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23 octobre 2010 6 23 /10 /octobre /2010 21:44

 

 

Le deuxième oscar de Bette Davis apparut à la fois comme sa consécration en tant que « grande actrice dramatique américaine » et comme la confirmation de son statut de star principale de la Warner (par tradition un studio plutôt masculin qui créa pour Kay Francis, puis Davis, un genre de mélodrame mondain et trépidant à la photographie sombre). Aujourd’hui 1938 est donc une année assez peu commentée en ce sens que la plupart des cinéphiles s’inclinent devant la performance glorieuse de la lauréate. On jugera pourtant la qualité des autres interprétations nommées cette année au simple énoncé des performances en question :

 

  • Fay Bainter pour White Banners/La Femme errante (Goulding)
  • Bette Davis pour L’Insoumise (Wyler)
  • Wendy Hiller pour Pygmalion (Asquith)
  • Norma Shearer pour Marie-Antoinette (Van Dyke)
  • Margaret Sullavan pour Trois camarades (Borzage)

Bainter dans White Banners est la seule qui n’ait pas laissé de marques notables dans l’histoire du cinéma et le film est difficilement visible. Je l’ai croisé par hasard un soir sur TCM et je regrette beaucoup de ne pas l’avoir enregistré, ne serait-ce que pour pouvoir en parler un peu plus longuement ici. Fay Bainter fut la première actrice à être nommée dans deux catégories la même année : meilleure actrice dans un rôle principal et meilleure actrice dans un rôle secondaire pour L’Insoumise. Son interprétation dans le film de Wyler est tout à fait honorable sans être inoubliable (son personnage de tante affectueuse offre de toute manière peu de matière) mais lui vaudra cependant le prix (elle est bien plus impressionnante dans L’Enchanteresse, la même année).  Il ne fait pas de doute que l’Académie lui vouait ces années là une affection particulière.  Le fait qu’elle joue dans Whiter Banners  une figure maternelle (comme les années précédentes Stanwykc, May Robson ou Gladys Georges) contribua sans doute à la nomination. Jouer dans une oeuvre de Goulding dont le cinéma était déjà connu pour mettre en valeur les personnalités de ses interprètes féminines  était un atout de plus. Je ne garde qu’un souvenir très flou du scénario : Bainter joue une femme qui a dû abandonner la ville de sa jeunesse en même temps que son fils. Au début du film elle revient pour prendre une place de gouvernante dans une famille débordée par le quotidien. Tout le monde ignore son lourd passé et elle peut veiller de loin sur son enfant qui se croit orphelin. Je me rappelle de la force et de la douceur très maternelle de la présence de l’actrice, extrêmement bien distribuée dans mon souvenir, à la fois noble, terrienne et d’une grande délicatesse. Ses dernières scènes, volontairement sentimentales (c’est tout le propos du film) m’avaient frappé par leur sobriété et leur retenue. Après le visionnage j’étais tout à fait disposer à offrir tous les prix  à l’actrice pour son rôle. Mais il n’en reste pas moins vrai que j’ai presque tout oublié d’elle, ce qui n'est pas très bon signe. 

 

A l’opposé l’interprétation de Davis fait partie de celles qui ont toujours été très facilement disponible en VHS puis en DVD (L’Insoumise figure ainsi dans le beau coffret que la Warner française a consacré à l’actrice). Ce film qui a fait de moi un cinéphile acharné et un davisolâtre de première force, aussi ne suis-je peut-être pas totalement objectif. Mais après l’avoir revu deux choses me viennent à l’esprit. D’abord : quel jeu ! Ensuite : comme il est bien filmé ! Wyler semble tenir à, non pas souligner, mais plutôt encadrer, accompagner, saisir, le moindre fremissement de l’actrice. Tous les gros plans (et ils sont nombreux) sont autant de tributs à son talent inépuisable. Qu’importe que l’histoire soit, au fond, totalement absurde, les héros complètement incohérents. Une aura de qualité  et de conviction transforme le plomb en or et Davis, comme Fonda son partenaire, semble tellement croire aux tourments de son personnage que le spectateur a sans cesse l’impression de partager des sentiments qui n’ont en réalité rien d’humain. Toutes les séquences semblent faire passer des dizaines de réactions contradictoires qu’on peut suivre sur le visage de l’actrice avec une fluidité exemplaire. La scène des retrouvailles, où Davis apprend que son ancien soupirant s’est marié, est particulièrement magistrale : la fixité du regard et du visage, l’incrédulité, le saisissement, la maîtrise de soi-même … tout est exprimé comme un livre ouvert sans que l’on ait jamais l’impression de voir une actrice en situation. Physiquement éblouissante (elle n’a jamais été aussi belle qu’en 1938-1939) Davis avait à peu près tout pour jouer le rôle : depuis l’accent du sud qu’elle prend à merveille jusqu’au charisme naturel qui explique naturellement, que partout où elle passe, on ne voit que Julie « l’Insoumise ». La force de sa voix et de son phrasé est également extraordinaire et sa tentative de séduction (au son de « Tristesse » de Chopin) est, grâce à cela, d’une densité à peine croyable (littéralement : on ne comprend pas qu’Henri Fonda puisse y résister). J’épuise les superlatifs mais réellement je ne vois pas quoi repprocher à la flamboyance qu’elle offre à son rôle et à sa maîtrise remarquable des expressions de son visage comme de son corps (tour à tour têtu, gracieux et vipérin). Tout est parfaitement mis en place pour créer un personnage vivant au lieu du pantin qu’il aurait pu être (la pièce, créé par Miriam Hopkins, avait été un four monumental). Voir Davis dans ce film donne la même satisfaction qu’écouter Rameau par Marcelle Meyer. De l’interprétation dramatique comme œuvre d’art … On ne pleure pas : on admire. 

 

 

Oui mais … on pourrait presque en dire autant de Wendy Hiller dans un registre totalement différent. A un scénario assez médiocre sauvé (ô combien) par ses artisans succède une des pièces les plus célèbres de Shaw à laquelle ses deux interprètes principaux rendent parfaitement justice. Difficile de ne pas penser à l’adaptation beaucoup plus célèbre de la comédie musicale My Fair Lady. Pour que les choses soient claires immédiatement je vais écarter toute ambiguïté : sans avoir le mépris d’Emma Thompson pour Audrey Hepburn  (voir ici ) qui est à mes yeux une actrice limitée mais talentueuse dans son registre, je déteste son Eliza Doolittle doublée, ravissante et si aristocratique  mais j’en parlerai sans doute plus tard. Les critiques furent suffisemment dythirambiques avec la jeune inconnue qu’était alors Wendy Hiller pour que les bruits d’une nomination aux oscars (la première pour une actrice dans un film non américain) courent rapidement avant d’être confirmés. Il est vrai que Pygmalion fut un succés outre Atlantique et que le rôle était particulièrement valorisant : prouesses de transformisme et virtuosité du dialogue … Il suffisait d’un peu de talent. Or Hiller en avait à revendre. Il faut entendre la manière dont elle exploite le moindre mot, avec cette diction extraordinaire si caractéristique de sa manière. Evidemment son accent cockney est grandiose. Suffisemment crédible pour sonner réaliste. Suffisemment théâtral pour être hilarant. Mais surtout son évolution pendant tout le film est amenée avec une intelligence confondante. Prenez le moment où Elisa fait ses débuts dans la société. Hiller ne joue pas successivement une jeune fille bien elevée puis une petite vendeuse des rues. Elle est les deux simultanément, comme Shaw le prévoit dans le texte. L’actrice débite les pires horreurs avec un ton sucré de petite fille et une raideur presque effrayante. C’est une espèce de monstre de Frankenstein au féminin et c’est de là que procède l’humour. Ce n’est que plus tard qu’Elisa sort réellement de sa chrysalide, devient un être intelligent. Lors de la scène du bal on perçoit derrière la facade que le personnage est comme vidé, qu’il n’est plus qu’apparence et c’est que de cette manière qu’il fait illusion (le regard est vide, la silhouette tendue – je suis très sensible au corps élancé de l’actrice et j’aime beaucoup son entrée, gantée de blancs). Mais la femme du peuple qu’elle interprète avec tant de maestria au début du film est toujours perceptible et c’est de là que provient l’humanité du personnage. Ses derniers échanges avec Howard (ce dernier d’une dureté étonnante, un peu malsaine, mais très juste) sont presque joués comme sans réflexion, en jaillissement, avec la simple expression de la maturité que son éducation tardive a réussi à faire surgir.

 

 

Alors ? … Ce serait sans compter sans Shearer qui trouve en Marie-Antoinette le rôle de sa vie peut-être, dans une extravanza hollywoodienne qui tourne le dos à la réalité historique mais qui a toujours exercé une grande séduction sur mon esprit. Shearer joue la reine non pas telle qu’elle était (même si elle s’est prêtée à la transformation d’usage, à la perruque blonde pour faire viennoise, aux corsets et aux robes à panier) mais telle que notre imagination romanesque voudrait qu’elle ait été. Bien entendu le film arriva dans l’industrie avec force publicité. C’était un biopic, comme des années plus tôt The Divine Lady, produit le plus somptueusement possible par la MGM (c’était un projet posthume de Thalberg en personne)  et Shearer devait d’ailleurs remporter la Coupe Volpi à Venise. Il était impensable qu’elle ne soit pas nommée. Mais son seul talent suffit largement à expliquer ce succés auprés des votants (le dernier de sa carrière, puisqu’elle sera oubliée l’année suivante pour Femmes et que ses autres rôles seront des productions beaucoup plus modestes). L’actrice n’a pas pour elle la modernité de jeu de Davis ou de Hiller. De ce fait ses moins bons moments se situeront dans ses scènes maternelles où elle surjoue la tendresse et dans certaines séquences avec Tyrone Power (ce dernier beau à tomber par terre) où ses mimiques énamourées peuvent agacer. Pour le reste c’est de la très belle ouvrage. Techniquement c’est admirable : elle est devenue paradoxalement plus vraie en très jeune fille au début du film que deux ans plus tôt dans la première scène de Romeo et Juliette. Gestes et expressions sont infiniment plus crédibles. Sa composition en jeune dauphine est éblouissante : elle porte les robes à panier avec une simplicité et une superbe (Adrian s’est déchainé sur les costumes) qui la font reconnaitre au milieu de toute la cour, comme la reine elle-même. Le charme, l’abattage dont elle fait preuve dans la première partie du film sont ainsi irresistibles, comme si l’actrice avait fait de l’esprit de cour le sien propre. La maturité, est de la même manière, négociée dans le mouvement et dans l’attitude plus encore que dans le maquillage, anticipant ainsi sur le travail de Kirsten Dunst dans le film de Sofia Coppola. Mais au-delà de la séduction qu’elle exerce l’actrice réussit dans ses dernières scènes à être bouleversante. C’est assez difficile à analyser mais j’ai rarement eu autant l’impression que les pleurs d’une actrice étaient à ce point « réels » (et, partant, communicatifs). Le dernier repas avec Louis XVI, la séparation d’avec le duc de Normandie sont interprétés avec un lyrisme poignant qui rend d’autant plus douloureux les dernieres séquences où la reine est successivement dévastée (on dirait que Shearer a étudié les derniers portraits de la reine par Kucharsky) puis hagarde. On pourra facilement se convaincre (ou au contraire discuter) de tout cela : le film est visible en DVD (zone 1. Il me semble qu’il y a des sous-titres français).

 

Quant à la dernière de nos nommées c’est peut-être celle dont le nom et l’interprétation sont aujourd’hui les plus admirés. Ce fut pourtant la seule nomination de Margaret Sullavan (lauréate cette année là du prix de la Critique New-Yorkaise) peut-être parce que l’actrice, très respectée des critiques et des réalisateurs, avait toujours clamé sa préférence pour le théâtre. Sullavan joue dans Trois camarades un des drames romantiques MGM de Borzage, réalisateur qui semblait depuis l’ère du muet, être régulièrement oublié par les votants. Mais l’interprétation de Sullavan était tellement impressionnante qu’il était difficile de passer outre (et le film était une adaptation de Remarque par Fitzgerald … excusez du peu.) Par une abération presque risible, pratiquement aucun des films de Borzage ne sont disponibles au catalogue (depuis peu Warner les édite en DVD+R, à la demande). Je n’ai donc pas revu Trois camarades, même si mon souvenir est plus fort que pour White Banners. Difficile d’oublier la grâce sans miévrerie que met Sullavan dans le rôle, son énergie, sa force (dans ses essais pour Rebecca elle est d’ailleurs trop puissante) qui contraste avec son corps menu et son visage fin. La scène finale est si magnifiquement jouée (et réalisée) qu’aujourd’hui encore je m’en rappelle avec précision le déroulement : l’ironie tendre dans la voix de l’actrice (qui joue de son timbre et de sa couleur chaleureuse), l’épuisement et la douce tristesse qui sourdent de ses gestes. Et évidemment son adieu plein de lumière avant l’effondrement qu’elle réussit encore à transformer en envolée, comme si la mort d’Isolde était mise en image. Gorge sèche et yeux humides garantis, même quand on connait ou qu’on devine la scène, justement célèbre.

 

Qui choisir … ? Davis semblait en effet la femme de l’année, si l’on veut, la plus star des actrices et la plus actrice des stars comme disaient les slogans de l’époque. J’avoue que pour moi le casse-tête aurait été douloureux. Aussi fais-je un autre choix pour ma gagnante.

           

  • Bette Davis pour L’Insoumise
  • Katharine Hepburn pour l’Impossible Monsieur Bébé (Hawks). La screwball était passée de mode auprés des votants semble-t-il (après Dunne le genre n’allait plus apporter de nommées). Et Hepburn était catégorisée « poison du box office ». Elle n’avait donc aucune chance. Mais reste une actrice qui est capable de vous faire hurler de rire deux heures durant et qui peut s’accomoder de toutes les situations comiques avec fantaisie et virtuosité ... alors à la réflexion …  
  • Wendy Hiller pour Pygmalion (le film fait partie du domaine public, les DVDs sont donc nombreux mais d’assez mauvaise qualité)
  • Norma Shearer pour Marie-Antoinette
  • Margaret Sullavan pour Trois camarades

 

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Published by Le vidame - dans Oscars
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commentaires

Catherine 24/10/2010 12:50


C'est du lourd, même si le personnage de Mrs Chips est très court même s'il est essentiel dans la psychologie de son mari. J'ai adoré Victoire sur la nuit, mais bon je suis assez inconditionnelle
du monstre Bette Davis :) ! Greta Garbo est très bien dans Ninotchka, mais son meilleur rôle reste incontestablement Camille, le Lubitsch vaut pour lui tout seul ! Elle et lui, je préfère le remake
(allergie à Charles Boyer :), il lui manque quelque chose) du coup je préfère Deborah Kerr et la fin lacrymale à souhait ! Quant à Vivien Leigh, elle est Scarlett pour l'éternité (en revoyant le
jeu de Paulette Goddard, elle aurait sans doute évoquer le personnage physiquement, mais elle en aurait sans doute trop fait,même si c'était sans doute le meilleur second choix :) !


Le vidame 24/10/2010 11:56


Merci beaucoup pour les précisions à propos du Van Dyke et j'avais oublié la publication Carlotta de Pygmalion. A propos d'Eliza je suppose qu'il y aura toujours des affrontements entre les deux
partis. Je me demande ce que donnera Carey Mulligan qui était vraiment remarquable l'année dernière dans An education. Peut-être qu'elle parviendra à réconcilier tout le monde.
Comme tu le dis le rôle de Sullavan dans Trois camarades est typiquement un rôle à oscar avec sa mort programmée. Mais enfin des mourantes au cinéma, on en a vu d'autres, toi comme moi, et si
certaines peuvent être franchement mauvaises, je n'en connais pas beaucoup d'aussi émouvantes que celle de Sullavan dans ce film. Enfin on en reparle de mort annoncée dans les semaines à venir
puisqu'en 1939 on retrouve Bette Davis dans Victoire sur la nuit (face à Greer Garson dans Mr Chips, Irene Dunne dans Elle et lui, Greta Garbo dans Ninotcka et bien entendu Vivien Leigh). Préparez
vos mouchoirs.


Catherine 24/10/2010 11:36


Toujours très intéressant, comme toujours.

Pygmalion est sorti dans une copie fort correcte chez Carlotta, maintenant Wendy Hiller m'a insupportée au plus haut point, peut-être et certainement Audrey Hepburn est trop classe et trop jolie
pour une fille des bas fonds londoniens, mais Wendy Hiller n'est pas du tout crédible après sa transformation. Personnellement je pense qu'Eliza Doolittle doit avoir un côté princesse cachée !

Sinon j'ai en VOST, trois camarades, j'ai adoré le film et Margaret Sullavan interprète le rôle à Oscar type, elle est charmante, mais je ne vois pas en quoi la prestation est un tour de force
d'actrice.

Effectivement la Marie-Antoinette de VanDyke existe en zone 1 avec stf, dans le 1er coffret Warner consacré aux oeuvres littéraires adaptées, le second coffret par contre(avec Mme Bovary, les trois
mousquetaires, etc) n'en offre pas. Ce fut la période où Warner supprima sans qu'on sache vraiment pourquoi les stf. Maintenant leur politique est de sortir quasiment tous les films intéressants en
Warner Archive, reste à surveiller TCM pour essayer de les enregister au passage.