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9 novembre 2010 2 09 /11 /novembre /2010 17:33

 

Je profite de cette fin de dimanche pluvieux pour continuer mon parcours. 1939 est, selon la légende, la plus grande année du cinéma hollywoodien (d’ailleurs de manière symptomatique tous les films dont je vais parler existe en zone 2 avec stf). Notre regard européen est assez différent et, par exemple, jamais Les Hauts du Hurlevent, version Wyler, n’ont été aux yeux des critiques français un classique. On sait cependant que les années qui allaient devenir celles de la seconde guerre mondiale allaient être particulièrement riches pour les actrices, la plupart des vedettes masculines ayant disparu du circuit. Il suffit de lire le nom des nommées, encore une fois.

 

  • Bette Davis pour Victoire sur la nuit (Goulding)
  • Irene Dunne pour Elle et lui (Mc Carey)
  • Greta Garbo pour Ninotchka (Lubitsch)
  • Greer Garson pour Au revoir, Mister Chips (Wood)
  • Vivien Leigh pour Autant en emporte le vent (Fleming)

 

N’importe quelle autre année il est probable que Bette Davis aurait remporté un troisième oscar. Il fallut le triomphe d’Autant en emporte le vent (alors que, comme chacun le sait, elle avait ardemment aspiré à jouer le rôle de Scarlett) pour que les votants ne la consacre pas pour ce qui était probablement sa plus belle performance (elle-même l’estima toute sa vie comme son meilleur rôle, même après avoir tourné Eve et Baby Jane) et un succès public et critique considérable. Le succès public fut une relative surprise : le tout puissant Jack Warner avait d’ailleurs demandé, en achetant les droits d’une pièce déprimante, qui pourrait payer pour voir deux heures durant une femme agoniser. Le succès critique fut assuré par la machine Warner et relayé par l’interprétation de l’actrice, par ailleurs bien entourée par Georges Brent qui sous-joue de manière très appropriée et Géraldine Fitzgerald, excellente. Sans compter que Goulding équilibrait avec la grâce la morbidité du sujet et réussissait une inoubliable séquence finale qui fit hurler de chagrin les spectateurs (et moi-même.) Je risque encore une fois de tourner en rond et d’épuiser mon vocabulaire laudatif. Maudite actrice qui m’entraine toujours dans la même direction (et ce n’est pas fini : il faudra encore que je parle de La Lettre et de La Vipère les prochaines semaines). Son interprétation est doublement merveilleuse : d’un côté elle s’exprime avec une espèce de flamboyance qui rend un grand nombre de séquences particulièrement entrainantes. Elle joue une jeune héritière, sympathique mais un brin capricieuse, avec une liberté et presque une violence, captivante : il faut la voir marcher, s’exprimer, sourire, traiter une robe de bal comme une guenille pour comprendre la séduction qu’elle peut exercer. Ce sur-jeu, qui correspond parfaitement à la part légèrement exhibitionniste du personnage,  devient encore plus manifeste quand elle se lance dans une vie épuisante à seule fin de s’étourdir et s’oppose totalement aux séquences plus apaisées qui la voit réellement mariée et heureuse et non plus prétendant l’être.  Mais partout où le rôle le demande elle devient d’une justesse, d’une dignité et d’une précision qui donnent tous leur poids au tragique de la situation. On a longtemps parlé, avec raison, du moment où elle découvre, par hasard, que son état est désespéré et plus encore de la bouleversante humanité, de l’absence de pathos, de l’indéfinissable émotion qu’elle arrive à transmettre lors du dernier quart d’heure du film (sans compter l’impressionnante réussite technique que constitue le fait de jouer une femme qui devient aveugle et le dissimule. Il lui faut l'indiquer aux spectateurs et le cacher à son partenaire). On comprend le délire de la critique puisqu’elle arrive à la fois à tirer des larmes et à enthousiasmer, par la simple beauté de son jeu, le public.  

 

 

 

A Davis les éclats du mélodrame, à Dunne, autre habituée de la cérémonie, la douceur du film romantique. Comme la première devenait aveugle avant de mourir dans Victoire sur la nuit, la seconde était renversée par une voiture et avait les jambes broyées avant de retrouver l’amour dans Elle et lui.  On peut difficilement imaginer deux techniques interprétatives aussi différentes. Dunne, à l’image de son personnage, tourne le dos au tragique et endosse avec une presque légèreté ses malheurs sur lesquels elle refuse de s’appesantir. Il est vrai que le ton du film oscille systématiquement entre comédie et drame (on m’excusera pour cette formule facile) et que l’actrice fait son entrée sur un ton résolument amusée (alors que Deborah Kerr dans le remake n’a pas tout à fait cette capacité immédiate à briller et à faire rire). La quasi sécheresse, la maladresse aussi (dans la séquence avec la grand-mère, brillamment interprétée par Maria Ouspenskaya, elle ne semble jamais à l’aise, ce qui, au vue du contexte, est finalement logique) qu’elle donne à son personnage, la fierté un peu roide qu’elle parvient à faire passer dans une caractérisation pourtant totalement sympathique la rendent parfaitement crédible et cohérente, même dans la situation finale, dont l’absurdité n’empêche pas le charme. En bref, à partir de peu de choses (car au fond, même si Elle et lui est le film préféré de l’actrice, elle y interprète une silhouette aperçue de loin par le spectateur qui reste en marge, à l’écart, des protagonistes) Dunne crée, à son habitude, un personnage absolument humain dont on perçoit immédiatement les qualités, le charme et la profondeur. La délicatesse du traitement, au vu du sujet, assura à Elle et lui  une réputation très flatteuse que l’Académie relaya en nommant le film à plusieurs reprises. Dans le cas de Dunne,  plus précisément, le handicap affiché et le mélange de sourire et de tristesse durent compter pour quelque chose dans cette nomination, la dernière de celles qu’elle devait recevoir avant presque dix ans.

 

 

Déjà presque mythique en 1939, Greta Garbo ne pouvait pas être ignorée pour sa première (sauf erreur) interprétation comique (« Garbo rit »). Le film de Lubistch lui offrait l’occasion d’un changement de registre bienvenu que le public bénit par un franc succès. Le rôle était d’or : payant et facile (même une Cyd Charisse, pourtant la médiocre actrice que l’on sait, y fut convaincante dans le remake musical de Mamoulian). Je dois donc confesser une franche déception. Car une évidence s’impose à mes yeux : Garbo n’est jamais drôle par elle-même. Ce sont ses partenaires, la situation, la mise en scène qui font rire et sourire, jamais l’actrice qui se contente de nous faire bénéficier de sa fabuleuse présence et de son impeccable plastique. Un exemple m’a particulièrement frappé : au cours d’un échange avec Melvyn Douglas, elle explique qu’elle a tué un Polonais, en guerre évidemme. Avant son départ et quand il veut l’enlacer, elle lui réplique quelque chose comme « le Polonais aussi avait voulu m’embrasser ». De la violence de la phrase doit naitre l’humour mais Garbo la prononce comme l’ange de la mort en personne et fait passer sur le spectateur un frisson d’épouvante ou, pour mieux dire, le sentiment aigu de la dépression. Pour le reste elle s’essaye bien à une composition (même si les « r » roulés à la russe sont aléatoires) mais qui consiste essentiellement à exhiber une figure de bois et Ninotchka amoureuse lui donnera surtout l’occasion de faire preuve de la profondeur de sa voix et des habituels maniérismes un peu trop appuyés et premier degré (la comparaison avec Dunne est édifiante, toute question de charisme mise à part). Je me demande ce qu’elle-même pensait de son interprétation. Le réalisateur, devenu parti prenante dans le projet Un scandale à la cour n’insistera pas pour conserver Garbo (qui était prête à faire son retour au cinéma dans le rôle de Catherine II) et laissera Preminger convaincre les producteurs de conserver Talulah Bankead, la première pressentie, en tête d’affiche. En un sens, cela en dit long sur la confiance de Lubitsch en Garbo en tant qu’actrice comique. 

 

Avec Greer Garson on passait en quelque sorte à une nouvelle génération (Garbo ne serait plus jamais nommée et ferait ses adieux au cinéma trois ans plus tard) même si son âge, soigneusement dissimulé, la rapprochait en fait des glorieuses stars des années 30. Sa nomination pour Au revoir, Mister Chips, semble dans une certaine mesure surprenante. Elle n’a dans le film que quelques scènes et occupe encore un espace bien moindre que celui de Luise Rainer dans le Grand Ziegfield, autre personnage d’épouse aimante. La MGM, devant la couronne de lauriers que l’on tressait pour le film, Robert Donat (effectivement merveilleux) et une Greer Garson débutante, décida de mener une campagne vigoureuse et offensive et de placer le personnage incarnée par l’actrice, seule présence féminine de l’intrigue, dans la cour des grandes. Si Mrs Chips avait été considérée comme un rôle secondaire Garson aurait pu remporter l’oscar mais risquait d’être vue comme une actrice de composition ou de caractère, ce qui, en ce qui concernait une débutante était toujours dangereux. Au demeurant son rôle de femme dévouée et charmante, trop tôt arrachée à ses proches, était éminemment oscarisable. Mais la prestation de Garson semble si facile, si simple, si fluide qu’on a dû mal à percevoir la moindre ambition dans son jeu (le fait qu’elle meurt hors champ n’est pas pour rien dans cette impression). Il s’agit essentiellement, pendant plus ou moins vingt minutes ou une demi-heure d’être charmante et charismatique, gracieuse et distinguée et évidemment britannique. Or Garson possédait naturellement toutes ces qualités, à quoi s’ajoutait une trace d’humour, qu’on sent dans son absence d’affectation (je suis toujours étonné quand je lis, généralement en France, qu’elle joue de manière solennelle et glacée. Bel exemple d’aveuglement des critiques). On lui demandait d’incarner aux yeux du public avec suffisamment de conviction une femme capable d’expliquer par son seul rayonnement le changement (positif) du héros. Le public en question tomba simplement amoureux d’elle. On le comprend mais on ne peut s’empêcher de se dire que c’est surtout le directeur du casting qui doit être remercié pour avoir trouvé une actrice qui corresponde parfaitement à un rôle peu exigeant.   

  

 

Comme Garson, Leigh était une (presque) débutante. On ne reviendra pas sur les circonstances de son arrivée à Hollywood, sur la manière dont elle s’investit pour jouer Scarlett O’Hara, elle l’Anglaise expatriée, sur les essais, la course (Davis, Hepburn, Hopkins, Shearer, Goddard, Arthur, Joan Bennett et j’en passe briguèrent le rôle) et le triomphe final avant la gloire définitive. Qu’importe presque, tant Leigh offre une interprétation qui n’a pas pris une ride, porte un film de quatre heures sur ses belles épaules sans jamais faillir, embrasse à peu près tous les aspects d’un personnage archétypal mais flamboyant et réussit à provoquer de l’empathie pour une héroïne monstrueusement dure et égoïste. Evidemment, contrairement à la Scarlett du roman, Vivien Leigh est d’une beauté renversante. Caractéristique secondaire presque, tant c’est son charme puissant qui attire le spectateur et rend absolument crédible l’emprise qu’elle exerce sur les autres. La force qu’elle dégage, son énergie dévorante, la manière particulièrement percutante qu’elle a de mener les dialogues (Tavernier et Coursodon ont fait remarquer qu’elle est beaucoup plus caressante dans les essais avec Cukor que dans le film lui-même) lui donne une puissance rarement égalée par une actrice et sont probablement au centre du personnage de Scarlett tel que l’imaginaire collectif l’a fixé, grâce à l’actrice autant qu’à la mise en scène, au scénario ou même au roman. Je me demande d’ailleurs si cette façon de s’imposer par la séduction autant que par la dureté en évitant de donner le choix au spectateur n’est pas à l’origine du sentiment qu’à le spectateur de toujours adopter le point de vue de Scarlett, pourtant systématiquement la moins noble et la moins altruiste de tous les protagonistes. Ce qui est certain c’est que l’actrice a su intégrer cette donnée dès son entrée en scène et que sous la coquetterie et les manœuvres de la jeune fille de seize ans percent immédiatement la colère et l’inflexibilité de l’adulte. C’est sans doute pour cela que j’aime les séquences d’ouverture, où Leigh est particulièrement brillante et assez peu attendue. A ce stade d’excellence la partie purement technique du rôle, parfaitement maîtrisée (l’accent du sud des Etats Unis, le port de la crinoline comme une seconde peau, l’évolution physique du personnage, de la jeune débutante à la femme d’affaires) vont presque de soi.

 

 

Donc je ne serai pas particulièrement original en consacrant à nouveau, et comme tout le monde, Vivien Leigh, qui remporta le prix de la critique New Yorkaise en plus de l’oscar. Voilà mes choix qui furent difficiles (et encore : quelques unes des interprétations que je préfère cette année là – Rosalind Russell et Joan Fontaine dans Femmes, Olivia de Havilland dans GTTW et Bette Davis dans Juarez- sont plutôt secondaires, donc je n’ai pas eu à les prendre en compte.)

  

  • Bette Davis pour Victoire sur la nuit (disponible dans le coffret Warner consacré à l’actrice)
  • Claudette Colbert pour La Baronne de Minuit de Leisen. (Je ne suis pas certain, dans un registre finalement assez proche de comédie romantique qu’elle soit meilleure que Dunne dans Elle et lui mais le rôle exige en plus une virtuosité et un abattage qu’elle impose avec une facilité déconcertante. Disponible en zone 1, mais avec stf.) 
  • Marianne Hoppe pour La Chair est faible (Le film, hélas introuvable pour le public non germanophone dont je fais partie même si une copie avec des sous titres anglais circule, est une adaptation particulièrement réussie d’Effie Briest et confirme que Marianne Hoppe est une des plus grandes actrices des années 30 et 40. Elle interprète le rôle avec un abandon et une conviction remarquables, se permettant de faire affleurer une hystérie tendue presque effrayante sans jamais perdre le contrôle de son jeu.)
  • Vivien Leigh pour Autant en Emporte le vent.
  • Merle Oberon pour Les Hauts du Hurlevent. (On peut rêver meilleure et surtout plus sauvage Cathy. N'en reste pas moins que la performance d'Oberon est, dans le moule hollywoodien, une merveille de poésie. Sa vision éthérée du personnage le transforme de tout en tout, mais le romantisme flamboyant de son interprétation lui donne une force vraiment surprenante et, je crois, très sous-estimé aujourd'hui.)

 

  Der Schritt vom Wege

 

 



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Published by Le vidame - dans Oscars
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commentaires

Catherine 10/11/2010 16:03



Passionnant comme d'habitude. Je te rejons en tout point sur Greta Garbo et sur tout tes commentaires y compris sur Cyd Charisse ! Assez curieusement, elle semblait assez bonne dans le peu de ce
qui reste de Something got's to give ! Loin de l'espèce de froide insipide qu'elle est ! C'est vrai qu'Elle et lui est plus drôle dans la version Dunne que dans la version Kerr ! Sans doute
lié à la personnalité des deux actrices. Vivien Leigh bah elle est Scarlett éternellement ! Claudette Colbert me semble par contre faire du Claudette Colbert dans la Baronne de Minuit, donc je ne
trouve pas que ce soit une prestation spécialement à Oscar ! Mais le but du jeu est là ;)