Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 juillet 2011 6 16 /07 /juillet /2011 22:11

 

 

 

La victoire de Loretta Young en 1947 est des plus controversées de l’histoire de l’Académie. Ce fut immédiatement une surprise, y compris pour la principale intéressée puisque Rosalind Russell, dont c’était la troisième nomination était considérée comme la favorite, de manière quasiment inconditionnelle. Qui plus est, alors que ses concurrentes jouaient dans de sombres drames, Young s’était illustrée dans une comédie légère et « capraesque », a priori guère destinée à être primée.  Accessoirement c’est aussi une des années que je préfère. De plus près ça donne :

 

  • Joan Crawford pour La Possédée (Bernhart)
  • Susan Hayward pour Une vie perdue/Smash Up (Heisler)
  • Dorothy McGuire pour Le Mur invisible/Gentlemen’s agreement (Kazan)
  • Rosalind Russell pour Le Deuil sied à Electre (D.Nichols)
  • Loretta Young pour Ma Femme est un grand homme/The Farmer’s daughter (Potter)

 

Crawford, deux ans après son oscar pour Mildred Pierce confirmait que la Warner avait eu raison de miser sur elle, au dépend de Bette Davis, qui avait connu avec la Voleuse l’année précédente son dernier grand succès. Auréolée d’une réputation, toute nouvelle pour elle, de puissante actrice dramatique, Crawford, guère flattée physiquement dans le film, se vit confier, après l’amnésique Jennifer Jones et la paranoïaque Gene Tierney, un superbe rôle de « schizophrène » à la sauce hollywoodienne. Qu’importe les explications peu cohérentes données par les médecins : l’actrice se révèle, sous nos yeux ébahis (et enthousiastes), folle à lier et hallucine vigoureusement. Le défie était grand et le choix de l’actrice d’ouvertement le « surjouer » risqué. Comme c’est Crawford et qu’il est impossible d’être davantage cinégénique ce refus de réalisme passe le plus souvent. Son interprétation est, à certains moments, d’une puissance inégalable. Je pense à la scène où elle imagine avoir tué sa belle-fille dans un accès de jalousie : les gros plans sur son visage transpirant et haineux, la bouche crispée, sont extraordinaires. Comme toutes les premières séquences où elle erre dans la rue à la recherche de son amant. S’il faut remercier le talent du réalisateur l’actrice, hébétée et somnambulique, contribue fortement à la beauté de la scène. Ce que le visage suffit parfois à offrir, la voix le redonne au centuple comme dans le hurlement final « David … David », glacial, qui montre les progrès accomplis en la matière depuis le film de Curtiz. Si l’intensité de ce que Crawford propose est systématiquement impressionnante, même quand elle bascule dans l’hystérie, on peut imaginer une interprétation plus mesurée et plus progressive, moins spectaculaire et démonstratives (comme celle qu’offrira l’année suivante Olivia de Havilland dans La Fosse aux serpents). Les moments apaisés pourraient sembler plus justes et les expressions de folie plus nuancées à certains moments, mais on tient là un très belle exemple de jeu intégré à l’esthétisme du film et des studios en général. Avec une superbe et une majesté naturelles qui sont les atouts premiers de l’actrice et qu’elle utilise pour rendre le personnage inquiétant et dangereux, comme il se doit. La Possédée, superbe mélodrame noir, est disponible dans le coffret « Métal » Warner consacré à l’actrice.

La subtilité c’est précisément ce que Susan Hayward apporte, de manière assez étonnante quand on sait ce dont elle est capable, de plus beau et de plus émouvant à son portrait d’une alcoolique dans Une vie perdue où elle s’applique manifestement à graduer les situations et à laisser venir les sentiments sans aller les chercher. Ray Milland avait remporté l’oscar pour le Poison en 1945, Anne Baxter celui du meilleur second rôle pour Le fil du rasoir en 1946. Bref jouer une épave portée sur la bouteille semblait valoir des lauriers aux interprètes. Hayward y gagna donc sa première nomination, de manière extrêmement justifiée d’ailleurs. Peut-être encore trop expérimentée pour jouer justement le quotidien avec le naturel requis (l’annonce de sa grossesse) elle est le plus souvent sensationnelle. Immédiatement les hésitations, les craintes, les inquiétudes de son personnage sont perceptibles, sans jamais être soulignées, grâce à son phrasé et à la réserve qu’elle s’impose. Elle trace ainsi avec beaucoup de sureté l’arc qui la mènera jusqu’à l’alcoolisme. Toutes les scènes d’ivresse, nombreuses, sont formidables et extrêmement cohérentes : l’alcool désinhibe l’héroïne, la rend un peu plus provocante, un peu plus sûre d’elle et finalement l’abat parce que Hayward fait du personnage un être avant tout caractérisée par sa faiblesse et sa fragilité (physiquement sa démarche devient vite peu assurée et elle tangue rapidement, avec grâce au début, lourdeur à la fin), même quand elle devient agressive. Le manque de stabilité du personnage est parfaitement rendu par cette image physique, de la même manière que le timbre très chaleureux de l’actrice renvoie à l’amour conjugale et maternelle qu’elle exprime avec talent. Elle réussit ainsi à  toujours susciter la sympathie du spectateur et ses moments de nausée et de douleur appellent davantage la pitié que le mépris. Or c’est tout le propos du film et du réalisateur que de nous faire adopter le point de vue de la protagoniste. Grâce à l’interprétation extrêmement compréhensive et compréhensible de Hayward le message de ce film « à thèse » passe avec beaucoup de netteté et de chaleur. Trouvable très facilement et pour une bouchée de pain, puisqu’Une vie perdue est dans le domaine public.

 

 

 

 

De même qu’Hayward Dorothy McGuire recevait cette année sa première nomination pour Le Mur Invisible (d’Elia Kazan qui révélait ainsi sa tendance à porter chance aux actrices qui jouaient dans ses films).  A la différence d’Hayward cependant ce serait l’unique d’une riche carrière. Et surtout elle la devait sans doute plus au prestige du film qu’à sa performance à proprement parler. McGuire est une excellente actrice sentimentale, dotée, en plus, d’un humour remarquable. Ses meilleures performances seront systématiquement ignorées par l’Académie qui salua cependant en 1947 son statut de star montante jouant un rôle principal dans un film important. Le rôle de Kathy, la fiancée de Gregory Peck, censée représenter l’américaine cultivée et moyenne à la fois, est mal écrit et très démonstratif. C’est une héroïne didactique, à fonction « contre-exemplaire ». Les meilleurs moments de McGuire sont les plus intimes, comme celui où elle parle de son rêve de retrouver un foyer, où elle est juste et touchante. Pour le reste, en dépit d’un visage et d’une voix extrêmement expressifs (elle « pleure » magnifiquement), c’est la confusion la plus totale dès son entrée où elle est censée à la fois être une new-yorkaise mondaine et une gentille institutrice. Le registre « chic et mondain » est le seul qui échappe totalement à McGuire qui manque du brillant qu’il exige. Le spectateur est rapidement perdu quant à sa personnalité et à ses motivations réelles. L’actrice aussi qui semble parfois dire ses répliques un peu au hasard (la scène où Peck lui explique qu’il a décidé de se faire passer pour un juif afin d’écrire son article sur l’antisémitisme est particulièrement hagarde.) Bref, un essai non transformé, en dépit de mon affection pour la comédienne, qui rend même les instants les plus dramatiques du film incapables de nous toucher, alors qu’elle ne s’épargne pas, expressivement parlant, dans ces séquences. Mais le mélange de « naturel » et « d’émotion à fleur de peau » qu’elle essaye ici ne fonctionne pas vraiment et passe plutôt pour de l’overacting pas très réussi. Cela dit, encore une fois, je crois que c’est surtout dû à l’écriture du rôle, vraiment maladroite.  Disponible en zone 2 et facile à trouver.

Rosalind Russell remporta son deuxième Golden Globe pour son interprétation de Lavinia dans l’adaptation de la fascinante et excessive pièce d’O’Neil, Le Deuil sied à Electre, dont j’ai déjà longuement parlé.  Un visionnage récent m’a fait réévaluer ma vision de l’interprétation de Russell, très discutée évidemment. Elle-même ne semble pas très fière du film, en dépit des compliments d’O’Neil en personne. Le fait qu’elle soit trop âgée pour le rôle est évidemment compensé par le couple vénérable des parents formé par Robert Massey et Katina Paxinou. Son absence de grâce en crinoline m’avait gêné également, puisque si Lavinia est censée être revêche et peu séduisante elle doit pourtant savoir se conduire en dame et porter correctement une robe. Mais le fond, évidemment, du problème repose sur le choix opéré par elle et sans doute le réalisateur de donner une interprétation extrêmement violente et théâtrale, en particulier vocalement, du rôle. Il est parfaitement acceptable, me semble-t-il, de rejeter un tel jeu. En ce qui me concerne j’ai été extrêmement impressionné par la puissance qu’il se dégageait de l’actrice, laquelle n’a pas pu toujours exploiter à bon escient le fond de dureté et de froideur qu’elle est parfois en mesure de suggérer, même dans ses interprétations plus aimables. Ses accents rauques, son immobilisme hautain, ses chuchotements obscènes peuvent devenir terrifiants et c’est exactement une des lectures que l’on peut faire du personnage. Rarement on a vu à l’écran un personnage aussi haineux, amer et incapable d’inspirer une once de sympathie : or l’interprétation de Russell souligne ses excès en caractères majuscules, jusqu’à l’épuisement, mais sans, me semble-t-il,  jamais faire fausse route. Même quand le personnage semble s’adoucir, au troisième acte de cette Orestie domestique, on ressent davantage de mépris que de peine pour ses malheurs, dont elle est, et Russell, toute de rétention et de maîtrise, morte à la spontanéité, nous le rappelle constamment, la principale instigatrice. A son crédit elle réussit, paradoxalement, parfaitement à nous faire croire à son chagrin à la mort de son père et ses pleurs sont très impressionnants. Mais même ainsi on ne peut pas avoir de peine avec elle. Rien que pour ce bel exercice dramatique la nomination me semble amplement méritée. Disponible en Zone 1, sans stf.      

Surprise de et par Lorette Young donc. Mais au moins le film, Ma femme est un grand homme, avait été un des grand succès de l’année (contrairement au flop monumental du Deuil, également une production RKO). Young travaillait depuis vingt ans et allait se retirer du grand écran, quelques années plus tard, pour se réfugier et triompher à la télévision. Le rôle n’est pas techniquement difficile, si ce n’est qu’on lui demande de prendre un joli accent suédois (qu’elle n’oublie jamais). D’ailleurs l’interprétation de l’actrice est tout, sauf virtuose et elle est souvent prête de se faire voler la vedette par ses partenaires. Mais, si l’on applique simplement un principe de base qui veut qu’une bonne interprétation soit une interprétation à laquelle il est possible de croire, alors celle de Young est probablement l’une des plus réussies de l’année. L’actrice nous suggère immédiatement le bon sens et la fermeté de son personnage. La manière très pausée et lente qu’elle a de réfléchir avant de répondre est délicieuse et efficace et l’humour provient souvent de la manière dont elle applique et exprime visuellement son sens pratique (les serviettes !) On la voit presque penser, sans que, pour autant l’actrice soit surexpressive. Elle endosse sans l’ombre d’une difficulté le rôle de la fille du fermier avant de porter l’habit de soubrette avec un naturel confondant, sans avoir jamais l’air de composer une petite servante (comme le faisait Greer Garson dans La Vallée du jugement). De la même manière l’expression de ses sentiments amoureux est explicite et très directe. En fait son interprétation m’évoque, dans un autre registre, celle de Jane Wyman dans Jody et le Faon. Young s’impose avec la même évidente au moyen de la même simplicité. Elle finit d’ailleurs par faire ressentir une sympathie très forte, qui peut expliquer sa victoire, conjointement aux deux très belles scènes de discours politique où le réalisateur exploite au maximum sa très belle voix, chaude et discrète. Le film, que j’aime beaucoup, n’existe qu’en VHS (mais avec stf) curieusement. Trouvable au Videosphère pour les curieux.

 

 

 

 

Les autres « décerneurs » de prix l’oublièrent. Ils semblaient tourner davantage vers les Britanniques que vers les Américaines en 1947. La critique new-yorkaise récompensa la jeune et inconnue Deborah Kerr pour L’Etrange Aventurière et  Le Narcisse noir. Ce dernier film est si fantastique que j’ai beaucoup de mal, pour ma part, à différencier ce qui, dans le tracé du personnage, découle directement des choix interprétatifs de l’actrice. Le National Board of Review, fit un choix assez curieux, quoique tout à fait justifié. Après avoir oublié Celia Johnson l’année précédente pour Brève Rencontre les critiques nationaux la distinguèrent pour une interprétation antérieure, celle qu’elle donna dans Heureux Mortels, une belle chronique familiale en couleurs de David Lean de 1944 qui arriva sur les écrans américains qu’en 1947. C’est d’ailleurs, à mon sens, une plus intéressante et plus cohérente interprétation, entièrement réaliste cette fois, que celle qu’elle donna dans son film le plus célèbre.

Cannes, tout neuf, ne proposa pas de prix d’interprétation (l’année précédente c’était Michelle Morgan qui avait été primée pour La Symphonie pastorale) mais Venise, qui renaissait, sacra Anna Magnani pour l’hélas rare L’Honorable Angelina. Je reste, quant à moi, chez les Anglo-saxons pour mes choix :

 

  • Joan Bennett pour L’affaire Macomber (hélas introuvable en dvd mais passé sur le cable). Un rôle passionnant et complexe à laquelle l’actrice rend pleinement justice. Le plan où elle découvre la lâcheté de son mari est un de plus grands de la carrière de l’actrice.
  • Jane Greer pour Out of the Past / La Griffe du passé de Tourneur. Pour moi la plus grande « femme fatale » de l’histoire du cinéma. A moins qu’il ne s’agisse d’une ingénue perverse ? Bref, dans le balancement entre les deux se trouve tout le génie de Jane Greer.
  • Susan Hayward pour Une vie perdue
  • Celia Jonhson pour Happy Greed/ Heureux Mortels qui devrait sortir en DVD chez Carlotta cet automne. Je prends le même partie que le National Board of Review et je passe outre la date véritable de production du film.
  • Rosalind Russell pour Le Deuil sied à Electre
  • Loretta Young pour Ma femme est un grand homme

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Le vidame - dans Oscars
commenter cet article

commentaires

Melo Cotón 30/07/2011 04:17



Dites, Hayward, Wyman, Jones ... il vous manque Parker et vous avouerez un faible  pour toutes les actrices "dramatiques" qui se sont fait un nom pendant les années 40.


 


Et encore vous ne savez pas tout... Vous me dites Parker et moi je pense tout de suite par Kerr , c'est toujours Tea & Sympathy et plein d'autres moments de cette classe enviable et sans
équivalent. Mais grosso modo, avec une bien plus grande ampleur de carrière et un sens animal frissonnant, c'est Bette Davis rules!!!



Le vidame 23/07/2011 20:34



Le Deuil existe en DVD oui, zone 1, sans l'ombre d'un sous-titre.


Hayward dans Une femme en enfer c'est une des interprétations les plus impressionnantes que j'ai vu à l'écran et une de celles que je préfère, mais dans Une vie perdue
je la trouve extrêmement émouvante sans aucun gimmick d'actrice. J'ai revu hier Tête folle pour les oscars 1949 et je me rends compte qu'on oublie souvent qu'elle était capable
d'un tracé beaucoup plus nuancé et simplement chaleureux que celui qu'on lui prête habituellement.  


Dites, Hayward, Wyman, Jones ... il vous manque Parker et vous avouerez un faible  pour toutes les actrices "dramatiques" qui se sont fait un nom pendant les années 40.



Melo Cotón 23/07/2011 04:18



Vous me voyez bien désolé d'avoir pu inquiéter vos fidèles lectrices avec ma bien modeste mais sans doute égoiste suggestion. Vous ferez comme bon il vous semble, évidemment. Mais j'ai la
faiblesse de croire qu'il n'y avait point là matière à gêner le transit.


Donc mon choix reste Joan Crawford pour cette année. Inoubliables sont les premières scènes du film de Bernhardt, quelque chose de rosselinien. Smash-Up est , à mon goût,
cinématographiquement inférieur à Possessed et Susan Hayward ne comble pas la différence. Et pourtant j'ai toujours eu pour elle les yeux de Rodrigue. On va dire qu'elle faisait ses
classes dans les rôles d'alcooliques et elle m'a beaucoup plus bouleversé et étonné dans I'll cry Tomorrow ( j'ai d'ailleurs en en parlant l'envie de le revoir). Cela dit Susan Hayward,
ça ne refuse jamais.


Et puis pour finir je ne pourrai pas évoquer Mourning becomes Electra (fallait le deviner) que je ne connaissais sous aucun titre. C'est disponible quelque part?



Le vidame 17/07/2011 23:04



Vous avez vu ? Je suis un bon vidame, j'essaye de satisfaire tout le monde. Notez que je ne vais jusqu'à donner la VO pour les titres littéralement traduits non plus.


RDV pour 1948 alors, qui est une année passionnante et contrastée :-)



Caroline 17/07/2011 12:59



Je craignais un peu qu'un coup de barre trop vif fasse basculer les titres tout en vo. Mais non! vf/vo, c'est parfait! ;-)