pureté qu’elle finit par dégager, s’intègre avec évidence dans l’univers des cinéastes. Même si elle fut sans doute récompensée parce qu’elle jouait un type de personnage particulièrement sympathique on ne peut pas non plus nier qu’elle a fortement contribué à les rendre inoubliables.   

 

Il suffit d’ailleurs d’imaginer ce qu’aurait donné Gloria Swanson dans les mêmes rôles pour comprendre que Gaynor n’aurait que difficilement pu être remplacée par l’une de ses illustres contemporaines. Dans ses Mémoires (traduites et trahies en français)  Swanson, qui a un certain contentieux avec les Oscars, explique trouver que le système de nominations revient à comparer des oranges et des pommes (ou des oranges et des bananes ?).  Le célèbre Sadie Thompson,  qui lui valut la première de ses trois nominations, d’après Rain de Somerset Maugham, est un des premiers films de Raoul Walsh (il y aura un remake parlant avec Joan Crawford, puis un musical avec Rita Hayworth). Une édition DVD fait partie du coffret consacré à l’actrice principale en Z1, mais la dernière bobine ayant disparu il faut se contenter d’un final sous formes de succession de photographie de tournage. Après avoir visionné un certain nombre de ses films j’avoue rester relativement imperméable au style de jeu de Swanson et Sadie Thompson ne m’a particulièrement réconcilié avec l’actrice. Par rapport à ses rivales célèbres des années 20, les sœurs Gish, Mary Pickford, Louise Brooks, Marion Davies, Garbo etc… sa gestuelle me semble particulièrement datée, sa palette expressive jamais loin de la grimace. Quand elle séduit c’est en vamp toutes griffes dehors, quand elle est en colère on dirait l’Etna en éruption, quand elle pleure c’est le déluge. Cependant il me faut reconnaitre que le rôle lui convient particulièrement bien. La star dégage incontestablement, en dépit de sa petite taille, une espèce de superbe, que corrigent souvent un sourire et un regard un peu canailles. Aucun doute que Sadie Thompson par elle attire les regards (même si je n’arrive pas à trouver l’actrice belle, ni jolie) autant par sa sensualité que par une vulgarité sous-jacente légèrement cheap et je suis beaucoup plus convaincu par Swanson en chanteuse de petite vertu que par Swanson en grande dame. Reste que, contrairement à ce qu’on pourrait penser en me lisant, elle s’était spécialisée dans un certain glamour Art Déco et que jouer un tel rôle dans un tel film était une vraie prise de risque qu’il convient de saluer, d’autant que si Janet Gaynor semblait faite pour illuminer les haillons, Swanson, elle, se dépara courageusement de ses atours de nouvelle riche avec un résultat crédible. Or, à l’époque du muet, jouer contre son registre, contre le personnage cinématographique que son talent, le public et les studios ont forgé, était une belle preuve de versatilité. Nul doute que cet élément fut pris en compte par les votants de l’Académie, autant que la source littéraire du film, le personnage ayant la réputation d’être particulièrement complexe (ce que l’interprétation de l’actrice, par ailleurs, ne permet guère de sentir : pour les raisons suscitées on a surtout l’impression d’une héroïne hystérique et sans arrière plans).  

Je n’ai pas vu A ship comes In, une rareté qui ne fut probablement jamais visible en France. En revanche My Best Girl est très facilement disponible (DVD Bach, collection Mary Pickford à l’unité) et, comme Danny Peary dans le classique Alternates oscars c’est à la performance, non nommée officiellement, de Mary Pickford dans son dernier film muet que mon vote serait allé. L’actrice, la plus célèbre de son temps, y est absolument éblouissante. Ni rôle d’enfant sage à la jeunesse éternelle et au teint d’églantine (l’image que l’on a retenu d’elle aujourd’hui), ni composition écrasante et spectaculaire (une autre de ses spécialités) sa prestation en jeune vendeuse affligée d’une famille débordante est désarmante de charme et de naturel. Les premières scènes ne sont pas loin d’un certain cinéma burlesque et gestuel auquel elle fait, brillement, honneur (elle atteint, à mon avis, le niveau d’un Chaplin), mais le film tourne progressivement au mélodrame sans que l’actrice cesse d’être juste. Elle suscite, outre le rire, une telle sympathie, dès ses premiers plans que le spectateur compatit immédiatement à ses chagrins et à ses inquiétudes quand le temps des larmes est venu. Superbement photographiée, comme toujours, elle parvient encore à paraitre 15 ans de moins que son âge, et son juvénile partenaire, et futur mari, n’a aucune difficulté à donner l’impression qu’il est là pour la chérir et la protéger. On regrettera juste qu’un montage redondant ne soit pas loin de gâcher le climax du film, que l’actrice porte sur ses épaules. Le plan, superbe, de son visage maquillée et en humide, alors qu’elle joue une vamp volontairement peu crédible, le cœur brisé, ne demandait pas à être répété aussi souvent. Qu’importe cette réserve mineure, My Best girl est incontestablement un des sommets de la carrière d’une très grande actrice.

On n’oubliera pas, cependant, que ces années sont aussi celles de la Foule et de The Patsy deux films de King Vidor offrant, dans un registre diamétralement opposé, un cadre à deux prestations également remarquables : celle d’Eleanor Boardman, en épouse malheureuse et touchante, dévastée par la mort d’un enfant dans le premier film, et, dans le second, celle de Marion Davies qui se livre à un numéro comique irrésistible doublé d’un véritable tour de force, quand, le temps d’une séquence, elle parodie avec un talent renversant et un visage élastique Lilian Gish, Pola Negri et Mae Marsh. Les deux actrices ne seront jamais nommées aux Oscars.

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Published by Le vidame - dans Oscars
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