Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
20 août 2010 5 20 /08 /août /2010 13:46

 

 

1934 est une année historique à plusieurs points de vue : d’abord parce que pour la première fois l’Académie récompensèrent les films sortis lors d’une année et non pas au cours d’une « saison ». Ensuite parce qu’un film remporta un succès public et critique qui eut des répercussions évidentes sur les prix, puisqu’il remporta tous les oscars d’importance. Enfin parce que se découvrit nettement le poids des producteurs et des studios. Bette Davis, à peu près inconnue encore, venait de remporter un triomphe foudroyant dans L’Emprise. Il semblait acquis que personne ne pouvait lui dérober la couronne. Or, quand les nominations furent annoncées elle ne fut même pas mentionnée. En effet Davis, aspirante Warner qui se battait comme une forcenée pour obtenir des rôles plus intéressants que ceux qu’on lui proposait, avait réussi à être prêtée à la RKO pour jouer le rôle de Mildred dans L’Emprise. Vexés de la voir prête à s’envoler sans leur aide les dirigeants de la Warner s’employèrent auprès des votants les plus influençables à saper sa nomination. Le scandale fut si grand, les déclarations des grands noms de l’Académie (dont celle de Norma Shearer, pourtant nommée elle aussi cette année là) si virulentes qu’il fut décidé que Davis pourrait quand même concourir pour le prix. Elle perdit au profit de Claudette Colbert, ce qui permit à l'institution de récompenser pour la première fois de sa courte histoire une comédienne dans un rôle de comédie.

 

·         Claudette Colbert pour New York-Miami (Capra)

·         Bette Davis pour L’Emprise (Cromwell)

·         Grace Moore pour A love night

·         Norma Shearer pour Miss Barrett (Franklin)

 

J’ai quelques difficultés à parler objectivement de New York-Miami, qui fait partie de ces chefs-d’œuvre qui m’ennuient et me déçoivent un peu, sans que je puisse réellement argumenter ce sentiment. Il en est de même de la performance de Claudette Colbert, que je considère pourtant comme l’une des actrices les plus remarquables de l’histoire du cinéma. Non je ne peux pas réellement y redire quelque chose : c’est une interprétation efficace, parfaitement en place, juste et sans rien de daté. De l’excellent travail en somme. Mais j’ai toujours eu le sentiment que Colbert aurait pu jouer le rôle les yeux fermés et que les coutures du personnage était un peu trop parfaitement ajustées. Colbert ne le tend pas dans une direction, quitte à durcir son interprétation par exemple et à la rendre moins sympathique. J’ai toujours regretté que Miriam Hopkins ait refusé de jouer l’héritière capricieuse que Colbert est censée être, parce que c’est justement un aspect que je ne sens pas chez l’actrice. Rien d’exaspérant ne transparait. A dire vrai je n’ai jamais l’impression qu’il y ait un décalage entre elle et l’entourage momentanément prolétaire avec lequel elle devrait jurer. Son déguisement est trop parfait finalement et elle passe complètement inaperçue. De la même manière je reste sur ma faim en ce qui concerne ses rapports avec Gable : je n’y trouve ni tension, ni sensualité, ni alchimie. Evidemment ce n’est, encore une fois, en rien, un empêchement à la qualité de sa prestation, qui est parfois très drôle, sans encore la virtuosité typique d'une certaine école américaine et dont Colbert deviendra une championne, et à d’autres moments très touchante (j’aime beaucoup la manière qu’elle, la dernière nuit qu’elle passe avec Gable dans un motel de s’assoir sur le lit les épaules baissées et d’esquisser un petit mouvement pour l’aider à installer la couverture tendue sur un drap qui séparer les deux lits). Mais pour moi le piquant et l’originalité sont à chercher ailleurs, du côté par exemple de sa délicieuse Cléopâtre de la même année.

 

 

A l’opposé Bette Davis dans l’Emprise est, en un sens, moins bonne et surtout a davantage vieilli. Et pourtant, en fonction de mon humeur, je peux la trouver absolument saisissante et en tout cas toujours intéressante. Le rôle est à la fois ingrat (au fond ce n’est guère qu’une silhouette, la projection des fantasmes du protagoniste, sans consistance ni humanité) et payant : agressif, vulgaire, méchant, pitoyable, maladif. Il se prête bien à la composition et Davis, en avance sur son temps de ce point de vue ce qui explique l’émoi des critiques, l’a très bien compris. Son interprétation est entièrement destinée à impressionner le spectateur. Les premières scènes, basées sur des tics et des maniérismes insupportables (regard fuyant, sourcil relevé, mou boudeuse, grossièreté affichée), deviennent ainsi prodigieusement efficaces mais ne laisse aucune place à la séduction ou à la sensualité de la part de l’actrice, ce qui rend le comportement amoureux du personnage de Leslie Howard encore plus curieux qu’il ne l’est dans le roman de Maugham qui est à la source du film. Quand Kim Novak reprendra le rôle dans les années 60 les rapports entre la serveuse et l’étudiant en médecine seront totalement différents et sans doute plus crédibles.  Il n’en reste pas moins que chaque mouvement, chaque mot (dit avec un accent cockney caricatural) de Davis ont quelque chose de captivant dans leur outrance assumée et que toutes ces scènes sont électrisantes. Qu’il soit réfractaire à ce surjeu ou impressionné par cette interprétationk, le spectateur est incapable de l’oublier. La séquence, au cours de laquelle, Davis semble envahir tout l’espace dramatique et visuel (la caméra, placée à la place de Leslie Howard qu’elle est censée invectiver, la fixe directement) pour hurler sa haine sans aucune mesure, avec des trouvailles de phrasé et de diction frappantes et une gestuelle économe mais spectaculaire (la main passée sur la bouche), est justement célèbre.

 

 

On ne peut pas en dire autant des scènes de Grace Moore dans One night of love qui fut pourtant le second succès surprise de l’année, avec New York-Miami, autre film Columbia. Le film a depuis disparu de la circulation, et si New York-Miami et L’Emprise ont presque immédiatement été disponibles en France en DVD, il a fallu que je passer par une VHS américaine pour voir le film le plus important de la soprano américaine avec Louise. Il n’a d’ailleurs rien de remarquable, à part un certain charme, un rythme enlevée et des séquences musicales pas trop tronquées, encore que guère originales. Le plus joli moment est sans doute celui où les personnages pour éviter de payer leur loyer en retard improvisent le sextuor de Lucia de Lammermoor pour détourner l’attention de leur propriétaire, elle-même exécrable chanteuse. Pour le reste Moore est ravissante et sait jouer la comédie, sans avoir le talent d’une Jeanette MacDonald, mais avec plus de naturel, en particulier dans les moments plus émotifs, voire dramatiques. Finalement son jeu est à l’image du film : plus que correct et parfois réellement attachant, mais sans doute convenu et au final légèrement anodin. Ses moments musicaux sont plutôt réussis parce que Moore a eu une vraie carrière sur scène et disposait d’une voix solide, ample, lumineuse avec des aigus un peu fixes mais rayonnants. Du coup, musicalement et scéniquement, sa Butterfly ou sa Carmen sont de bons exemples ce qui pouvait se faire sur les scènes lyriques des années 30 et l’actrice peut différencier dramatiquement théâtre lyrique et interprétation cinématographiques, anticipent sur ce que fera Eleanor Parker dans Mélodie Interrompue, vingt ans plus tard. On notera, par ailleurs, que sur les trois performances officiellement retenues par l'Académie, deux ressortaient donc du registre de la comédie, ce qui est plutôt rare dans un pays où qualité expressive est souvent synonyme de larmes abondantes, aux yeux des critiques et des votants. C'est était aussi la première fois où une actrice était nommée pour un film musical, ce qui semble bien indiquer que la période noire de la comédie musicale (le genre avait fini par lasser vers 1932-33) était passée.

 

 

J’ai rarement vu une interprétation qui divise autant que celle de Norma Shearer dans Miss Barrett. Pour ses détracteurs c’est un sommet de mièvrerie maladroite et peu inspirée. Pour ses admirateurs (dont je suis) c’est une merveille de délicatesse. J’admire profondément Shearer, même si j’ai montré un enthousiasme mesuré vis-à-vis de ses premières interprétations dramatiques.  Or ici à mes yeux, elle s’est débarrassée, non pas des excès propres au début du parlant (mais d’ici à la fin de sa carrière même eux auront presque complètement disparu), mais bien de ses propres mauvaises habitudes qui lui faisaient parfois confondre émotion et gesticulation. En Elisabeth Barrett (future Browning) elle est d’abord idéalement distribuée, avec sa beauté de poupée de porcelaine, sa peau laiteuse, ses anglaises noires et même son léger strabisme qu’elle s’oblige toujours à contrôler ce qui lui donne parfois ce regard absent et rêveur caractéristique et parfait pour une poétesse perdue. John Kobal disait que dans les années 30 aucune actrice ne pouvait porter une crinoline avec autant de vraisemblance.  Mais surtout elle a le don de se mettre en scène et de placer idéalement par rapport à la caméra. La séquence où elle se lève enfin de son lit pour réussir à marcher jusqu’à la fenêtre n’a rien de naturel : elle est mieux que cela. Shearer joue la souffrance avec grâce et même la manière dont elle dispose sa robe autour d’elle est calculée pour flatter l’œil.  Fragile physiquement, retenue (la voix ne s’élève jamais au-delà d’un mezzo piano chaleureux qui oblige à tendre l’oreille), son Elisabeth Barrett bénéficie aussi de la maturité douce de l’actrice qui était celle de la poétesse au moment de sa rencontre avec Browning.  Bref dans le registre romantique quoique factice (c’est quand même du romantisme revu par la Reine Victoria puis par Hollywood) elle est devenue pour moi difficilement dépassable, même par Jennifer Jones qui joue le même rôle dans un film du même réalisateur vingt ans plus tard avec autant de talent mais moins d’évidence.

 

Voilà, comme d’habitude et pour information, quels auraient été mes choix pour l’année 1934 :

Bette Davis pour L’Emprise

Jeanette MacDonald pour La Veuve Joyeuse (sous la direction de Lubitsch, MacDonald se révèle d’un brio, d’un chic, d’un abattage et d’un humour si délicieux qu’on lui pardonne bien volontiers son massacre en règle de «la chanson de Vilja ». La grande performance dans un film musical de 1934, la voilà.

Greta Garbo pour Le Voile des illusions

Norma Shearer pour Miss Barrett

Margaret Sullavan pour Et Demain ? (de Borzage. Vu à la cinémathèque. Sullavan, comme Dunne, est si constamment remarquable qu’elle épuise les superlatifs)

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Le vidame - dans Oscars
commenter cet article

commentaires

Le vidame 21/08/2010 12:22


Pareil pour moi. Je l'ai revu pour écrire l'article et j'ai préféré le second visionnage. Arnaud n'est pas non plus fan du film, cela dit, comme quoi nous ne devons pas être si isolés que ça.

Sinon Colbert est très bien (comme d'habitude d'ailleurs, je ne l'ai jamais vu mauvaise je crois), je chipote juste pour expliquer pourquoi je ne l'aurais pas nommée moi en fait. Et j'aime beaucoup
ce que fait Gable (encore un rôle qu'on dirait tailler sur mesure pour lui).


Catherine 21/08/2010 12:12


Tiens, je ne suis pas la seule à ne pas considérer New York-Miami comme un chef d'oeuvre de la comédie. Bien que j'ai plus aimé en le revoyant dernièrement, je n'ai jamais été séduite plus que cela
par le film ! Par contre, je trouve Claudette Colbert très bien dans le rôle !