Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
12 mai 2010 3 12 /05 /mai /2010 18:46

 

Les trois déesses de la légende n’aurait jamais songé à concourir pour quoi que ce soit si Eris n’avait pas lancé la pomme d’or. Mary Pickford, l’actrice la plus célèbre de son temps, ne s’intéressa que de très loin à la première remise des prix, dont elle était pourtant une des instigatrices. Mais dès après la victoire de Janet Gaynor elle sembla réaliser qu’elle ne désirait plus seulement les suffrages du public mais aussi la reconnaissance officielle de ses pairs. Pour la saison 1928-1929 elle s’investit activement dans ce qui était une véritable campagne électorale, à coup de tasses de thé (avec un fond de cognac pour elle) et de petits gâteaux. Elle avait pour elle la popularité et la longévité. Il n’y eut pas de surprise quand on sut les noms des favorites :

 

  • Ruth Chatterton pour Madame X
  • Betty Compton pour The Barker
  • Jeanne Eagels pour The Letter
  • Corinne Griffith pour The Divine Lady/Lady Hamilton (de Frank Lloyd)
  • Bessie Love pour The Broadway Melody 1929
  • Mary Pickford pour Coquette

 

La moisson n’a pas été absolument heureuse en ce qui me concerne. Aucune trace, nulle part de The Barker. En revanche The Divine Lady et Madame X sont disponibles depuis quelques mois en DVD-R Warner avec intertitres en anglais pour le premier.

 

On prédisait la victoire à Ruth Chatterton pour Madame X, un des versions de ce vénérable mélodrame. Avec ce personnage de femme adultère séparée de son enfant naissait un des prototypes les plus chers au coeur des votants : celui de la mère sacrificielle, faisant passer le bonheur et l'honneur de la chair de sa chair avant tout le reste. Chatterton enrichira ce personnage dans l'excellent Frisco Jenny en 1932. Madame X est incontestablement moins réussi, à tous les niveaux et paraitra en conséquence beaucoup plus daté, plus lourd dans sa mise en scène, moins audacieux dans son approche scénaristique. L'approche de Chatterton dans les deux cas est assez similaires, l'amertume passe chez elle par une dureté presque impassible dans les séquences les plus sombres du film : elle évoque moins une épave que Helen Hayes dans Madelon Claudet ou Lana Turner dans le remake de 1966 de Madame X. Son refus de sentimentalisme, qui semble caractéristique chez elle, rend d'autant plus frappants les moments d'abandon dont elle fait preuve et trace distinctement l'évolution du personnage, dont l'entrée est au contraire extrêmement lacrymale. Elle annonce finalement le travail d'Olivia de Havilland dans A chacun son destin. Malheureusement ce sont précisément les moments les plus ouvertement sensibles qui semblent parfois lui échapper : dans ces instants elle peut être simplement mélodramatiques au mauvais sens du terme, ou plutôt  "over the top" mais sans être pour autant assez passionnante pour faire passer la pilule. Cependant comme Ruth Chatterton est une actrice talentieuse elle ne devient jamais pour autant ridicule. En fait c'est même elle la seule raison, autre que sociologique, de voir le film aujourd'hui : elle parvient systématiquement à, a minima, attirer l'intérêt et la curiosité du spectateur pour le personnage. Son visage naturellement expressif et dramatique, sa belle voix bien timbrée, son étude réel du rôle, même s'il ne lui convient sans doute pas, suscitent le respect et l'estime à défaut de la passion et d'une empathie totale.

J'ai obtenu par des voies mystérieuses une copie de La Lettre, première adaptation de la pièce de Maugham et un des rares films de la légendaire Jeanne Eagels, qui devait recevoir la première nomination posthume de l'histoire des oscars. Les différences entre cette version et le film de Wyler évite les comparaisons systématiques entre Eagels et Davis, mais je dois dire que l'interprétation de la première ne pâtit en rien de l'éclat de la seconde. On voit immédiatement en quoi l'actrice a pu devenir une des personnalités les plus célébrées de son temps. Elle brûle l'écran, donnant une vision transcendante de l'hystérie féminine. Extrêmement maigre et anguleuse, les yeux ardents, les gestes sacadés (je l'ai vue dans un autre film, plus tôt dans sa carrière qui montre bien que son rôle dans la Lettre est une composition, de ce point de vue), elle donne le sentiment d'être presque sauvagement habitée par le drame. Du coup ce ne sont pas tant les moments de calcul, si bien rendus par Davis, qui impressionnent que ceux où elle explose. La scène finale est absolument extraordinaire, filmée en plan fixe sur son visage (on songe à Davis, certe, mais pour L'Emprise) d'une vivacité extraordinaire, sans devenir pour autant rongé par les tics (elle se contrôle ou du moins pratique avec talent le dérapage controlé), exprimant avec fièvre l'amour et la haine. L'espèce de poids du tragique qu'elle fait surgir dans ses derniers mots (célèbres : "je continue d'aimer l'homme que j'ai tué") montre bien qu'elle était une actrice de théâtre à qui les ressources vocales ne manquaient pas. Certainement un grand portrait de personnage amoureux et désespéré et certainement une nomination méritée (alors qu'on aurait pu la craindre uniquement sentimentale, sorte d'hommage à un mythe trop vite disparu.)   

The Divine Lady est un des films qui ont fait la transition entre deux époques : conçue à l’origine comme muet, il fut sonorisé (avec coups de canon pendant la bataille par exemple), on lui ajouta une bande musicale et même un doublage vocal quand Corinne Griffith est censée chanter en s’accompagnant à la harpe.  L’Académie avait décidé, pour promouvoir le nouveau media, d’exclure tous les films dénué de bande son. Griffith, dont le nom n’évoque plus grand-chose aujourd’hui, connaissait les derniers feux d’une carrière brève mais relativement brillante, qui ne passa pas, cependant le stade du parlant. Le rôle d’Emma Hamilton fut donc pratiquement le dernier de la ravissante actrice. Après les femmes malheureuses issues de la classe populaire américaine contemporaine, l’héroïne du biopic en costume faisait son entrée dans la liste des nommées. Contrairement à ce qui allait devenir systématique, la comédienne ne se livre pas à une imitation physique de son modèle. Aucun gimmick dans la performance de Griffith, pas de maquillage, de maniérismes gestuels ou expressifs. Il n’y pas eu création d’un « type » Hamilton. La grande beauté du visage et de la silhouette suffit à évoquer celle, célèbre,  de la divine lady. Même les costumes, luxueux, privilégient les tenues d’intérieur sur les robes de cérémonies et ont une indiscutable touche années 20. Griffith se livre donc pour ainsi dire à nue. Malheureusement son interprétation ne parvient pas à se hisser au-delà d’une honnête moyenne, sans démériter, mais sans jamais parvenir non plus à laisser une impression durable. Elle fut souvent qualifiée d’actrice peu expressive. Je n’ai pas eu cette impression, mais je me demande si son jeu n’est pas simplement peu adapté à l’exercice du pantomime muet. Il en ressort une impression de mollesse et de fadeur quand elle devrait être piquante (dans les premières séquences) ou passionnée jusqu’au lyrisme (à partir du moment où elle rencontre Nelson).  Finalement son Emma, ne parvenant pas à se dynamiser le scénario, reste au niveau d’un modeste personnage de mélodrame victorien (sa première apparition évoque toutes les Beth, Bess et autre Penny des romans feuilletons), sans jamais atteindre au tragique (il faudra attendre Vivien Leigh et la version Korda pour cela).  De manière significative ses meilleures scènes sont les moins ambitieuses dramatiquement, les plus basées sur son physique de sylphide, comme ses moments de harpe au clair de lune où sa séduction surannée fait merveilles.

 

The Broadway melody 1929 fait partie du catalogue TCM et a été diffusé plusieurs fois sur la chaine. Le scénario, classique, tourne autour de deux sœurs qui veulent réussir à Broadway et tomber amoureuse. La vaporeuse Anita Page joue le rôle de la plus jeune sœur, mais c’est sur Bessie Love que repose intégralement la charge émotionnelle du film.  L’actrice, y compris dans les séquences dansées, semble dévorée d’inquiétude et de nervosité. Elle dégage une tension étonnante, à défaut d’être une interprète particulièrement subtile et n’a aucune difficulté à nous faire croire aux difficultés rencontrées par son personnage, caractérisée d’abord par son dévouement et son immédiateté. Or les mêmes termes peuvent qualifier un jeu qui peut, par ailleurs, paraitre naïf. Ce premier degré facilement outrancier est susceptible aussi, à la longue, de fatiguer, par son absence de variété d’abord, par ses côtés les plus visiblement datés, ensuite puisqu’on est confronté à une interprétation très caractéristique du début de parlant, y compris vocalement, excessive et sentimentale, sur-signifiante. C’est sans doute ce qui fait que la performance, comme le film dans son ensemble, ont visiblement vieilli. Le temps d’une scène asphyxiante  cependant, celle de la fausse rupture au téléphone, Bessie Love réussit à produire, avec la même technique de jeu mais employée de manière dévastatrice, une impression tellement forte qu’elle dépasse très nettement son matériel, son contexte et son époque.  

 

Finalement la manière de l’actrice ne me semble pas très éloignée de celle de Pickford dans Coquette (qu’on peut se procurer assez facilement en VHS, en VO mais sans STF). La seconde est juste confrontée à un personnage et à un scénario beaucoup plus artificiels et pourtant archétypaux, qu’elle n’arrive pas à transcender, ni même à dominer entièrement. Là où Love peut, en dépit de certaines réserves, rendre humain, du début à la fin du film, son personnage de grande sœur inquiète, Pickford échoue le plus souvent à nous faire comprendre le mécanisme du sien.  Chez les blogueurs américains on considère souvent cette interprétation comme la pire ayant jamais remporté le prestigieux prix.  C’est à mon sens le moins bon rôle de l’actrice, mais  il ne me semble qu’elle mérite cet excès d’indignité, surtout en pensant qu’il s’agit de son premier film parlant et qu’il n’est pas très bon (il s’agit de l’adaptation particulièrement statique d’une pièce de théâtre qu’avait créée Helen Hayes). Même en ayant sacrifié, d’ailleurs à son grand soulagement, ses boucles blondes, c’est précisément la coquetterie, donc tout ce qui concerne la première moitié du film, que Pickford rend avec une certaine maladresse, ou plutôt avec une théâtralité qui frise le ridicule. Elle minaude à outrance et ne nous épargne aucune pause, impression vite exaspérante qu’accentue encore sa voix qu’on dirait rose bonbon. Qui plus est elle finit, en forçant le trait, par manquer totalement de charme, trahissant celui que le personnage doit exercer, et les difficultés techniques entrainées par le parlant ont sans doute empêché qu’elle soit éclairé aussi favorablement que d’habitude, car elle semble physiquement éteinte et vieillie.  Heureusement la deuxième partie du Coquette me semble corriger largement le début. Le registre pathétique de Pickford est inépuisable, à partir du moment où on admet et intègre qu’il relève des codes d’une époque. Son interprétation n’est pas plus sobre mais infiniment plus juste et plus naturelle. En même temps que son personnage elle accède à une véritable dignité dans les séquences finales. Il n’y a pas réellement de connexion entre les deux parties et rien dans le jeu de l’actrice n’indiquait au début que le personnage pourrait avoir une telle profondeur. Mais, indépendamment de la construction sur le long terme de l’héroïne, on est frappé par le désespoir qu’elle arrive à exprimer, sans cesser d’être douce et féminine : c’est une tristesse qui n’est pas tragique. Si on considère que son meilleur plan est pratiquement le dernier il n’est pas étonnant que les spectateurs aient été définitivement séduits, après avoir été étonnés par le contre-emploi initial, preuve, a priori, de versatilité. Le film fut d’ailleurs un triomphe public que sanctionna encore l’Oscar, puisque c’est elle qui finit par l’emporter.

 

Si on suit à nouveau Danny Peary dans ses revendications on est presque obligé d’être, une nouvelle fois, d’accord avec lui lorsqu’il considère que la plus grande interprétation, cette saison là, fut donnée par Lillian Gish dans The Wind-Le Vent, de Victor Sjöström, film muet (et donc ne pouvant pas être pris en compte par les votants) qui n’existe pas encore en DVD mais fut publié en France en VHS.  Fantastique figure tragique Lillian Gish, pour laquelle, dit-on, Griffith inventa le gros plan, n’offrit jamais, à ma connaissance, que des performances exceptionnelles. Celle du Vent est portée par une réalisation inspirée, à la fois presque abstraite et pourtant très humaine, universelle enfin. D’autant que les derniers films muets sont d’une perfection technique impressionnante, que les contraintes des micros vont rendre impossible pendant de nombreuses années. Il nous est donc permis de suivre pas à pas l’interprétation frémissante de Gish. A son habitude rien n’arrêta physiquement l’actrice (pour rendre la souffrance de Mimi à la fin de la Bohème de King Vidor elle était restée 3 jours sans manger ni boire) dont la frêle silhouette s’affronte avec violence au vent du titre. Au-delà du tour de force que représentent les scènes où l’actrice frôle la folie puis y plonge (sans avoir besoin de s’agiter ou d’exorbiter, en se concentrant sur soi et en se fixant au contraire) c’est la tension idéalement résolue entre fragilité profonde (la peur qui dévore dans les yeux) et poing dressé qui rend sa performance incandescente.   

Partager cet article

Repost 0
Published by Le vidame - dans Oscars
commenter cet article

commentaires

Le vidame 13/05/2010 20:18


On dira que c'est une licence poétique. D'ailleurs ma version est quand même plus glamour !


Caroline 13/05/2010 13:30


Ah! si c'est Bette, c'est autre chose! ;-)

En histoire du cinéma, pour reprendre les grands mots, on ferait plutôt remonter le gros plan au 'Phonoscope' de Demeny avec un homme qui disait "je vous aime" ou quelque chose d'approchant...


Caroline 13/05/2010 13:23


PS: 'The wind' se trouve en DVD (zone 1 et peut-être simple transfert de VHS, je ne sais...). Par exemple:
http://www.dvdsentertainmentonline.com/product/25985/1928-The-Wind-DVD-Lillian-Gish-Victor-Sjostrom_586047.html


Le vidame 13/05/2010 13:18


Entre autres Bette Davis, toujours aimable, sur le tournage des Baleines du mois d'aout. "Normal que ses gros plans soient bons, elle était là quand on les a inventé" ...

Plus sérieusement ça fait partie des jolis bruits de l'histoire du cinéma. Griffith, cinéaste du spectaculaire, aurait voulu saisir de très près le visage de l'héroïne du Lys Brisé. Mais je ne sais
pas d'où ça vient, précisément.


Caroline 13/05/2010 13:03


"Lillian Gish, pour laquelle, dit-on, Griffith inventa le gros plan"
Ah, tiens! Et qui dit ça?... (c'est une vraie question)

Les réalisateurs suédois étaient vraiment très bons, peut-être les meilleurs au monde; les films de Sjöström m'ont toujours épatée... et m'épatent encore.