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20 août 2011 6 20 /08 /août /2011 20:25

 

1950 … année … miraculeuse ? En tout cas deux des interprétations les plus célèbres de l’histoire du cinéma furent distinguées par les votants. Ce qui évite, sur internet, les habituels grincements de dents à propos des Gilda, des Laura et des Marilyn Monroe oubliées. Curieusement, alors que l’on parle donc fréquemment de « très bon cru », je ne suis que modestement sensible aux lectures et aux personnages dont je vais parler, à deux exceptions près qui ne coïncident qu’à moitié aux suffrages universelles. Notons également que les choix sont historiques puisque pour la première fois deux actrices étaient en compétition pour le même film.  Nous disions donc :

  • Anne Baxter pour Eve (Mankiewicz)
  • Bette Davis pour Eve (Mankiewicz)
  • Judy Holliday pour Born Yesterday/Comment l’esprit vient aux femmes (Cukor)
  • Eleanor Parker pour Femmes en cage/Caged (Cromwell)
  • Gloria Swanson pour Boulevard du Crépuscule (Widler)

Quatre ans auparavant Anne Baxter avait reçu l’oscar du meilleur second rôle pour Le Fil du rasoir, ce aurait pu la conduire à être considérée exclusivement comme une actrice de composition. La Fox (devenue, notons le, une championne de l’Académie) se heurta d’ailleurs à un mur quand elle chercha à la faire concourir à nouveau dans la catégorie « secondaire » pour Eve. Baxter estimait, avec raison, que son rôle était central et qu’elle était donc une « leading lady », au même titre que Davis. Cela couta d’ailleurs sans doute l’oscar à cette dernière, puisque les votants ne surent plus où porter leur choix. Il n’est pas si simple de parler de la prestation de Baxter qui est devenue, d’une certaine manière, aussi iconique que celle de Davis. Je connais d’ailleurs des cinéphiles qui la trouve plus intéressante. Ce n’est pas mon cas, même si mon admiration pour l’actrice est grande. Deux choses me dérangent, ou du moins m’interrogent : d’abord je n’ai jamais eu l’impression, paradoxalement, que son charisme et son rayonnement étaient assez grands pour éclipser une force de la nature comme Margo Channing. Je n’arrive pas à l’imaginer triompher au théâtre, éblouir une salle, renverser les critiques. Les qualités de l’actrice suggèrent autre chose, et elle n’a jamais réussi à s’imposer comme une grande figure romantique à l’écran, en dépit de son indéniable talent. Ce qu’elle dégage ne va donc pas exactement dans le sens du personnage (on peut imaginer ce qu’aurait donné une Darnell, également en contrat à la Fox ces années là).  Cela étant dit, même en appréciant ce que la prestation de l’actrice peut avoir dans le registre « hypocrite doucereuse » d’accompli et d’entrainant à la fois son phrasé systématiquement caressant, sa voix veloutée (qui fait évidemment merveille lorsqu’elle raconte « son histoire triste »), sa timidité affichée appuient un peu trop là où devrait se trouver l’ambigüité du personnage. Bref, on se demande comment les uns et les autres peuvent se laisser tromper par une menteuse trop manifestement douée. Les moments que je préfère chez elle sont donc plutôt ceux où elle laisse tomber le masque. Pas au moment, clef, où elle remonte l’escalier après avoir fait appeler un scénariste trop crédule (l’expression machiavélique qu’elle adopte est un peu trop lourde cette fois). Mais la toute dernière séance, où tout ce qu’elle peut avoir de vulgaire et de dur ressort avec une force insoupçonnée, est réellement impressionnante, de même que tout ce qui concerne ses rapports avec de Witt.   

  

 

J’ai dit cent fois, en revanche, l’admiration que suscite chez moi Bette Davis dans le même film et je ne m’étendrais pas longtemps sur ce que je considère être, à peu près, l’interprétation cinématographique du siècle. Il me semble en tout cas qu’on a rarement atteint à cette impression déconcertante de vie jaillissant d’un caractère. On navigue constamment entre l’actrice et le rôle, qui devient une espèce de reflet idéalisé et cinématographique de ce que Bette Davis voulait être comme personne. Elle a rarement servi un rôle avec autant d’humilité et aussi peu de manière, d’abord parce qu’elle avait l’impression qu’elle se rendait hommage à elle-même. On sait que la vérité est plus compliquée que cela, mais l’essentiel réside dans le sentiment d’adéquation parfaite (il est vrai qu’elle avait exactement l’âge, l’allure, le charisme de Margo)  qui semble naître de sa performance et je pense que c’est ce qui explique, qu’aussi difficile et capricieuse soit-elle, Margo Channing  reste dans la mémoire du spectateur comme une héroïne positive et lumineuse. On appréciera la justesse et la flamboyance (cette dernière précisément juste puisque le personnage est censé être flamboyant) de chacun des gestes, de chacune des inflexions de Davis qui offre, de plus, une lisibilité parfaite  sans cesser d’être captivante et complexe. La scène de la préparation de la fête constitue une espèce de sommet dans le genre. Je pense à un moment précis où elle s’apprête à croquer une confiserie avant de s’arrêter dubitative. On la voit littéralement se dire qu’elle doit penser à sa ligne et on a l’impression d’une spontanéité très forte, comme si la séquence, très mobile, était improvisée. Plus étonnant de la part d’une actrice avant tout « mélodramatique » les pointes acides dont elle parsème son discours sont dites avec une distance ironique à laquelle il est difficile de résister et elle a certainement servi de modèle à toutes les interprètes de personnages vieillissants, brillants et vachards, que le cinéma des années à venir allaient souvent représenter dans le registre « Lève tes deux mentons ma chérie ». Pour sa performance dans Eve Davis reçut  le prix de la critique New Yorkaise ainsi que le prix d’interprétation à Cannes en 1951. Ce n’était que justice.

Et cela compensait l’oscar qu’elle ne reçut pas, l’Académie estimant peut-être qu’elle avait déjà été assez gâtée de ce point de vue. Tant mieux pour Judy Holliday qui surprit tout le monde, alors qu’elle était presque une inconnue et qu’elle interprétait pour la Columbia (Harry Cohn n’avait jamais manifesté beaucoup d’intérêt pour les prix), un rôle ouvertement comique (mais chargée de la même conscience sociale que celui de Loretta Young dans Ma Femme est un grand homme.) Je ne suis pas un admirateur éperdu de Comment l’esprit vient aux femmes que j’ai toujours trouvé un peu forcé dans son message, un peu tordu dans sa construction et joué de manière plutôt éprouvante par Broderick Crawford qui hurle deux heures durant.  Judy Holiday fait partie de ces actrices qui offrent systématiquement leurs personnes aux spectateurs. Mais c’était la première fois qu’on la voyait à l’écran dans un rôle principal et la surprise fut totale pour le spectateur. En la découvrant dans son rôle de poule faussement limitée on apprend immédiatement à reconnaitre ce qui fera sa popularité : son timbre nasillard, très personnel et qu’elle exploite brillement, son regard somnambulique, presque égaré, qui contraste avec ce que le corps de l’actrice peut avoir de foncièrement terrien, son petit rire hésitant, cette fausse naïveté affichée, idéale pour le rôle. A la manière du personnage central d’un one-woman-show Judy Holliday joue les situations que son caractère rencontre en les subordonnant à l’image comique qu’elle veut construire. Je suis assez sensible à cet humour particulier et j’ai pu hurler de rire à certaines séquences, essentiellement, grâce aux effets décapants des maniérismes et des choix de l’actrice (la dispute, pourtant attendue, autour de son âge par exemple). Le côté systématique de la chose pourrait se révéler fatiguant à la longue, mais je n’ai jamais ressenti ce sentiment, preuve de l’efficacité des recettes (Holiday avait joué le rôle à la scène des dizaines de fois.) J’ai cependant toujours eu du mal à m’intéresser au personnage proprement dit et j’ai le sentiment qu’il est entièrement occulté par les effets de manche, même réussis (je n’ai pas du tout la même impression quand je vois l’actrice dans Je retourne chez Maman deux ans plus tard.) Bref la caricature, percutante, l’emporte nettement sur l’évolution des sentiments, à mes yeux, alors qu’elle est au centre du propos. Autre point d’hésitation : Holliday n’a absolument pas l’allure ou la silhouette d’une pin up, même légèrement sur le retour et ne suggère pas vraiment le passé d’ancienne danseuse à la cuisse légère qu’elle est censée être.

 

 

 

Comme Holliday Eleanor Parker était nommée pour la première fois cette année là. Depuis le milieu des années 50 l’aspirante star à la Warner devenait une actrice confirmée. Ce fut Crawford elle-même, qui était prévue pour le rôle dans Femmes en cage mais qui s’estimait trop âgée, qui conseilla la jeune Parker aux producteurs. Devant le succès remporté par l’actrice, sa nomination aux oscars et son prix d’interprétation à Venise ils ne durent pas regretter leur choix. Parker, un des plus beaux exemples d’actrices dramatiques des années 50, devait d’ailleurs difficilement retrouver un rôle à la hauteur de celui-ci. Il lui offre tout, dessinant une progression dramatique très forte, de la très jeune fille emprisonnée injustement, absolument terrifiée par l’univers carcéral, jusqu’à la figure dur et aigrie des dernières séquences. Le hiatus est peut-être un peu trop marqué par l’actrice qui, lors de la scène clef de l’exercice de vol à l’étalage, marque un peu trop sa transformation en « bad girl ». C’est la tendance naturelle de l’actrice de fonctionner intensément, sans toujours s’embarrasser de nuance. Une fois admis ce parti pris on admirera la sincérité poignante qu’elle donne à tout, la panique incontrôlable qui  affleure dans son regard perdu et fuyant au début du film, la violence émotionnelle des séquences les plus fortes (la scène avec sa mère, l’enfermement punitif au « cachot ») et, partout ou presque, l’incroyable modernité de son jeu, encore rehaussée par un visage non maquillé. Elle demeure d’ailleurs d’une beauté à couper le souffle, y compris lorsqu’elle apparait, le crâne rasé par sa tortionnaire (formidable Hope Hemerson, justement nommée aux oscars elle aussi) mais le regard et les lèvres gonflés d’audace. Parker n’esquive pas non plus la composante lesbienne du film et, même de manière cryptée, joue, à certains moments, clairement de sa séduction auprès des possibles membres influents de sa cellule. Mais ce qui marque encore plus le spectateur ce sont sans aucun doute ces moments de cri qui ponctuent le film (le personnage passant, selon le scénario, du silence aux hurlements de colère) et qui, dans la bouche de l’actrice, sont systématiquement glaçants, jusqu’aux « Kill her » rauques, martelés lors du meurtre de Hope Hemerson.  

Il va me falloir quelques paires de gants pour parler de Gloria Swanson dans Boulevard du Crépuscule. D’abord il faut préciser que quand j’ai revu le film le mois dernier c’était en VF (je n’ai qu’une VHS, en fait. Cependant le film, comme tous les autres aujourd’hui, est facilement disponible avec STF). Ensuite je suis naturellement peu ému ou séduit par l’actrice, ce qui me disqualifie quelque peu pour juger sa prestation, certainement une des plus aimées et des plus commentées de toute l’histoire du cinéma. Swanson en Norma Desmond fascine certains autant que je suis captivé par Davis en Margo Channing. Je suis très impressionné en tout cas, par le courage qu’il lui a fallu pour jouer sans far (au sens métaphorique du terme) une femme qui n’est plus aussi désirable qu’elle l’a été et cet aspect est montré clairement par Wilder dans tout le film. Norma me semble même, c’est à l’honneur de l’actrice d’ailleurs, vaguement repoussante et je comprends très bien la gène du personnage de William Holden à certains moments, quand elle le saisit et l’enlace de ses mains qui semblent tout à coup crochues et avides. Ceci étant dit il faut bien admettre que je reste légèrement en marge du choix (mais en est-ce un ?) opéré par l’actrice de jouer toutes ses scènes avec la gestuel et le panel expressif hérités du muet le plus mélodramatique. J’entends bien la démarche (Norma est en constante représentation et sa technique dramatique n’a jamais évolué) mais je ne perçois pas de progression ou finalement d’authenticité dans ses sentiments. En ce sens le désespoir qui doit la conduire au crime ne m’effleure pas, pas plus que son basculement dans la folie Dans sa célébrissime dernière séquence je ne vois pas tant de différences avec ce qu’elle a proposé auparavant. J’ose même dire que les grandes actrices du muet n’auraient jamais, de toute manière, torturé leur visage ainsi. Bref, ce qui me plait encore dans la Norma Desmond, c’est tout l’aspect presque « camp » dans cette interprétation dont on ne sait s’il est volontaire ou pas (les mémoires de Swanson suggèrent le contraire, mais toutes ses apparitions tardives au cinéma ou à la télévision sont outrancières dans ce registre).

 

Quoiqu’il en soit elle remporta le National Board of Review, ainsi que le Golden Globe. L’institut commençait à faire certaine distinction. Il s’agit donc du Golden Globes « dramatique ». C’est Judy Holiday qui récupéra celui destiné à la meilleure actrice comique. Ses deux concurrentes, non nommées aux oscars, étaient la délicieuse Spring Byington pour l’invisible Louisa et Betty Hutton, littéralement extraordinaire dans  Annie, reine de cirque de Georges Sidney, épuisante, survoltée, insupportable et fascinante à la fois, faisant un sort à chacune des chansons avec une énergie dévorante et sans comparaison dans l’histoire de la comédie musicale.

Voilà mes choix, assez différents de ceux des votants ou même de la plupart des cinéphiles :

·         Bette Davis pour Eve

·         Betty Hutton pour Annie, reine du cirque (existe en zone 1, sous-titré en anglais et en français si vous êtes plus malins que moi)

·         Eleanor Parker pour Femmes en cage

·         Barbara Stanwyck pour Chaines du destin/No man of her Own (de Michel Leisen). Une des interprétations que je préfère de l’actrice, absolument bouleversante et dotée d’une présence particulièrement attachante qu’elle n’a pas toujours eue. Je n’ai pu voir le film qu’à la cinémathèque.

·         Jane Wyman pour La Ménagerie de Verre/The Glass Menagery (d’Irving Rapper). Merveilleuse vision, pleine de délicatesse et de poésie, du personnage fde Tenessee Williams que Jane Wyman transforme en papillon diaphane et adorable. Trahison peut-être, mais belle réussite interprétative. Je ne dispose que d’une copie privée, sans sous-titre, hélas.  

 

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Published by Le vidame - dans Oscars
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commentaires

Le vidame 28/08/2011 21:11



J'ai rectifié pour Annie, merci beaucoup. J'en profite pour signaler aux imprudents que la confusion est possible, puisqu'il existe bien une version sans stf (mais avec sta). Même copie je pense,
mais destinée à la base à une vente en kiosque ou quelque chose comme cela (c'est ce que je crois comprendre à la présentation de la pochette.)



Catherine 21/08/2011 10:00



Annie du Far West est sous-titré en français :) ! Je ne partage pas tes critiques sur Gloria Swanson dans Sunset B oulevard qui est un film fantastique et justement je pense que c'est ce décalage
entre la modernité d'Holden et la "vieillesse" de Swanson qui fait cet attrait ! Côté jeu, je trouve Ann Baxter bien plus intéressante dans Eve que Bette Davis qui donne dans la sobriété ceci
étant. Eleanor Parker est par contre très bien dans Caged !