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1 juillet 2011 5 01 /07 /juillet /2011 07:10

 

 

 

En 1946 Olivia de Havilland rattrapa enfin Joan Fontaine : elle fut nommée pour la troisième fois aux oscars (encore qu’une des nominations concernait un rôle secondaire) et remporta le prix. Beaucoup de légendes, alimentées en partie par les deux sœurs, tournent autour des rapports qu’elles ont entretenus aux moments de la remise de leurs trophées respectifs. Aujourd’hui encore on ne sait pas exactement laquelle se fâcha la première, détourna la tête, finit par vexer l’autre et j’en passe. De toute manière l’anecdote est moins intéressante que l’analyse de la compétition en elle-même qui voyait se confronter :

 

  • Olivia de Havilland pour A chacun son destin (M.Leisen)
  • Celia Johnson pour Brève Rencontre (D.Lean)
  • Jennifer Jones pour Duel au soleil  (K.Vidor)
  • Rosalind Russell pour Sister Kenny (D.Nichols)
  • Jane Wyman pour Jody et le faon (C.Brown)

 

La victoire d’Olivia de Havilland était, aussi méritée qu’elle semble aujourd’hui, une relative surprise. Le prix de la critique new-yorkaise, le Golden Globes et le National Board of Review étaient revenus à d’autres. Pourtant, dès le tournage, Michel Leisen s’était enthousiasmé pour sa peinture du personnage et lui prédisait une victoire assurée. Le réalisateur était un formidable directeur d’actrices qui avait obtenu de Jean Arthur, Claudette Colbert et déjà Havilland (pour Par la porte d’Or) des interprétations qui figuraient parmi les meilleures de leurs riches carrières. A Chacun son destin, merveilleux mélodrame romantique, est une confirmation du talent du réalisateur et de son actrice principale. « Jody Norris » constituait certes ce qu’on appellerait « un rôle en or » : après Joan Crawford c’était à nouveau un personnage maternel et sacrificiel, c’était même, comme Helen Hayes quatorze ans auparavant une fille-mère sauvée du péché par l’amour et le travail. Et comme pour tant d’autres nommées (Bette Davis, Greer Garson entre autres) Havilland devait la personnifier à différentes époques de sa vie. Bref … un tour de force. Havilland relève avec brio (et un bon maquillage) le défi : sa Jody mure est d’abord marquante par une gestuel abrupte et une attitude qui suggère naturellement quelqu’un de mal aimable. A l’inverse, la toute jeune fille qui illumine le premier flash back est radieuse et spontanée dans ses mouvements comme dans ses phrasés. Le plus intéressant reste cependant la connexion très forte que l’actrice parvient à suggérer entre les deux extrêmes de cette chaine chronologique. Très vite elle indique que son personnage est d’une entièreté qui confine à la violence. Cette jeune fille exaltée n’est jamais mièvre, ni même sentimentale. Elle fait sentir à plusieurs reprises (quand elle apprend que son enfant va lui être retiré ou lors de sa confrontation avec la mère adoptive de Grégory) qu’elle est potentiellement une femme dangereuse, minée par une idée fixe, à laquelle elle renonce parce qu’elle n’a pas d’autre choix. On ne s’étonne donc jamais de son courage, de sa force de volonté, de sa réussite sociale (où Havilland est très impressionnante dans son autoritarisme), de son amertume tardive. Telle quelle, avec ce grand et ferme arche interprétatif, la caractérisation serait déjà magnifique, mais il y a en plus une telle beauté dans la représentation de l’amour maternel, dans l’euphorie comme dans la douleur, chez l’actrice qu’on dépasse absolument ce que l’histoire peut avoir de simplement sensible pour toucher à quelque chose de profondément humain, presque primaire à certains moments.  « Heartbreaking » (littéralement « à briser le cœur ») diraient les Américains.

Celia Johnson remporta le prix de la critique new-yorkaise en plus de sa nomination aux oscars pour ce classique instantané qu’était Brève Rencontre. Depuis Wendy Hiller dans Pygmalion c’était la première qu’une actrice était nommée pour un film anglais. C’est dire la popularité du chef d’œuvre de David Lean. J’ai consciencieusement revu le film pour cet article et j’ai un sentiment mitigé (à ma grande gêne tant l’adoration pour cette performance semble universelle) quant à l’interprétation de Johnson. C’est paradoxal en ce sens que j’aime beaucoup le film et qu’une grande partie de sa séduction repose sur le traitement des deux personnages principaux. Pourtant le mélange très particulier de réalisme et d’hyper sensibilité que propose Celia Johnson m’empêche parfois d’adhérer absolument à son portrait. Sa voix off, essentielle dans la dynamique du film, me semble, par exemple, d’une rapidité presque mécanique, absolument dénuée de charme cinématographique. Johnson ne pose pas, c’est certain et parle comme s’exprimerait sans doute le personnage qu’elle incarne (elle en a, parfaitement, le physique et l’allure entre le banal et le joli). Mais à d’autres moments, dans les scènes de pleurs par exemple, je la trouve curieusement affectée et peu fluide. Je suis certain que dans un autre contexte ça ne m’aurait pas frappé, ni dérangé, mais ici le contraste avec la réserve qu’elle affiche en général me perturbe quelque peu. Elle ouvre en quelque sorte la porte à toutes les grandes actrices britanniques, qui, de Virginie MacKenna à Helen Mirren en passant par Maggie Smith, ont illuminé l’écran non pas en sous-jouant mais en contrôlant parfaitement leur jeu. Chez Celia Johnson, en 1946, la méthode n’est pas encore totalement maîtrisée donc, flirtant parfois avec des réactions un peu fausses (qui, encore une fois, par une actrice typiquement hollywoodienne, sembleraient extrêmement naturelles) et s’installant à d’autres moments poliment dans l’ennui. Mais l’actrice est sans aucun doute extrêmement douée : elle exprime la tristesse calme, la résignation de son personnage, avec un talent indéniable et son regard mouillé fait partie de ceux qui ont le plus marqué l’histoire du cinéma. Et on ne peut qu’admirer les risques qu’elle a pris et la modernité de certaines de ses réactions, preuve qu’elle était dans la bonne direction.

Le cas de Jennifer Jones est nettement moins problématique. Je vénère l’actrice et Duel au soleil fait toujours son petit effet. Les votants ne semblaient plus pouvoir se passer de Jones dont c’est la quatrième nomination consécutive et le prosélytisme de Selznick semblait avoir produit ce qu'il en attendait. Et puis voir l’héroïne romantique et la petite sainte préférée de l’Amérique se transformer en furie métis était déjà, en soi, suffisamment spectaculaire pour attirer l’attention. Il n’en reste pas moins une cruelle vérité : le personnage de Pearl Chavez est un des moins intéressants qu’on puisse faire jouer à une actrice et Jones a beau se donner absolument au rôle elle n’est pas en mesure d’en faire quelque chose de convainquant. On ne s’ennuie pas une seconde en la voyant (hélas, dans mon cas, dans un VF, disponible en zone 2) certes : son visage semble être incapable de se poser un instant et semble hésiter entre dix-sept expression à la seconde, avant de choisir la plus « intense ». Rarement l’idée d’histrionisme, de maniérisme et de jeu « over the top » m’a semblé mieux illustré. On a vraiment le sentiment que l’actrice a absolument perdu tout contrôle sur elle-même. Même ses scènes de séduction sont cartoonesques et la manière dont elle se tord de désir ou de désespoir est hallucinante, mais pas dans le bon sens du terme. Bref, c’est un festival. Ce n’est pas pour autant d’ailleurs que Jones construit quelque chose : son personnage est d’une absurdité à couper le souffle et aucune de ses réactions ne peut se justifier, ce qui rend atrocement compliqué l’intention qu’aurait dû avoir l’interprète de l’expliquer et de lui donner un peu de profondeur. A son crédit cependant deux choses (à part son époustouflante beauté) : sa crédibilité en toute jeune fille et la scène finale où la manière dont elle semble posséder prend tout à coup un sens et où son engagement physique impressionnant est utilisé à bon escient par Vidor.

 

 

Comme Havilland Rosalind Russell (dont c’était la deuxième nomination et qui devait remporter pour ce rôle le premier de ses cinq Golden Globes) jouait un personnage à plusieurs stades de son existence. Elle intervenait en plus dans un superbe exemple de biopic hollywoodien et interprétait une sainte femme scientifique, toute dévouée à la cause infantile. Et elle était, elle aussi, à contre emploi puisqu’on la connaissait d’abord comme une actrice comique. Aussi n’était-il pas étonnant qu’elle soit considérée un temps comme favorite pour l’Oscar, alors que Sister Kenny avait été un spectaculaire fiasco financier. L’actrice avait fait du film un projet personnel et son investissement est patent. Je n’ai pas pu revoir le film (un moment disponible sur youtube) mais l’interprétation de l’actrice fonctionnait : l’autorité de Russell, cette manière extrêmement cinématographique de s’emparer de l’espace (je pense qu’avec un physique encore plus avenant sa carrière aurait été beaucoup plus importante) la rendent légitime à peu près partout, à partir du moment où elle s’en donne la peine. Son vieillissement progressif est bien traduit, sans rien de caricatural, avec une façon très subtile de rouiller légèrement la voix et la démarche. Elle s’est interdit, peut-être est-ce dommage, toute échappée trop manifeste vers le comique ou la fantaisie et son interprétation peut sembler, d’une certaine manière, figée, en tout cas très majestueuse voire, pour reprendre le mot de Tavernier et Coursodon « hautaine ». Mais j’ai un bon souvenir de son entrée dans le film, à un moment où le personnage est encore jeune et enthousiaste. Et l’ironie mordante dont elle fait parfois preuve est parfaite pour ce personnage coriace. Manque sans doute une alchimie plus profonde avec ses partenaires pour qu’on se soucie réellement de ses rapports humains (il y a bien un fiancé, et un ami docteur mais ce ne sont pas leur scène dont on se souvient.)

La première nomination de Jane Wyman illustre à merveille le mécanisme de l’Académie. L’année précédente l’actrice, jusqu’à présent une assez commune ingénue de série B, avait été très remarquée pour son rôle et son interprétation dans le dramatique et prestigieux Poison de Billy Wilder. En 1946 elle confirmait les espoirs précédemment misés sur elle en révélant des talents de composition presque inespérés dans Jody et le faon. Ce passage de la starlette à l’actrice dramatique, sanctionné par une nomination puis un oscar, est un grand classique, que Susan Hayward, par exemple, illustrera également. Dans le très beau film de Clarence Brown (un des mes préférés même s’il est redoutablement lacrymal en ce qui me concerne) Jane Wyman se présente donc à contre-emploi, sans maquillage et sans aucune trace de glamour. Elle joue un rôle de pionnière (prévu à la base pour Anne Revere) particulièrement austère et revêche, le cœur brisé par les morts successives de ses enfants. L’approche très directe de l’actrice m’a beaucoup impressionné au cours de mon revisionnage. Son interprétation est d’une transparente parfaite (comme l’est le personnage au fond) en même temps qu’extrêmement naturelle (je parle cette fois de critères hollywoodiens). Chaque moment, chaque geste, chaque expression, est lisible et simple et on a le sentiment instantané de pénétrer à l’intérieur de l’esprit du personnage, même quand il se dissimule derrière sa rancœur. Pourtant l’interprétation n’est pas absolument pas insistante ou redondante. Le rôle peut sembler très simple (il est par ailleurs beaucoup moins développé que celui de Jody ou du père, joué de manière très touchante par le cependant trop sexy Gregory Peck remplaçant Spencer Tracy !) mais il faut rendre justice à l’actrice : il n’y a pas un faux pas dans ce qui est aussi une composition et on croit dur comme fer à cette mère tourmentée, à cette femme épuisée, à ce caractère à la fois aimant et amer.  Elle est, de plus, parvenue si bien à faire comprendre son personnage qu’il n’est jamais entièrement antipathique sans pour autant avoir été adoucie par l’actrice. De la belle ouvrage.

 

 

 

C’est pour cela qu’ignorant le choix du National Board of Review (Anna Magnani pour Rome, ville ouverte, mais c’est évidemment un rôle secondaire … et si Magnani est remarquable comme d’habitude c’est aussi parce que le personnage est cousu main) j’aurais fait les choix suivants : 

 

  • Olivia de Havilland pour A chacun son destin (un moment visible sur TCM)
  • Hedy Lamarr pour Le Démon de la chair  (existe en DVD zone 2. Une interprétation que je trouve absolument fascinante, mêlant très  habilement éclats spectaculaire de la mante religieuse et la fascination mystérieuse du sphinx. Avec quelque chose de presque dément, en tout cas absolument pervers, qui montre que l’actrice avait tout compris du personnage.)
  • Merle Oberon pour Tentation (I.Pechel). Un portrait très mesuré et subtil d'une femme fatale devenue amoureuse. Certainement le rôle où Merle Oberon est la plus impressionnante. A une courte scène près c'est vraiment un sans faute, d'une grande complexité visuelle et expressive. Et elle est physiquement sublissime.
  • Dorothy MacGuire pour Deux mains, la nuit (existe en zone 1 avec stf. Tour de force également pour Dorothy MacGuire qui, deux ans avant Jane Wyman dans Johnny Belinda joue, avec énormément de talent, une muette terrifiée avec une force d’empathie exceptionnelle.)
  • Gene Tierney pour Le Fil du rasoir (existe en zone 2. A mes yeux il s’agit de l’interprétation la plus subtile de Tierney, aidé par ce grand directeur d’actrices qu’était Goulding, dans un rôle extrêmement difficile. Certains plans sont vraiment remarquables.)  

 

Cela dit les interprétations que je préfère cette année là sont peut-être à chercher du côté des « supporting actresses » : Judith Anderson spectaculaire dans Le Journal d’une femme de chambre, Anne Baxter dans Le Fil du rasoir et surtout Lizabeth Scott, merveilleuse fausse femme fatale mais vraie fille paumée dans L’Emprise du crime.

 

 

 

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Published by Le vidame - dans Oscars
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commentaires

Melo Cotón 06/07/2011 17:23



J'attends avec impatience l'occasion de lire votre éloge panégyrique d'Huguette, même si les mezzo sont toujours bien loin de me procurer les frissons auxquels j'aspire.


Et zut, me voilà bien marri, moi qui ai toujours confondu mélo et film sérieux. Il va falloir que je revoie mes classifications. J'ai honte! :-(



Le vidame 04/07/2011 20:39



"Chanteuse à angles". Vous rirez moins quand je vous assomerai avec mon étude magistrale de l'art de madame Tourangeau, de l'opéra de Quebec.


On peut lire Le Fil du rasoir de deux manières. Soit comme un film sérieux (et là on s'emmerde oui, je vous crois.) Soit comme un beau vrai mélodrame, transcendé par des
interprétations somptueuses de Clifton Webb en folle furieuse très snob, Anne Baxter (oscar mérité du meilleur second rôle), Herbert Marschall et Gene Tierney, dans son meilleur rôle (elle a
vraiment des réactions visuellement fantastiques) avec celui qu'elle tient dans l'inespéré La Mère du marié. Et en plus il y a Elsa Lanchester qui a une très belle scène (une seule
... de deux minutes.)



Anonyme 04/07/2011 14:27



Pendant que vous vous livrez sans doute, par Mp interposés, à la délicate tâche de conseiller conjugal, j'en profite pour vous remercier d'avoir retenu ma timide suggestion, laquelle me
démangeait depuis quelques temps ;-)


D'un autre côté, je vais sans doute faire le sacrifice d'un peu de mon temps pour revoir The Razor's Edge dont j'ai un très pénible souvenir d'ennui. Je ne me souvenais même plus de la
présence d'Ann Baxter. Et j'accompagne le tout de mes encouragements les moins désintéressés à poursuivre ces dilettantes flâneries hollywoodiennes.


En outre , à quand de nouveaux billet sur ces chanteuses à "angles" dont vous avez le secret et qui me ravissent tout de go ?



Le vidame 02/07/2011 20:21



Ca me semble être une requête on ne peut plus raisonnable. D'ailleurs si je ne fais pas cette démarche c'est uniquement par paresse.


Mais je suis tout secoué maintenant, c'est promis 1947 (avec des vrais morceaux de Dorothy MacGuire dedans) sera une année différente sur le blog de ce point de vue !


En vous remerciant pour vos encouragements qui étaient exactement ce dont j'avais besoin aujourd'hui alors que ma motivation était en berne. :-)



Anonyme 02/07/2011 16:38



Je me lance, je voulais le dire depuis longtemps...Merci pour ces rétrospectives toujours intéressantes et ces choix remarquables. Mais quel dommage que le titre original de chaque film ne soit
pas au moins une fois cité!!! Je m'y perds constamment et il me faut à chaque fois des démarches googlesques pour savoir de quoi on parle. Qui pourrait deviner que Deux mains, la nuit
que je ne connais pas du tout est The Spiral Staircase que je connais si bien, etc.


Nonobstant cette petite remarque, j'apprécie hautement ces poétiques promenades cinématographiques.