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6 février 2012 1 06 /02 /février /2012 19:32

1954 est une année historique, probablement la plus célèbre, du point de vue qui nous occupe. Pour la première fois une actrice noire était nommée comme meilleure actrice. Et puis, surtout, une légende noire s’est formée sur le net (déjà relayée par la télévision) à propos de la gagnante, Grace Kelly, qui non seulement aurait ignoblement vaincu non seulement Dandridge, mais surtout Judy Garland, contribuant ainsi à la lente décadence de l’actrice chanteuse. Alors pour mémoire, voilà la liste des nommées (tous les films existent en DVD, zone 2, avec stf) :

 

·         Dorothy Dandridge pour Carmen Jones (Preminger)

·         Judy Gardland pour Une Etoile est née (Cukor)

·         Audrey Hepburn pour Sabrina (Wilder)

·         Grace Kelly pour Une fille de la province (Seaton)

·         Jane Wyman pour Le Secret Magnifique (Sirk)

 

Dandridge fait l’histoire, certes, dans un rôle qui ne pouvait admettre qu’une actrice de couleur, même si le grimage était toujours possible. Carmen Jones était un vrai rôle, comme il s’en présentait peu, du moins dans les productions de prestige (Preminger récidivera avec elle, pour un Porgy and Bess, hélas invisible) pour une actrice noire au milieu des années 50. On ressent donc, évidemment, du respect pour toute l’entreprise. On le ressent d’autant plus que la Carmen de la comédienne est formidable. Doublée, certes, évidemment même (et par Marilyn Horne, absolument méconnaissable pour ceux qui l’on découverte plus tard) et quelque fois l’alternance entre chant et mots est un peu maladroitement rendue (d’autant que les timbres sont assez dissemblables). Mais la part de chant est presque limitée, sans les récitatifs, sans la chanson bohème et évidemment changé et arrangé pour cette version « noire et comédie musicale » de l’opéra de Bizet. Ce n’est pas éliminatoire donc, à mon sens. Pour le reste l’interprétation est presque sauvagement authentique, très loin de lisser ou d’adoucir le personnage. On mesure la prise de risque : Dandridge joue une Carmen de ghetto avec toute la dureté et la sexualité qu’elle aurait pu être tentée de gommer pour ne pas verser dans la caricature. Elle n’est caricaturale que dans la mesure où depuis la moindre actrice américaine censée jouer une femme sortie des quartiers brûlants joue comme Dorothy Dandridge en 1954. Autrement dit ses postures, ses regards, son allure ont été copiés jusqu’à faire oublier le modèle. Sans parvenir cependant à sa spontanéité sans concession. Elle réussit à ne pas même être jolie (mais Carmen l’est-elle ? Certainement pas nous dit Mérimée). Elle est pire, comme le dit l’adage. Seul certains gestes, voulus par la mise en scène, sont trop grands (le premier baiser avec le beau brigadier). Pour le reste elle transpire la provocation, l’énergie, la force avec une espèce de distance grandiose qui la rend irrésistible et fatale au premier sens du terme. Le temps du trio des cartes elle dépasse même ce stéréotype (parce qu’on ne peut pas oublier qu’il s’agit d’un stéréotype) pour atteindre à une espèce de hauteur opératique que j’ai trouvé particulièrement prenante. Si sa peinture manque peut-être un peu de variété c’est d’abord du livret qu’il faut se plaindre : elle en tire tout ce qu’il est possible d’en tirer avec un talent qu’il faut saluer.

 

Cela étant Judy Gardland dans ce qu’on considère souvent comme le rôle de sa vie (celui d’Une étoile est née est évidemment elle aussi exceptionnelle. J’aime aller contre les lieus communs, mais je n’en ai pas la possibilité ici. Les premières scènes me dérangent un peu, oui. Elle n’a plus l’âge et surtout plus le physique pour passer pour une apprentie actrice et le visage est devenu si particulier que dans le monde glacé qu’on nous présente n’importe quel producteur serait parti en courant. Du moins s’il ne lui avait pas laissé le temps de chanter, parce que oui, on ne peut être que littéralement impressionné aux numéros de chant, dont au moins un est resté mythique : par la voix, par le phrasé, par le charisme, par la gestuelle, par la passion aussi, évidemment, qui sourde de l’ensemble. Une grande chanteuse ne fait pas une grande actrice mais le rôle exige les deux, de toute manière. Pour le reste j’ai été particulièrement sensible à la manière dont Gardland intègre sa gaucherie et sa maladresse au personnage, qui devient particulièrement souvent particulièrement comique, presque ridicule, malgré son glamour et son statut de star. Janet Gaynor était, dans la première version, une ingénue. Judy Gardland sera plutôt une actrice de quasi-composition. Autre merveille à mettre au crédit de l’interprétation dans le film : la merveilleuse entente qu’elle crée avec James Mason. On a rarement vu tant d’amour, tant de complicité à l’écran (merveilleuse et virtuose séquence où elle reconstitue un morceau de film pour lui). La sensualité n’est pas particulièrement exploitée dans le jeu des acteurs, mais la tendresse est immense. Question d’alchimie, vraiment étonnante aussi (et Mason est aussi bon que Garland). L’actrice est un bel exemple d’hystérie constructive au cinéma : le hoquet permanent qu’elle peut donner à sa diction, les hésitations, les sanglots, les balbutiements, les grimaces aussi (il faut dire les choses comme elles sont) sont à la fois épuisants à cause d’une intensité en lettres majuscules et réellement poignants. Alors on pleure, beaucoup, à la fin, parce qu’on retrouve toujours, dans cette souffrance, quelque chose d’un peu enfantin qui émeut. C’est à cette immédiateté expressive autant qu’au côté « cinderella story » que Garland a dû sa première nomination. Difficile, pour les votants, de résister au come back d’une actrice autrefois considérée comme « non sérieuse » et qui revenait (alors qu’on la pensait perdue) avec un succès critique et public très important.

 

Audrey Hepburn était dans une situation très différente : elle était la nouvelle fiancée de l’Amérique et tout le monde semblait amoureux d’elle. Pour confirmer son triomphe de l’année précédente l’Académie lui offrait sur un plateau une deuxième nomination. Sabrina n’exigeait de sa part que le minimum syndical mais confirmait ce que sa personnalité cinématographique avait d’irrésistible : la beauté, la grâce romantique, la délicatesse du teint, les yeux de biche, la silhouette de rêve … et puis transformée par la garde robe de Givenchy qu’elle portait comme le mannequin qu’elle était presque. Je cherche ce que je pourrais rajouter, mais je vais tourner rapidement en rond. Evidemment qu’elle est délicieuse et on comprend que Bogart tombe sous son charme (on comprend moins que Holden ne la remarque pas immédiatement). La plus exquise des Cendrillon possible, capable de susciter de l’empathie chez à peu près n’importe qui. Mais le fait est qu’elle n’a pas grand-chose à dire où à faire, à part battre des cils. Pas vraiment de scène comique reposant sur ses épaules, pas non plus de moments où elle peut faire preuve de l’ombre d’une composition (je n’ai jamais vraiment vu de différence, entre Sabrina avant et après son départ à Paris, sauf si on prend en compte le prix de ses robes.) Je dois cependant reconnaitre que je n’aime pas particulièrement cette histoire (c’est aussi le cas d’ailleurs, quand j’y pense, de celles de Carmen et d’une Etoile est née …) et que l’ennui que je ressens toujours un peu en revoyant le film explique peut-être mon relatif manque d’intérêt devant cette performance, dont, encore une fois, je ne méconnais cependant pas le charme gracile mais manquant beaucoup d’arrière-plans. Aussi ne vais-je pas m’attarder davantage à chercher des mots à plaquer sur mon sentiment.

 

 

L’autre altesse hollywoodienne ces années là était nommée aussi cette année (et sera pour tous les fans de Garland, toujours maudite pour sa victoire.) Mais à l’inverse de Hepburn qui n’a pas grand-chose à tirer de Sabrina, Grace Kelly a presque trop à faire avec sa Fille de la province. Trop parce qu’on lui a beaucoup reproché d’en avoir fait un rôle très démonstratif et de s’être enlaidie pour le rôle. Reproche peu pertinent : rien n’exige que Georgia soit laide et Kelly ne l’est d’ailleurs absolument jamais (ce n’est pas parce qu’elle porte des lunettes pour faire de la couture et qu’elle n’est pas parée de toilettes fabuleuses qu’elle joue à être moins belle. Elle se présente simplement au naturel.) Le fait qu’elle ait été nommée pour ce film et non pas pour les Hitchcock ne me choque pas non plus : elle reçut le prix de la critique New Yorkaise pour les trois films qu’elle avait tournés cette année, dont Fenêtre sur cour et Le Crime était presque parfait  mais force est de reconnaitre que dans le premier elle fait surtout office de modèle de haute couture. Je crois que si Jennifer Jones avait fait, comme prévu, Une Fille de la province, Kelly aurait probablement été nommée pour Le Crime (qui lui vaudra d’ailleurs une distinction méritée aux Bafta l’année suivante). Elle était trop manifestement devenue la « It Girl » des années 50 pour qu’on puisse l’ignorer à partir du moment où le rôle était raisonnablement exigeant. Bref … moi qui aime les actrices « qui jouent » disons le tout de go : je suis servi ! Toute attentive à faire démonstration de ses aptitudes dramatiques elle se sert manifestement du rôle comme un tremplin. Sa silhouette de femme aigrie vaut tous les honneurs : d’abord il faut admirer la peinture sans mièvrerie ni douceur qu’elle offre du personnage. Georgia se caractérise d’abord par une absence d’aménité que l’actrice compose avec un soucis presque naturaliste du détail. Ce ne sera donc ni un monstre ni un ange, mais une créature sèche et dure, malgré sa beauté et il faut noter que jamais son histoire d’amour avec Holden ne parait probable, tant l’actrice refuse la séduction ou simplement l’extériorisation. Minée par les regrets et par l’angoisse son personnage est constamment bousculé par des démons extérieurs. C’est ce qui permet à Kelly de composer, de jouer ou, selon certains, de surjouer, les scènes particulièrement payante étant très nombreuses, de ce point de vue. Au demeurant elle connaît déjà techniquement les meilleurs moyens de ne pas  être ridicule dans l’intensité et le drame. Quoiqu’il en soit, on ne s’ennuie jamais quand elle est à l’écran et on guette toujours ce qu’elle va faire de sa prochaine scène … preuve que la réussite est bien au bout du chemin, malgré le soupçon de distance que ce type de jeu, chez ce type d’actrice, peut toujours faire naître.  

 

Jane Wyman, qui n’a plus rien à prouver (c’est sa quatrième et dernière nomination), donne une performance aussi mesurée que celle de Kelly est démonstrative. Les excès d’un mélodrame comme Le Secret magnifique exigent d’ailleurs cette réserve de bon ton, d’autant que l’actrice a toute lattitude pour faire preuve de sa virtuosité technique en jouant (de manière tout à fait convaincante) une aveugle. Le succès du film et cette composante expliquent en partie cette nomination (Sirk n’était pas, alors, un réalisateur très respecté). Le romantisme de son interprétation, très fort (la délicatesse des inflexions vocales est une merveille en soi …) surgit de sa poésie, beaucoup plus que de sa flamboyance. Dans le registre de la tendresse Wyman n’a, à peu près, aucune rivale sérieuse capable d’utiliser comme elle sa vulnérabilité cinématographique à plein régime sans devenir mièvre ou ridicule (c’était, on le sait, une fragilité de surface, d’autant plus admirable, d’une certaine manière.) Evidemment le rôle, ne lui demande pas grand-chose, ou plutôt elle n’en fait pas grand-chose de plus ou de différent par rapport à ce qu’on attend d’une actrice dotée de ces qualités : son charme n’a pas l’humour que dispense toujours Irene Dunne, première interprète du rôle et sa séduction est trop fortement orientée du côté de la figure maternelle pour justifier l’assurance d’un Rock Hudson au sommet de sa séduction. On admirera cependant sans réserve certaines séquences (admirablement filmées par le réalisateur) comme celle où elle se livre, enfin au désespoir (veuve, pauvre, aveugle …) en Suisse, juste avant l’arrivée de son amant-sauveur et surtout on reste impressionné par certains choix, très pertinents, de ne jamais insister sur le fait dramatique (le moment où elle réalise que l’homme qu’elle aime est aussi celui qu’elle pensait mépriser.)  C’est tout à fait personnel mais j’ai aussi une affection particulière pour cette réplique délicieuse qu’elle rend plus adorable que souriante : « j’ai toujours dansé les yeux fermés ». On l’aura deviné le talent de Wyman continue de trouver chez moi un fan ardent.

 

L’année ne fut pas celle des actrices dans le monde : personne à Cannes, à Berlin ou à Venise. Le National Board of review fit le même choix que le prix de la critique New-Yorkaise (Kelly pour trois rôles). Les Golden Globes se répartirent entre Kelly, encore, et Garland. Les Bafta saluaient avec retard Audrey Hepburn pour Vacances Romaines et Leslie Caron pour Lili et ne multipliaient pas les nommées, même si j’apprécie la distinction pour Maria Schell dans Le Fond du problème (que je n’ai pas vu, hélas). Seul le Nastro d’Argento proposait une alternative sympathique avec le grand numéro burlesque, à la fois touchant et parodique, de Gina Lollobrigida dans Pain, amour et fantaisie.

 

De mon côté j’aurais fait le même choix que l’Académie peut-être, mais en remplaçant Hepburn, par, une fois n’est pas coutume, une actrice française : Danielle Darrieux, pour sa Madame de en vol plané au dessus de la notion même de jeu, tellement sublime (même, et surtout quand, elle ne fait rien) qu’elle donne corps aux rêves et aux fantasmes avec un chic absolument inatteignable.

 

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Published by Le vidame - dans Oscars
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commentaires

Catherine 01/03/2012 15:44


Mais c'est hyper bien Sabrina, super romantique et puis entre Bogart et Holden, mon coeur balance comme celui de l'heroïne. Il faudrait que je revois la version Cukor d'une étoile est née, mais
je suis toujours sour le charme de la version Wellman et surtout de Janet Gaynor.


Carmen Jones était un des films cultes de mon père qui adorait Carmen et cette version jazz de l'Opéra. Personnellement et sans doute par esprit de contradiction, j'ai toujours refusé d'adhérer à
cette version. Il faudrait que je réessaie surtout que Preminger est un réalisateur que j'affectionne particulièrement !