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1 mai 2011 7 01 /05 /mai /2011 07:36

 

En 1943 David O’Selznick, l’artisan de la réussite d’Autant en Emporte le Vent, a réussi ce qui n’a jamais été aussi simple que ce que certains semblent penser : fabriquer une star. Au passage Jennifer Jones, révélée par Le Chant de Bernadette,  remporta un oscar pour ce qui était, pratiquement et en tout cas symboliquement, son premier rôle. Elle remporta également au passage le prix de la critique New-Yorkaise et le tout premier Golden Globe de la meilleure actrice.

  • Jean Arthur pour Plus ou est de fous (G.Stevens)
  • Ingrid Bergman pour Pour qui sonne le glas (Sam Wood)
  • Joan Fontaine pour Tessa, la nymphe au cœur fidèle (E.Goulding)
  • Greer Garson pour Madame Curie (M.Leroy)
  • Jennifer Jones pour Le Chant de Bernadette (H.King)

De Jean Arthur je dirai un peu plus en revoyant Plus on est de fous merveilleuse comédie romantique de George Stevens, menée à un rythme presque tendre et pourtant burlesque par le réalisateur et un trio éblouissant puisqu’à Jean Arthur il faut adjoindre l’irrésistible Joel MacCrea et Charles Coburn qui méritera bien le sien d’oscar. Assez curieusement Arthur n’avait jamais été nommée encore (ce sera d’ailleurs son unique nomination) alors que sa très belle participation l’année précédente à La Justice des hommes, dramédie très populaire auprès du public, des critiques, et des votants, aurait suffi à justifier une distinction. Mais Arthur, l’actrice la plus mystérieuse d’Hollywood, avec Garbo, était surtout aimée des cinéphiles et des cinéastes. L’industrie s’en méfiait. Hélas, trois fois hélas. Elle était certainement une des actrices les plus douées de sa génération et ses interprétations dans les films de Capra, Leisen, Wilder et de Stevens sont autant de joyaux comiques et amoureux. Le souvenir que j’ai de ses choix interprétatifs dans Plus on est de fous est simplement merveilleux : Arthur m’y semble toujours formidablement juste : elle n’est jamais absurde, même quand la situation l’est, jamais trop démonstrative, bref jamais prévisible en tant qu’actrice comique. Et son charme est éblouissant, sans devenir celui d’une vedette glamour. Girl Nex Door, mais Girl Next Door de rêve dont on comprend parfaitement que tout le monde tombe amoureux. Dans La Justice des hommes (du même Georges Stevens) elle dispensait les mêmes qualités, mais avec un rôle légèrement moins développé et moteur alors qu’aucun de ses partenaires n’est en mesure de l’éclipser dans Plus on est de fous, même pas Coburn qui s’applique pourtant à voler tout ce qu’il peut à ses partenaires. Bref, c’est la grâce sans la pesanteur et certainement un de ses plus grands rôles. L’Académie ne pouvait pas passer à côté de ce qui semblait être l’apothéose de sa personnalité cinématographique. Pas de DVD pour l’instant, en dehors d’un support All Zone, sans aucuns sous-titres. Scandale, scandale …

 

 

 

 

Ingrid Bergman était une autre protégée de Selznic et avait désormais à Hollywood la réputation d’être une nouvelle étoile dramatique. Curieusement elle avait été oubliée pour Intermezzo et Casablanca. Mais l’essai semblait transformé et Hollywood lui ouvrait les bras en lui offrant un rôle de « composition », sans maquillage apparent et relevant d’autant plus, en principe, sa beauté et son talent. Dans le pesant et interminable Pour qui sonne le glas (encore Sam Wood qui semblait toujours conduire ses actrices à la gloire et aux honneurs) elle jouait, aberration hollywoodienne, une résistante espagnole. Impossible de dire que Bergman est mauvaise dans le rôle, ce serait trop simple : elle est au contraire d’un naturel remarquable, qui n’a comme défaut que de friser à plusieurs reprises la niaiserie, mais c’est peut-être le personnage qui veut ça, plutôt grandiloquent dans le registre rousseauiste. D’ailleurs Bergman en devient fiévreuse, lyrique presque, un peu trop sentimental sans doute pour le texte qu’on imagine plus sec, plus courageux, plus sauvage … mais le traitement du personnage qu’elle propose est à la fois hollywoodien et démonstrativement simple (en tout cas selon les critères de jeu de 1943) sauf si on la compare à Gary Cooper, maître de l’underplayment. Ce n’est d’ailleurs pas un empêchement à l’alchimie qui se dégage du couple (il faut dire qu’ils sont tous les deux physiquement sublimes et que Bergman avec ses cheveux courts est particulièrement radieuse.) On mettra de côté, avec les producteurs sans doute, l’accent, la nationalité, le physique et même l’âge du personnage que l’actrice n’a simplement pas, ce qui dans ce contexte en principe réaliste est très curieux, voire même dérangeant. Disponible depuis toujours, soit en VHS, soit en DVD, zone 2, avec STF, Pour qui sonne le glas faisant partie, grâce à Hemingway sans doute, de ces classiques dont le nom survit à la réputation effective.

La question de la crédibilité se pose tout autant avec Joan Fontaine qui joue une adolescente fragile dans Tessa, la nymphe au cœur fidèle, très beau film d’amour (le terme me semble particulièrement adéquat ici) alors qu’elle était une jeune femme mariée au moment du tournage. Le noir et blanc et la flamboyance romantique du sujet et de son traitement rendent le contraste beaucoup moins important. A moins que ce ne soit entièrement dû à l’interprétation exceptionnelle de l’actrice, qui renouvèlera l’exploit cinq ans plus tard dans Lettre d’une inconnue. Fontaine est crédible de bout en bout et n’est, dans ce rôle impossible a priori, à aucun moment ridicule ou même mal à l’aise. Au-delà de l’exploit et de la composition (qui ne se ressentent jamais comme tels mais qui en sont bien : les gestes, le positionnement, le timbre de la voix … tout est étudié) ce qui frappe dans l’interprétation de l’actrice c’est réellement une poésie, une délicatesse, une douceur sans mièvrerie que j’ai rarement vues à ce stade d’accomplissement à l’écran. Sa dernière scène est un miracle de ce point de vue, avec une grâce d’expression exceptionnelle et une espèce de légèreté dramatique, sans pathos aucun, qui donne tout son sens à la scène. C’est, à tous les niveaux (technique et intelligence du personnage) une bien meilleure performance qui celle qui lui avait valu le prix, deux ans plus tôt. Si l’exploit et le prestige de l’actrice (c’est sa troisième nomination en quatre ans et la dernière d’ailleurs, faute de politique de studio pour appuyer une carrière devenue moins accomplie) suffiraient à expliquer la nomination, le talent qui éclate à chaque scène la justifie amplement. Le film a longtemps été invisible, hors circuit privé (dans une assez mauvaise copie qui ne pouvait pourtant totalement masquer la performance de l’actrice), pour des questions de droit. Il semble que Warner ait réglé les problèmes juridiques et prépare une édition DVD.   

A côté de Jennifer Jones, Jean Arthur et Ingrid Bergman, Fontaine et Greer Garson semblaient des favorites de l’Académie, cette dernière remportant sa troisième nomination consécutive pour Madame Curie.  Une fois de plus la MGM avait vu grand en ce qui le concernait, lui confiant un rôle épique et terriblement sérieux dans l’une des productions les plus importantes de l’année. A nouveau, après Les Oubliés, un personnage admirable de l’histoire récente confronté à une série d’épreuves. Même si le film, que j’aime beaucoup, est une vraie réussite formelle et que Walter Pidgeon est remarquable en Pierre Curie on perçoit que la formule, en ce qui concerne l’actrice, commence à s’épuiser. Le rôle est distendu entre sourire, courage et larmes, à l’habitude. Dans les passages les plus aimables du film, Garson dispose toujours d’un charme et d’un abatage exceptionnels et elle illumine l’écran de son charisme et de son humour détaché. Pour ma part je suis en revanche plus réservé dès qu’elle aborde le registre héroïque : les scènes scientifiques, en particulier, insiste un peu trop sur son profil tendu et son regard fixe pour nous faire partager son angoisse. Finalement on finit par être davantage fasciné par ses tics et ses maniérismes « de grande actrice dramatique » qu’ému par eux. Le discours final (où elle est grimée en vieille dame) est tout vibrant et « inspiré », mais pas au meilleur sens du terme. Bref la « pose » qu’elle soit vocale ou expressive se fait encore bien plus sentir que dans Mrs Miniver ou elle était déjà perceptible. A son crédit cependant la très belle scène qui suit la mort de son époux : ses sanglots communicatifs sont réellement déchirants et illuminent brutalement sa prestation. Au demeurant les fans de Garson, dont je suis, trouveront toujours à la présence de l’actrice à l’écran une séduction singulière, même en en percevant les limites.   Disponible en Z1 avec sta mais un moment visible sur TCM.

Jennifer Jones interprétait également, comme Bergman et Fontaine, une très jeune fille, presque une enfant dans la première partie du film. Et comme Garson elle jouait un personnage populaire et admirable, rien moins que Sainte Bernadette.  Le public et les votants ne la connaissant pas en 1943 il ne s’agissait pas, en la récompensant, de distinguer un contre-emploi ou une composition, mais de saluer une réussite éclatante, qui semble encore aujourd’hui d’une fraicheur irrésistible, alors que nous sommes désormais familiers avec les maniérismes bien connus de l’actrice. Jennifer Jones équilibre parfaitement quelque chose d’extrêmement juvénile et fragile qui nimbe toute sa prestation et une mobilité faciale (caractéristique de l’actrice) qui reflète les tourments intérieurs  de la future Sainte. La simplicité apparente de son jeu, sa retenue, sont sans aucun doute murement réfléchie et étudiée, mais le spectateur qui les découvre a le sentiment d’une sincérité qui l’amène à la vérité du personnage. Alors qu’avec le recul on remarque pourtant, en germe, tout ce qui fera le génie de Jones en tant que personnalité cinématographique, en particulier cette manière de tourmenter sans cesse son corps, sa voix et son visage, on reste frappé par la manière dont elle s’efforce de totalement disparaitre derrière son personnage. Je suis d’ailleurs sûr qu’en 1943 l’Académie a dû avoir le sentiment de récompenser Sainte Bernadette elle-même, plus que la jeune inconnue qui tenait son rôle. Difficile de distinguer, dans la juste et fluide uniformité que l’actrice cherche à donner au caractère, une ou plusieurs scènes, mais j’ai été particulièrement impressionné et ému par sa mort où elle donne le sentiment d’être brisée par ses souffrances, pratiquement sans une geste. Bref : une star était née et ce n’était que justice.  Disponible en Zone 2 avec stf.     

 

 

Jones remporta tout ce qui était possible à l’exception d’une mention de la part du National Board of Review, qui lui préféra, entre autres, Theresa Wright pour L’Ombre d’un doute, encore aujourd’hui une des interprétations les mieux aimées des cinéphiles, mais que je n’ai pour l’instant vu qu’en VF, sans la trouver plus remarquable que d’habitude (ce qui est déjà assez). Je me demande si ce n’est pas la fascination qu’exerce ce film d’Hitchcock qui fait la popularité de cette interprétation.  

Pour ma part voilà où seraient allés mes choix :

  • Jean Arthur pour Plus on est de fous
  • Joan Fontaine pour Tessa, la nymphe au cœur fidèle (je suis incapable de les départager)
  • Marianne Hoppe pour Lumière dans la nuit (dans cette merveilleuse adaptation allemande de Maupassant Marianne Hoppe dépasse, avec un talent vraiment remarquable, toutes les conventions et le poids de culpabilité que l’idéologie nazie voudrait faire peser sur son personnage de femme adultère pour en faire un être humain complexe et attachant.)
  • Jennifer Jones pour Le Chant de Bernadette
  • Dorothy McGuire pour Claudia (Encore un film Goulding, et encore une étoile Selznick qui la négligea quelque peu au profit de Jones dont il était déjà amoureux. Pourtant l’interprétation de MacGuire présente les mêmes qualités de fraicheur, les mêmes intuitions interprétatives, avec en plus une fantaisie délicieuse.)  

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Published by Le vidame - dans Oscars
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commentaires

Catherine 01/05/2011 19:49



C'est sur que Seuls les anges ont des ailes n'est pas ton style de film, mais dans son genre, c'est pourtant un pur chef d'oeuvre !



Le vidame 01/05/2011 16:52



A propos de Selznick je réalise qu'en fait Fontaine aussi travaillait pour lui. C'était vraiment son année (Fontaine/Jones/Bergman + McGuire qui avait obtenu un énorme
succès critique à défaut d'une nomination).


J'ai, évidemment, détesté Seuls les anges ont des ailes quand je l'ai vu, il y a longtemps, mais c'est vrai que j'avais beaucoup aimé Jean Arthur, que je connaissais presque pas, en
fait, à l'époque.



Catherine 01/05/2011 16:39



Je pense que Joan Fontaine a du faire une prestation extraordinaire, mais sans doute Jennifer Jones avait-elle l'avantage de sa jeunesse et de son arrivée dans le métier. Je n'oserai dire qu'elle
avait aussi sans doute l'appui de Selznick  !


Mais pour Jean Arthur j'aurais tendance à penser que ce n'est pas son meilleur rôle, même si elle est ravissante, fort drôle, je pense qu'elle a été meilleure dans d'autres films à commencer par
Seuls les anges ont des ailes. En plus son rôle est vraiment différent hormis son bagou !



Le vidame 01/05/2011 16:10



Flute ! Je viens de révéler à la face du monde que je suis obsédé par Charles Burles ... Au moment où j'étais en train d'écrire l'article je me faisais justement la remarque qu'il ne fallait
surtout pas que je confonde les deux Charles. Bref ... merci beaucoup, une fois de plus..


Sinon dans mes sélections il y a aussi, comme chez les votants de l'Académie, des raisons parfois sentimentales. Je sais déjà que je récompenserai (si je puis dire) Jennifer Jones en 1953 pour
Plus fort que le Diable alors que finalement je fais souvent passer d'autres actrices avant Jean Arthur, d'où son "prix" ici, à égalité avec Fontaine (que je trouve encore meilleure que
Jones ... mais à force de te dire ça tu vas être déçu le jour où tu verras le film).


Sinon entièrement d'accord pour Jones qui est vraiment prodigieuse, plus j'y pense, plus je me dis que c'est une performance dont on ne parle pas assez.



Catherine 01/05/2011 12:48



Prestation pour prestation, Jennifer Jones me semble faire une véritable création, un véritable personnage alors que Jean Arthur que j'adore est dans son emploi fétiche. Elle est effectivement
très différente dans la justice des hommes. Quant à Joan Fontaine, je n'ai pas vu Tessa, la barrière de l'anglais sans sta me bloque quand même ! Mais sincèrement l'Oscar de Jennifer Jones me
semble totalement mérité car elle illumine totalement le film et s'impose d'emblée comme une grande !