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24 juin 2011 5 24 /06 /juin /2011 21:11

 

 

1945 sera en quelque sorte l’année d’un couronnement tardif, celui de Joan Crawford, qui après des années de bons et loyaux services à la MGM et deux ans d’humiliant chômage forcé retrouvera la gloire, plus belle et plus impressionnante que jamais. C’était une espèce de passage de sceptre puisqu’elle succédait à Bette Davis comme reine du mélodrame Warner. Davis d’ailleurs ne fut symboliquement pas nommée pour son « véhicule annuel » Le Blé est vert qui s’était révélé en four.  De manière aussi significative la nomination de Greer Garson était la dernière des cinq successives qui en avait fait une des favorites déclarées de l’Académie. Au women’s pictures et au screwball comedies semblait succéder, comme l’avait annoncé la nomination de Barbara Stanwyck l’année précédente, les eaux plus troubles du Film Noir.

 

·         Ingrid Bergman pour Les Cloches de Sainte-Marie (Mac Carray)

·         Joan Crawford pour Le Roman de Mildred Pierce (Curtiz)

·         Greer Garson pour La Vallée du jugement (Tay Garnett)

·         Jennifer Jones pour Le Poids du Mensonge/Love Letters (Dieterle)

·         Gene Tierney  pour Péché Mortel (Stalh)

 

Bergman avait remporté l’oscar l’année précédente et était nommée pour la troisième fois consécutive, dans la logique des séries si prégnante dans cette histoire du cinéma que tracent les récompenses de l’Académie. Il était facile de deviner qu’elle ne remporterait pas la statuette.  Les votants des Golden Globes la primèrent cependant (pour la deuxième fois de suite), ainsi que les critiques New-Yorkais (pour Les Cloches de Sainte-Marie et aussi pour La Maison du Docteur Edwards où elle m’avait laissé un sentiment mitigé dans un rôle un peu ridicule de psychiatre.) Les Cloches de Sainte-Marie est un délicieux film sentimental, sans intrigue ou si peu qui offrait à Bergman la possibilité d’apparaître habillée en religieuse, deux ans après Jennifer Jones dans Le Chant de Bernadette. Si l’habit ne fait pas le moine, il faut reconnaitre qu’on a rarement vu une nonne aussi avenante que Bergman, plus lumineuse et positive que jamais en guimpe. Sa performance proprement dite est plus difficile à juger. Ce qu’elle dégage est a priori formidable pour un tel rôle. Mais comment définir précisément ce rôle ? L’actrice ne nous aide pas précisément à le comprendre. Il est toujours merveilleux de la voir jouer : les gros plans sur son visage sont miraculeux de poésie et je ne parle pas que de photogénie. Il y a dans cette mobilité inquiète ou souriante une évidente histoire d’amour avec la caméra qui fait que le spectateur partage toujours les sentiments de son personnage : tristesse mouillée (une de ses grandes réussites), ferveur tendue jusqu’à l’hystérie (son rire), bonté compatissante. Tout cela est bon et beau pour Hantise ou Les Enchainés où l’empathie vous emporte comme une vague.  Mais en nonne ? En mère supérieure même ? Le personnage ultra sentimental et féminin que nous décrit Bergman  est-il celui qui est censé avoir une volonté de fer dont il est parfois question dans le scénario ? Un garçon manqué vraiment ? Quelqu’un capable de refuser le passage dans la classe supérieur d’une adorable petite fille à cause de ses principes moraux ?  Pas vraiment. En quémandant sans cesse l’amour du public Bergman, aussi juste et touchante soit-elle oublie de nuancer ou même de tracer un portrait cohérent. C’est en repensant au film que ces réflexions me viennent. Pendant le visionnage j’étais, honnêtement, sous le charme très grand de cette performance radieuse dont je comprends très bien la popularité. Le film est très facilement visible.

Joan Crawford est un autre cas de génie cinégénique, qui s’exprime différemment cependant. Cukor disait qu’il lui suffisait de marcher pour qu’il se passe quelque chose. Mildred Pierce le confirme. Elle marche, elle court, elle gifle, elle monte et elle tombe. C’est toujours parfaitement « ça ». Comme si, instinctivement, ses mouvements étaient ceux exigés par la caméra pour être le plus spectaculaire possible sans devenir ridicule. Pensez à la scène où Anne Blyth la frappe et où Crawford s’effondre amplement contre la rambarde de l’escalier, le regard incrédule. Je défie quiconque d’aussi bien tomber, de manière aussi dramatique et gracieuse à la fois. Le film (disponible depuis toujours) est un plaisir dont je ne me lasse pas. Et Crawford n’est pas pour rien dans cette jubilation passionné qu’il provoque chez moi. Kate Winslet vient de triompher en reprenant le rôle pour la télévision américaine. C’est sans doute une actrice plus subtile et plus fine que l’égérie de la Warner, mais je ne peux pas imaginer une entrée en matière plus majestueuse que celle de Crawford dans son manteau de fourrure, une expression plus superbement « cinéma » que celle affichée à ce moment là sur le visage de l’actrice, les yeux mouillés de larmes, à la fois biche et maîtresse femme. Après les succès de Greer Garson, de Bette Davis et de Claudette Colbert qui avaient réussi à jouer des mères de famille (et à être nommées aux oscars pour cela) sans devenir des actrices de composition pour autant, Crawford acceptait à son tour la possibilité d’être à la fois au cinéma mure et séduisante. Cette prise de risque, le succès du film qui transformait le roman de James MacCain en scénario de film pour noir pour épouser les névroses et les modes de la fin de la guerre, la résistance de l’actrice qui démontrait qu’elle comptait encore après 20 ans de carrière (et ce n’était pas fini !) furent pour beaucoup dans cet oscar dont l’aspect « sentimental » n’est pas à négliger. Il n’empêche que cette première nomination officialise une réussite dont la dimension iconique ne doit pas empêcher de mesurer la qualité intrinsèque : Crawford est aussi crédible (imaginez Bette Davis deux minutes dans le même emploi), aussi naturellement à sa place, en serveuse et en mère au foyer qu’en directrice de restaurant, aussi sexy en maillot de bain qu’impressionnante en tailleur. La seule faille viendra de certains moments purement lyriques dont elle n’assume pas encore (ça viendra dès l’année suivante avec Humoresque quand elle aura pris confiance en elle) la force et qu’elle désamorce du coup (la mort de sa fille cadette par exemple) par une réserve qui sonne un peu banalement sans être très juste pour autant.    

L’interprétation de Greer Garson dans La Vallée du Jugement n’appelle pas tout à fait d’aussi amples commentaires et je dois avouer qu’elle m’échappe souvent. D’une certaine manière j’ai été plus impressionné par son rôle impossible dans l’Aventure, la même année. Enfin l’Académie était manifestement à un stade où elle l’aurait nommée pour n’importe quoi d’un peu prestigieux (c’était un film en costumes qui adaptaient un best seller). Après la réussite de Mrs Parkington l’année précédente j’ai du mal à expliquer ma relative indifférence à cette performance qui présente les mêmes caractéristiques que d’habitude : la même beauté sereine, le sourire et l’humour, la bonté exposée de bonne grâce, la dignité. Une année a passé depuis la première collaboration entre l’actrice et Tay Garnett  et je trouve pourtant qu’elle a suffi à rendre Garson moins crédible en jeune fille un peu empruntée telle qu’elle apparait au début du film. Peut-être aussi est-ce une question d’alchimie : je n’arrive pas vraiment à croire au couple qu’elle est censée former avec Gregory Peck tout jeune dont la fraicheur contraste avec la maturité de l’actrice (jouant pourtant une très jeune femme, littéralement une soubrette). De la même manière sa comportement et son port sont immédiatement aristocratiques, très élégants en tout cas, ce qui, là encore ne va pas dans le sens du scénario. Le personnage de Garson est une fille de mineur qui a acquis une maturité exceptionnelle. L’âge et les tics de l’actrice ne peuvent pas laisser s’exprimer librement cette composante : quand elle réprimande les jeunes gens de la maison dans laquelle elle travaille on dirait surtout une bonne tante autoritaire mais pleine de charmes.  Précisément le charme reste bien présent et c’est ce qui sauvera toujours la comédienne, même dans les entreprises les plus périlleuses. A quoi on ajoutera ici un très joli accent irlandais, naturel et absolument pas caricatural (et pour cause). Mais ici et quelle que soit la qualité du film (ravissant à voir et très bien joué par Lionel Barrymore, Marsha Hunt, Jessica Tandy) il était manifeste qu’il devenait urgent pour l’actrice de se renouveler. Elle et surtout les studios n’y arriveront qu’à moitié mais la suite de sa carrière comporte encore des interprétations très intéressantes comme celle qu’elle offre dans Mrs Forsythe, quatre ans plus tard.

 

 

Comme Bergman Jennifer Jones était nommée pour la troisième fois (en 1944 en tant que « supporting actress » pour Depuis ton départ) nouvelle preuve de la constance des votants et aussi, sans doute, du rayonnement du couple Selznick. Il est vrai qu’avec la mère sacrificielle (Crawford), l’héroïne en costume (Garson), la religieuse (Bergman) la figure de l’amnésique ou de la schizophrénique, bref de la demi-folle a toujours remporté un franc succès aux Oscars. Dans ce très beau film romantique de Dieterle (hélas introuvable avec stf) Jennifer Jones a plusieurs moments de « bravura » puisqu’elle sombre dans la folie ou en tout cas l’amnésie (voire le dédoublement de personnalité) après, semble-t-il, le meurtre de son époux. L’actrice est parfaite pour le rôle qu’elle joue quasiment avec neutralité, en tout cas beaucoup de délicatesse : elle n’a pas besoin d’insister ou d’alourdir son propos puisqu’elle dégage naturellement un aura de romantisme et de mystère et qu’elle suggère toute entière (le timbre un peu étouffé de la voix et les expressions fuyantes, ici jamais appuyées) comme une absence. Elle est tout à fait à l’aise également pour rendre justice à la poignante juvénilité du personnage dont elle fait presque une enfant, sans la rendre non plus mièvre ou geignarde. Bref nous sommes à l’opposé des grandes furies vidoriennes qui rendront l’actrice immortelles auprès des cinéphiles. C’est, cependant, Joseph Cotten, qui porte Le Poids du Mensonge sur les épaules avec énormément de charme et de conviction. Le personnage de Jones autour duquel se cristallise l’intrigue est d’abord une silhouette, un nom, une présence et on songe d’ailleurs parfois à Laura. Et finalement, avec toutes ses qualités naturelles, l’interprétation de l’actrice est moins impressionnante, plus simple, moins variée, en raison de la nature du personnage a proprement parlé, que d’autres dans la moitié du film dans laquelle elle intervient réellement. Mais, comme pour, par exemple, Greer Garson dans Au revoir Mr Chips ou Theresa Wright dans La Fierté des Yankees il faut vraiment souligner l’inspiration de casting des producteurs.    

Pour la première fois depuis des lustres la Fox fit campagne pour une de ses vedettes féminines (Jones dans Bernadette c’était évidemment une trouvaille Selznick) alors que Zanuck considérait en général les actrices comme quantité négligeable. C’était Gene Tierney qu’on exploitait surtout comme vedette exotique ou créature chimérique qui fut récompensée de son succès grandissant  par une nomination pour Péché Mortel.  Femme fatale de Film noir (que l’Académie semblait cette année là particulièrement apprécié) et héroïne psychiquement dérangée, Tierney était le reflet idéal des obsessions de son temps. Comme dans Laura quelques scènes de Péché mortel sont devenues légendaires et contribuent encore aujourd’hui à l’adoration quasi universelle que suscite l’actrice. Pourtant, si extraordinairement charismatique et photogénique soit-elle, et inconditionnel du film que je sois, je reste persuadé que l’interprétation de Tierney se tient avant tout par la réalisation et par son absence de prises de risques. J’en ai déjà parlé ici et là, aussi ne vais-je pas m’attarder sur cette question mais les scènes les plus impressionnantes de l’actrice sont toujours celles où on lui en demande le moins possible (la séquence célèbre de la mort par noyade de son beau-frère par exemple). C’est l’immobilité du corps et du visage qui semblent conditionner chez elle le pouvoir de fascination et cela me semble a contrario d’une interprétation réellement sentie et construite. Sa dernière scène est, au contraire, presque maladroite, sans fluidité, montrant bien les limites de l’interprète. Et puis, si on la compare par exemple à Barbara Stanwyck l’année précédente ou encore à Hedy Lamarr dans Le Démon de la chair (adaptation d’un roman du même écrivain) Tierney peine à renvoyer une image réellement dangereuse d’elle-même.  Essai non transformé, en ce qui me concerne, même si l’interprétation de la star Fox reste toujours « entertaining » comme disent les critiques anglais. Film existant en zone 2 avec stf.  

 

 

 

A la place de Zanuck j’aurais plutôt supporté Alice Faye, dans son formidable contre-emploi de Crimes Passionnels (visible partout) où elle est parfaitement juste et finalement très émouvante. Mes choix se serait articulés ainsi, faisant la part belle au film noir.

 

  • Tallulah Bankhead pour Scandale à la cour (Otto Preminger.  Un numéro spectaculaire et sans limite, ni de jeu, ni de moralité de Bankhead, très à l’aise évidemment en Catherine II nymphomane et autoritaire. Le film existe en zone 2 avec stf.)
  • Joan Bennett dans La Rue Rouge. (Fritz Lang. Danny Peary considère que c’est la meilleure interprétation de 1945. Difficile de faire mieux en tout cas dans ce registre sordide. La vulgarité canaille, les sentiments au rabais, la sexualité dévorante … bel exemple de prise de risque réussie. Zone 2 avec stf, depuis peu dans une bonne copie.)
  • Joan Crawford pour Le Roman de Mildred Pierce
  • Alice Faye pour Crimes passionnels (Otto Preminger)
  • Wendy Hiller pour Je sais où je vais. (Powell. Très impressionnante et sensible interprétation qui l’est d’autant plus qu’aucun gimmick, aucun trucage n’est demandé par le rôle. Beau DVD aux Editions Lumières. )

 

 

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Published by Le vidame - dans Oscars
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commentaires

Catherine 25/06/2011 21:09



Je suis bien d'accord qu'Alice Faye aurait pu si on compare avec Greer Garson ou encore Louise Rainer (le pire c'est que j'aime bien ses films:) !). Mais Joan Crawford est très bien dans Mildred
Pierce. Paulette Goddard est bien dans Kitty, mais bon elle ne fait pas réellement une performance, elle fait du Paulette Goddard :) !



Le vidame 25/06/2011 20:57



Je vais jouer avec le fait que l'Académie a souvent primé des rôles "secondaires" comme Luise Rainer (ta préférée) dans Le Grand Ziegfield ou Greer Garson dans Mr
Chips pour nommer Alice Faye dans ce rôle moins important mais où je l'aime beaucoup. Cela dit j'aurais peut-être déjà dû la nommer pour Little Old New York et Lilian Russell en 1940. Il faut que
je réfléchisse à ça.


Sinon à la place de Gene Tierney si je n'avais pas le droit à Faye je serais aller voir en France : Arletty dans les Enfants du paradis ou Casarès dans Les Dames du
Bois de Boulogne.


Arnaud approuve ma liste mais aurait remplacé Crawford pour Paulette Goddard dans La Duchesse des Bas-Fonds.



Catherine 25/06/2011 19:54



Enfin Alice Faye dans Crime Passionnel, soit elle est en contre-emploi, mais le rôle n'est pas suffisant pour une nomination, surtout en rôle principal ! Par contre
Tallulah Bankhead est géniale dans Scandale à la cour. Quant à Gene Tierney, peut-être est-ce du au metteur en scène, mais elle est en total contre-emploi, en femme fatale complète, même si elle
ne joue pas, le fait même qu'elle soit crédible dans ce rôle entraine une nomination normale  J'espère que ce coup-ci le commentaire apparaîtra correctement :) !