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18 mai 2011 3 18 /05 /mai /2011 12:38

 

1944 n’est pas, du point de vue de mes obsessions, l’année la plus discutée sur le net. Peut-être parce que l’heureuse lauréate semble une gagnante on ne peut plus honorable (et avec raison). Pourtant c’est jusqu’à présent l’ensemble de performances le plus harmonieux et intéressant que je me suis mis en tête de chroniquer. Qu’on en juge plutôt :

 

·         Ingrid Bergman pour Hantise (Cukor)

·         Claudette Colbert pour Depuis ton départ (Cromwell)

·         Bette Davis pour Mr Skeffington/Femme aimée et toujours jolie (V.Shermann)

·         Greer Garson pour Mrs Parkington (Tay Garnett)

·         Barbara Stanwyck pour Assurance sur la mort  (Wilder)

 

Bergman avait été nommée l’année précédente et semblait représenter le renouveau dramatique hollywoodien. Elle affrontait en quelque sorte la vieille garde, constituée d’actrices déjà primés ou bien souvent nommée (Stanwyck). Et avec Colbert et Jennifer Jones (nommée cette année là de manière plutôt frauduleuse dans la catégorie « best supporting actress ») elle consacrait l’importance de Selznick, encore lui, dans ces histoires de prix,  puisqu’elle était sous contrat avec le déjà légendaire producteur. La victoire semblait acquise pour des raisons de circonstance autant que de talent. D’abord le rôle était formidablement payant : une jeune femme fragile qui s’enfonce progressivement (mais de manière encore très romantique) vers la dépression nerveuse et finit par se croire folle. Le tout en costumes et sous la direction experte de Georges Cukor. Mais Hedy Lamarr, pourtant très bonne, ne sera pas aussi frappante que Bergman dans un rôle très similaire la même année dans Angoisse de Tourneur. La Suédoise touche en effet au sublime dans le rôle. Rayonnante comme elle l’était naturellement (on le sent un bref instant au tout début du film) elle suggère pourtant avec un naturel désarmant les failles masochistes de son personnage, qui sont la seule explication rationnelle aux tortures infligées par son cruel mari (un Charles Boyer phénoménal). Elle est si soignée dans son jeu que même son apparition en adolescente au début du film étonne par sa crédibilité. Evidemment ce qu’on retient avant tout c’est le tour de force presque permanent des dernières bobines, entre cris (« Elisabeth … Elisabeth…. ») et chuchotements, spectaculaire sans jamais être outré et qui laisseront la gorge nouée. Toute la construction dramatique qui précède est également remarquable, parvenant à susciter une empathie très forte pour un personnage qui pourrait être agaçant s’il était moins bien joué. Bergman dégage une telle puissance émotionnelle (par le corps, par la voix et surtout par le visage dont la souplesse expressive est exceptionnelle) qu’elle met systématiquement le spectateur dans son camp, tournant le dos à la mièvrerie ou au sentimentalisme. Bref une réussite dont les nouveaux visionnages n’épuisent pas la séduction (alors que le film lui-même peut ennuyer un peu dans sa première partie).

Comme la plupart des actrices spécialisées dans le registre comique Colbert, lauréate en 1934, sera finalement assez peu distinguée par l’Académie (au vue de son génie interprétatif) au cours de sa carrière. Après 1935 il lui faudra attendre de jouer un rôle nettement plus dramatique qu’à l’accoutumé dans un des films les plus importants de l’année pour être à nouveau nommée aux oscars. C’était donc presque prévisible, le contre-emploi faisant partie des gimmick favori des critiques et des votants. Au demeurant on ne pourra pas s’en plaindre : Colbert est remarquable dans Depuis ton départ, très beau film aux allures de saga familiale (3 heures !) nimbée d’un aura quasi expressionniste grâce à la réalisation souvent inspirée de John Cromwell. Ayant compris la leçon prodiguée par Greer Garson l’actrice accepta de jouer une mère de famille à la quarantaine épanouie, ce qui ne l’empêchera pas de reprendre avec succès des rôles de plus jeunes femmes dans les films qui suivront. Son personnage n’est pas exactement central (c’est plutôt à Jennifer Jones, sa fille ainée, que les choses arrivent) mais il ouvre et ferme le film dans des scènes auxquelles elle apporte une chaleur communicative très touchante. La séquence de Noël en particulier est bouleversante : Colbert arrive parfaitement à être à la fois cinématographique et naturelle dans ses réactions et permet aux spectateurs d’approcher son personnage avec une véritable et paradoxale intimité. L’annonce de la mort de Robert Walker est un autre exemple de la qualité de son interprétation : elle est d’une justesse et d’un équilibre remarquables (pas de pleurs par exemple, ce qui me semble le plus logique, la douleur étant d’abord celle de sa fille). Elle se sort mieux que Garson dans Mrs Miniver des moments les plus solennels du film, grâce à un style nettement moins démonstratif dans ce registre. Et puis tous les (nombreux) moments quotidiens la trouvent à nouveau en phase avec l’exercice, sans affectation ni pause, ce qui fait d’autant plus ressortir le jeu beaucoup plus construit de Jennifer Jones (laquelle s’améliore nettement au fur et à mesure que les bobines passent) et surtout de Shirley Temple, assez épouvantable.  

 

 

Pour Davis Mr Skeffington marquait, en quelque sorte, la fin de son histoire d’amour avec l’Académie (elle allait être encore nommée trois fois cependant) qui l’avait mentionnée 6 fois en 7 ans. La critique n’avait pas été unanimement bonne à la sortie du film et reste mitigée. En ce qui me concerne je crois, au contraire, que c’est un des meilleurs rôles de l’actrice, a priori à côté de ses emplois habituels : c’est une des rares fois de sa carrière où elle interprète une femme non seulement très jolie (au sens le plus banal du terme) mais en plus à peu près profonde comme une assiette creuse. Peut-être fut-elle nommée pour de mauvaises raisons : le masque de vieille femme qu’elle porte dans la dernière partie, le côté très démonstratif de son jeu dans les dernières séquences … mais il n’en reste pas moins qu’elle est si douée qu’elle parvient parfaitement à nous faire croire, dans la première partie, qu’elle est le centre d’attention mondain le plus sucré et le plus futile de la haute société américaine des années 20. Toute la panoplie de gestes, tous les maniérismes et jusqu’à la diction pointue de petite fille qu’elle s’est inventé pour le rôle vont à l’encontre de ses procédés habituels et triomphent de ses facilités éventuels (toujours payantes en ce qui me concerne). Et, miracle, elle parvient même à être drôle par la grâce de ses expressions. Je veux dire vraiment drôle, visuellement, en cherchant à l’être (la manière dont elle prend un air attentif et interrogateur en penchant un peu la tête de côté quand son nouveau et jeune prétendant, rencontrant sa fille s’exclame « Maintenant il y aura deux Fanny … la jeune Fanny et …. Je trouverai … ») comme une Rosalind Russell ou une Miriam Hopkins. Enfin, mais peut-être est-ce subjectif, elle est si convaincante dans son personnage que celui-ci en devient d’autant plus intéressant et presque sympathique (ce que le scénario, à la lecture seule, ne laissait pas présager, je suppose) et qu’on s’attache avec un intérêt plus complexe que d’habitude aux aventures au fond pourtant assez banales de l’héroïne du film.

Qu’aurait fait Davis justement de Mrs Parkington qu’elle désirait interpréter ? Pas certain qu’elle aurait été aussi convaincante que Garson que je trouve particulièrement à son aise ici (curieusement son remarquable biographe, M. Troyan, la trouve « miscasted ») dans un rôle délicieux, presque totalement léger (les parties dramatiques du scénario sont traitées, très intelligemment, de manière systématiquement elliptiques par Garnett) ou plutôt souriant. Peut-on imaginer Davis en très jeune fille de la campagne, portant des robes trop courtes ? Et bien Garson n’est jamais ridicule dans cette partie du film. Et c’est là son moindre mérite. Non seulement elle porte superbement les costumes début du siècle, non seulement elle est une vieille dame charmante avec la juste dose de théâtralité pour la rendre intéressante dans les parties contemporaines de Mrs Parkington, mais en plus elle dégage un humour naturel qui rendent chacune de ses interventions irrésistibles. Comme son personnage elle ne semble jamais se prendre au sérieux. Tout juste pourrait on lui reprocher d’être trop rapidement séduisante et grande dame après son mariage, mais au fond Suzie Parkington est censée être un prodige mondain. Il n’y a pas énormément à dire, l’interprétation comme le film, doté d’un scénario très efficace, sont relativement simples à analyser. Garson rencontre un rôle à la mesure exacte de ses capacités qu’elle sert avec un parfum d’évidence, un peu comme pour sa Mrs Chips, cinq ans auparavant, mais avec des exigences techniques plus poussées et dont l’actrice s’acquitte avec un brio et une facilité qui accentue encore notre plaisir. Mrs Parkington  est le seul film dont je parle aujourd’hui qui n’a pas été édité en DVD. J’ai donc dû me contenter d’une VF (merci encore à Cathy qui m’a pourvu abondamment en films de Garson). J’imagine les délices que recèle la VO.

Autant Bergman en demi-folle, Colbert en mère au foyer victime de la guerre, Davis et Garson dans des rôles au long cours étaient des choix assez faciles pour l’Académie autant il est nécessaire de saluer, dans une certaine mesure, l’audace des votants quand ils se décidèrent à nommer également Barbara Stanwyck pour un film devenu un classique, Assurance sur la mort, mais qui n’avait absolument pas le profil du « prestige movie » habituel. C’était dans l’air du temps, sans doute, comme le triomphe de New York-Miami dix ans plus tôt. A la Screwball succédait le film noir. Et puis Stanwyck était aimée de tous, c’était un nom immense, elle avait déjà été deux fois nommée et elle jouait dans une certaine mesure un contre-emploi absolu pour toutes les actrices de série A du temps (même les ogresses de Bette Davis semblaient moins sordides que sa perverse femme fatale). On a beaucoup parlé du film et du rôle : beaucoup sont gênés par l’absence de séduction primaire de l’actrice qui joue une femme censée déchainer les passions sexuelles. De la même manière il fallait bien une perruque blonde et des bijoux énormes pour réussir à la rendre réellement vulgaire. Je fais avec. Stanwyck me semble si extraordinairement mauvaise et sans pitié, sans jamais le montrer expressément que toutes les discussions n’ont pas vraiment lieu d’être. L’incroyable subtilité de son visage, la maitrise absolue de ses expressions faciales rendent, à force de variété intelligente, le personnage insondable, abyssal et captivant à regarder. Certains moments sont simplement inouïs comme le plaisir qui passe, en silence, au moment du meurtre du mari, sans oublier le regard qu’elle lance quand elle hésite une fraction de seconde à tirer sur Fred McMurray à la fin du film. D’une mante religieuse occupée à tuer et dévorer Stanwcyck, sans chercher à l’humaniser, ce qui est tout à son honneur, fait un être infiniment plus profond et complexe. Ou plutôt elle parvient à nous le faire croire (rien dans le scénario ne va dans ce sens). C’est un autre tour de force, en quelque sorte.

 

 

 

Les tous nouveaux Golden Globes et le National Board of Review annoncèrent les Oscars en faisant triompher Bergman. Seul le prix de la Critique New-Yorkaise fit un choix plus original (en 1942  Agnes Mooreheard, effectivement extraordinaire mais pour un rôle presque secondaire avait reçu le prix pour La Splendeur des Amberson et en 1943 la toute jeune Ida Lupino pour The Hard Way de Vincent Sherman, hélas invisible) et sympathique : Tallulah Bankhead dont le retour au cinéma, dans Lifeboat, avait été salué par la critique et le public. J’aime beaucoup le numéro ravageur de l’actrice dans le film, mais j’ai toujours eu le sentiment qu’elle avait du mal à s’intégrer à un groupe ou à échanger avec un partenaire. D’où ma relative incrédulité quand elle tombe amoureuse d’un jeune prolétaire. Pour ma part s’il y avait une alternative aux oscars (au fond je suis sinon absolument d’accord avec les votants, y compris pour la victoire de Bergman) je l’aurais cherché du côté d’Irene Dunne dans Together Again modeste petit film, à la fois drôle et sentimental, où elle est, sans avoir l’air d’y toucher, d’une perfection de timing et d’une grâce comique simplement prodigieuses.

 

 

 

 

 

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Published by Le vidame - dans Oscars
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commentaires

Le vidame 21/05/2011 17:50



Je suis en train de regarder mais a priori le Dieterle (je ne l'ai jamais vu) n'a rien reçu du tout. Si je comprends bien c'était aussi une production Selznick (Dieterle travaillait souvent avec lui, Cotten et Temple étaient sous contrat ...) : je suppose que le producteur s'est investi à 200%
dans la campagne pour Depuis ton départ -et non pas comme je l'écris tout le temps "Depuis que tu es parti"- (8 nominations et une victoire pour la musique de
Steiner) au détriment de ses autres films.


En ce qui concerne Rogers elle été nommée uniquement pour Kitty Foyle même si le National Board of Review l'a beaucoup distinguée ces années là et qu'elle a été
nommée plus tard au Golden Globes pour Chéri, je me sens rajeunir. Je suppose que les votants ont dû se dire qu'ils auraient l'occasion de la récompenser à nouveau plus tard et qu'ils
ont laissé passer ses meilleures années. Et comme elle n'a pas eu, par exemple, de grands rôles dramatiques à contre emploi ou ce genre de chose dans les années 50 ou 60 ... come back
impossible j'imagine.


Cela dit les Oscars sont souvent passés à côté des futures légendes, à tort ou à raison (aucune nomination pour Monroe, Hayworth, Novak, West, Loy, Temple, Charisse,
O'Hara, Harlow ... nomination très tardive, en 1996, et pour un second rôle pour Bacall)   



Catherine 21/05/2011 15:18



Je te trouve très injuste avec Shirley Temple qui est très bien dans son rôle de jeune fille (comme je te trouve très injuste avec BB et la vérité, mais cela est une autre histoire ) ! C'est vrai que la sélection est assez judicieuse, bon maintenant Claudette Colbert ne méritait peut-être pas sa
nomination, si on veut pinailler, elle ne fait pas grand chose dans le film. Je dois avouer que j'avais été quelque peu déçue par Since you went away. Est-ce que I'll be seing you a até nominé
(il évoque lui aussi le stress du soldat et de manière bien meilleur que Since you went away). J'avais découvert les deux films en même temps et avais de très loin préféré le Dieterle. Par
ailleurs, je trouve que quand même Ginger Rogers est souvent absente des nominations alors qu'elle est quand même une véritable actrice et le prouve dans The Major and the Minor, le
Dieterle. Je sais qu'elle a eu l'oscar pour Kitty Foyle (bon il est vrai aussi que the Major et the Minor, utilise aussi la recette du "rajeunissement" de l'actrice), mais je suis surprise de
voir que finalement elle est quand même peu reconnue !